Pourquoi les bonnes résolutions en activité physique ne tiennent pas...
L'inactivité physique est un problème majeur de santé publique qui a des causes sociétales et neurobiologiques. Alors que "Faire du sport" est la résolution prioritaire pour les Français en 2013 (sondage Ipsos rendu public lundi 31 décembre), Francis Chaouloff, directeur de
recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques....) Inserm au NeuroCentre Magendie (Unité mixte Inserm 862,
Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Peirce[1], un philosophe américain a...) Bordeaux Ségalen), Sarah Dubreucq, étudiante en
Thèse (Une thèse (du nom grec thesis, se traduisant par « action de poser ») est l'affirmation ou la prise de position d'un locuteur, à l'égard du sujet ou du thème qu'il...), et François Georges, chargé de recherche
CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) à l'Institut
Interdisciplinaire (Un travail interdisciplinaire intègre des concepts provenant de différentes disciplines.) de
Neurosciences (Les neurosciences regroupent toutes les sciences nécessaires à l'étude de l'anatomie et du fonctionnement du système nerveux. Le système nerveux regroupe différents organes dont le cerveau,...) (CNRS / Université Bordeaux Ségalen), viennent de découvrir le rôle important joué par une protéine, le récepteur des cannabinoïdes CB1, lors de la réalisation d'un exercice
physique (La physique (du grec φυσικη) est étymologiquement la science de la nature. Son champ d'application actuel est néanmoins plus restreint : la physique décrit de façon à la fois...). Ces chercheurs ont montré chez la souris que la localisation de ce récepteur dans une aire cérébrale associée aux systèmes de
motivation (La motivation est, dans un organisme vivant, la composante ou le processus qui règle son engagement dans une action ou expérience. Elle en détermine le déclenchement dans une certaine direction avec l'intensité souhaitée et en assure...) et de récompense,
contrôle (Le mot contrôle peut avoir plusieurs sens. Il peut être employé comme synonyme d'examen, de vérification et de maîtrise.) le
temps (Le temps est un concept développé pour représenter la variation du monde : l'Univers n'est jamais figé, les éléments qui le composent bougent, se transforment et...) pendant lequel un
individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).) se livre à un exercice physique volontaire. Ces résultats sont publiés dans la revue
Biological Psychiatry.
Coupe longitudinale de cerveau de souris (haut) et schéma des interactions entre systèmes endocannabinoïde, GABAergique et dopaminergique lors de l'exercice physique volontaire (bas)
A gauche: la stimulation des recepteurs CB1 aboutit à l'excitation des neurones dopaminergiques
de l'aire tegmentale ventrale impliqués dans la motivation.
A droite: en l'absence de récepteur CB1,
les performances sont diminuées de 20 à 30% en raison d'une motivation moindre.
ATV: Aire tegmentale ventrale/ NAc: noyau accumbens/ CPF: cortex préfrontal/ DA: dopamine
© Inserm/F. Chaouloff
L'expertise collective menée par l'Inserm en 2008 a souligné les multiples bénéfices préventifs d'une
activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.) physique régulière pour la santé. Pourtant, notre mode de vie dans la société industrielle restreint cette activité. Au-delà des origines sociales qui peuvent intervenir dans notre inactivité physique plus ou moins importante, celle-ci a également des bases biologiques.
"L'incapacité à ressentir du plaisir lors de l'activité physique, souvent citée comme une cause de non adhésion partielle ou totale à un programme d'exercice physique, indique que la biologie du
système nerveux (Le système nerveux est un système en réseau formé des organes des sens, des nerfs, du cerveau, de la moelle épinière, etc. Il coordonne les mouvements musculaires, contrôle le fonctionnement des...) est
bel (Le bel (symbole B), bien qu’en dehors du système international (SI), est en usage avec lui. Plus formellement, le bel est une unité sans dimension,...) et bien en jeu", explique Francis Chaouloff.
Mais de quelle manière précisément ? Les mécanismes neurobiologiques sous-jacents de cette inactivité physique restaient encore à identifier.
