Les électrons c’est du solide...
Le Laboratoire de
physique (La physique (du grec φυσικη) est étymologiquement la science de la nature. Son champ...) des solides
(1) fête ce mois-ci son 50e anniversaire. Mais ici, pas de crise de la cinquantaine: à côté d'expériences fascinantes, les découvertes de taille s'enchaînent toujours, notamment en ce qui concerne les intrigantes propriétés électroniques de la
matière (La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont...)...
Deux ordinateurs. À gauche, une armoire pleine d'écrans et de boutons de contrôle. Des tuyaux, des câbles électriques qui courent du sol au
plafond (Par extension, un plafond représente le maximum de quelque chose :). Sur le côté, un petit établi où traînent quelques outils, un fer à souder. Et derrière la vitre qui sépare la salle de
commande (Commande : terme utilisé dans de nombreux domaines, généralement il désigne un ordre ou un souhait impératif.) de l'expérience, l'une des dernières acquisitions du Laboratoire de physique des solides (LPS), à Orsay: un
aimant (Un aimant est un objet fabriqué dans un matériau magnétique dur, c’est-à-dire dont le champ rémanent et...) surpuissant de 14 teslas
(2) à vous arracher vos clés de la poche. Aimant dont les chercheurs attendent des merveilles pour révéler d'inédites propriétés quantiques de la matière, dans des expériences de
résonance magnétique nucléaire (La résonance (Lorsqu'on abandonne un système stable préalablement écarté de sa position d'équilibre, il y retourne, généralement à...) magnétique nucléaire (Le terme d'énergie nucléaire recouvre deux sens selon le contexte :) est une technique de spectroscopie appliquée aux particules ou ensembles de...) (RMN), une technique visant à déterminer les propriétés de chaque
électron (L'électron est une particule élémentaire de la famille des leptons, et possèdant une charge électrique élémentaire de...) d'un
échantillon (De manière générale, un échantillon est une petite quantité d'une matière, d'information, ou d'une solution. Le mot est...). "Nous avons terminé l'aménagement de cette nouvelle pièce de manip il y a deux
mois (Le mois (Du lat. mensis «mois», et anciennement au plur. «menstrues») est une période de temps arbitraire.)", précise Julien Bobroff, expérimentateur au laboratoire. Et de poursuivre: "cryostat,
spectromètre (Un spectromètre est un appareil de mesure permettant d'étudier de décomposer une quantité observée — un faisceau...), logiciels informatiques... à l'exception de l'aimant, tout est fait
maison (Une maison est un bâtiment de taille moyenne destiné à la demeure d'une famille, voire de plusieurs sans être...). Et grâce à un contrôle à distance, l'expérience tourne 24
heures (L'heure est une unité de mesure :) sur 24 !"
Grâce à leur nouvel aimant, les chercheurs vont étudier avec une précision inégalée
les propriétés électroniques de différents matériaux (Un matériau est une matière d'origine naturelle ou artificielle que l'homme façonne pour en faire des objets.).
Crédit: © B. Rajau/CNRS Photothèque/LPS
Comme l'explique Jean-Paul Pouget, directeur du laboratoire, "le développement d'une instrumentation originale est l'une de nos marques de fabrique. À laquelle s'ajoute la volonté de prendre en compte tous les aspects de la physique des solides, depuis l'étude de leur structure à celle de leurs propriétés électroniques, le tout à travers un fort couplage entre
théorie (Le mot théorie vient du mot grec theorein, qui signifie « contempler, observer, examiner ». Dans le langage...) et expérience." Cet esprit, le LPS le cultive depuis sa création, il y a tout juste 50 ans. Et il a fait ses preuves, puisque le laboratoire peut s'enorgueillir d'avoir abrité sous son toit deux des quatre derniers prix Nobel de physique français: Pierre-Gilles de Gennes en 1991, et Albert Fert, en 2007. À cette évocation, Jean-Paul Pouget sourit. Mais préfère focaliser la discussion sur le présent du LPS.