Grâce aux travaux réalisés par Francis Chaouloff et ses collaborateurs, ces mécanismes commencent à être décryptés. Ils impliquent de manière déterminante le système cannabinoïde endogène (ou système endocannabinoïde), et plus particulièrement un de ses récepteurs cérébraux. Les
données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) mettant en avant des interactions entre le système endocannabinoïde, la cible du delta9-tétrahydrocannabinol (le principe actif du cannabis), et l'exercice physique, ne datent pas d'aujourd'hui. En effet, cela fait 10 ans que l'on sait qu'une session d'exercice physique active le système endocannabinoïde chez le sportif entraîné, mais le rôle exact de ce système lors de l'exercice physique est resté longtemps inconnu. Il y a 3 ans, la même équipe de recherche bordelaise a observé que des souris mutantes n'ayant plus de récepteur aux cannabinoïdes du type CB1, le principal récepteur du système endocannabinoïde dans le cerveau, couraient moins longtemps et sur de plus courtes distances que leurs congénères sains quand on leur donnait la possibilité d'utiliser une
roue (La roue est un organe ou pièce mécanique de forme circulaire tournant autour d'un axe passant par son centre.) d'exercice. L'étude publiée ce mois-ci dans Biological Psychiatry tente de comprendre "comment", "où" et "pourquoi" l'absence de ce récepteur CB1 diminue partiellement (de 20 à 30 %) les performances d'exercice volontaire chez des souris ayant accès à une roue d'exercice 3
heures (L'heure est une unité de mesure :) par
jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit heure locale) et...).
Les chercheurs ont utilisé différentes lignées de souris mutantes pour le récepteur CB1 ainsi que des outils pharmacologiques. Ils ont tout d'abord montré que le récepteur CB1 contrôlant les performances de
course (Course : Ce mot a plusieurs sens, ayant tous un rapport avec le mouvement.) est situé sur des terminaisons de neurones GABAergiques. Ils ont ensuite démontré que ce récepteur est localisé dans l'aire tegmentale ventrale (cf. schéma ci-dessous), une région cérébrale impliquée dans les processus motivationnels liés à la récompense, qu'elle soit naturelle (prise alimentaire, sexe) ou associée à la consommation de substances psychoactives.
Sur la base de ces résultats et de travaux précédents, les chercheurs bordelais proposent le déroulement neurobiologique suivant: au début et pendant toute la durée de l'exercice physique, le récepteur CB1 est constamment stimulé par les endocannabinoïdes, des molécules lipidiques qui activent naturellement ce récepteur en réponse à de nombreux stimuli plaisants (récompenses) ou déplaisants (stress). La stimulation du récepteur CB1 par les endocannabinoïdes pendant l'exercice physique provoque une inhibition de la libération de GABA, un
neurotransmetteur (Les neurotransmetteurs et les neuromédiateurs sont des substances chimiques libérées par les neurones agissant sur d'autres neurones ou plus rarement sur d'autres types de cellules (comme les cellules...) inhibiteur qui contrôle l'activité des neurones à dopamine associés aux processus de motivation et de récompense. De cette stimulation du récepteur CB1 résulte une "inhibition d'inhibition", c'est à-dire une
activation (Activation peut faire référence à :) des neurones dopaminergiques de l'aire tegmentale ventrale. La stimulation du récepteur CB1 est donc un prérequis pour que l'exercice se prolonge, et ce, en procurant à l'organisme la motivation nécessaire.
A l'inverse, sans ces récepteurs CB1, le "
frein (Un frein est un système permettant de ralentir, voire d'immobiliser, les pièces en mouvement d'une machine ou un véhicule en cours de déplacement.) GABAergique" continue de s'appliquer sur les neurones dopaminergiques de l'aire tegmentale ventrale, diminuant alors partiellement les performances.
La découverte que les récepteurs CB1 jouent un rôle régulateur dans les circuits de la motivation à consommer différentes récompenses, naturelles, ou pas, n'est pas nouvelle. L'originalité de cette étude réside dans le fait que l'on peut ajouter l'exercice physique à la panoplie des récompenses naturelles régulées par le système endocannabinoïde. "Si cette hypothèse motivationnelle est validée, ce récepteur jouerait donc plus un rôle dans l'adhérence à l'exercice que dans les performances physiques stricto sensu", expliquent les chercheurs.
Cette étude révèle le rôle important joué par le système endocannabinoïde dans les performances d'exercice physique, et ce par l'impact qu'a ce système sur les processus motivationnels. Ces travaux ouvrent aussi de nouvelles voies de recherche quant aux médiateurs du plaisir, voire de l'addiction, associés à la pratique régulière de l'exercice physique. "Au-delà des endorphines, il nous faut donc maintenant considérer les endocannabinoïdes comme un autre médiateur potentiel des effets positifs de l'exercice physique sur notre humeur", estiment les chercheurs en conclusion.
Référence:
“Ventral Tegmental Area Cannabinoid Type-1 Receptors Control Voluntary Exercise Performance” Biological Psychiatry, 12 Décembre 2012