Aimanter ou conduire, plus besoin de choisir
De l'électronique aux nanotechnologies en passant par la biologie, la physique du solide se porte à merveille. Le renouveau de la physique des électrons dans les matériaux en est la parfaite illustration. Confortablement installé dans la cafétéria du LPS, connue des physiciens français pour avoir été financée par deux importants prix scientifiques obtenus en 1966 par Raimond Casting et, en 1967, par André Guinier, Jacques Friedel et Pierre-Gilles de Gennes, Julien Bobroff explique: "La thématique générale est l'étude de matériaux de synthèse, dans lesquels les électrons, parce qu'ils sont contraints dans une ou deux
dimensions (Dans le sens commun, la notion de dimension renvoie à la taille ; les dimensions d'une pièce sont sa longueur, sa...), et donc se gênent les uns les autres, ont du mal à se déplacer. Naïvement, ces matériaux devraient être de mauvais conducteurs de l'
électricité (L’électricité est un phénomène physique dû aux différentes charges électriques de la matière, se manifestant par...) et ne pas être intéressants. Or paradoxalement, c'est dans ces matériaux que l'on a observé, ces dernières années, les propriétés les plus étonnantes."
Archétype de ces nouveaux états de la matière dont le LPS s'est fait une spécialité: la supraconductivité à haute
température (La température d'un système est une fonction croissante du degré d'agitation thermique des particules, c'est-à-dire de...) critique, observée dans des matériaux composés d'un millefeuille d'oxyde de cuivre (cuprates) ou plus récemment de fer (pnictide), et d'autres éléments. Un nom barbare derrière lequel se cache l'un des plus grands mystères de la physique actuelle. Dans les métaux, la supraconductivité est bien connue des physiciens. Elle survient lorsque la température avoisine le zéro absolu (– 273,15 °C), et se manifeste par une disparition de la résistance au passage d'un
courant électrique (Un courant électrique est un déplacement d'ensemble de porteurs de charge électrique (électrons).). Les physiciens savent depuis les années 1960 qu'elle est le fruit de l'
interaction (Une interaction est un échange d'information, d'affects ou d'énergie entre deux agents au sein d'un système. C'est une...) entre les électrons et les vibrations de la matrice cristalline où elle circule.
Dans le cas des oxydes, la supraconductivité survient à bien plus haute température, avec un record à – 135 °C observé dans l'un d'entre eux. C'est encore très froid, mais beaucoup moins que dans le cas des métaux. Au point de faire rêver à des matériaux permettant d'acheminer de l'électricité sur de longues distances sans aucune perte à température ambiante. Sauf que jusqu'à aujourd'hui, personne n'a encore élucidé l'origine de la supraconductivité des oxydes. "Elle est d'autant plus mystérieuse qu'il suffit de modifier d'un rien la composition chimique d'un oxyde pour que dans un cas il soit supraconducteur et, dans l'autre, un matériau magnétique et
isolant (Un isolant est un matériau qui permet d'empêcher les échanges d'énergie entre deux systèmes. On distingue : les...)", détaille Julien Bobroff.
Récemment, le physicien et son équipe ont obtenu un résultat étonnant. Dans une expérience de RMN, les chercheurs ont en effet découvert que tous les électrons présentaient du magnétisme
(3) et, en même
temps (Le temps est un concept développé pour représenter la variation du monde : l'Univers n'est jamais figé, les...), la propriété de supraconduction. "C'est fascinant, s'exclame l'expérimentateur. Car en principe magnétisme et supraconduction ont plutôt tendance à s'exclure l'un l'autre. Or nos résultats suggèrent qu'ils pourraient avoir une origine commune dans le cas des pnictides."
Pour parvenir à ces résultats, les chercheurs du LPS ont profité d'une étroite collaboration avec des physiciens et des chimistes du Service de physique de l'état condensée du CEA, à Saclay. Comme le précise Jean-Paul Pouget, "avec le CEA, l'université d'Orsay et les différents laboratoires de Palaiseau, le LPS jouit d'un
environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se...) scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude...) extraordinaire. Pour le mettre à profit, nous avons initié en 2006 un
Réseau (Un réseau informatique est un ensemble d'équipements reliés entre eux pour échanger des informations. Par analogie avec...) thématique de
recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de...) avancée intitulé le “
Triangle (En géométrie euclidienne, un triangle est une figure plane, formée par trois points en général supposés non alignés, et...) d'or de la physique ” qui permet le financement de projets communs aux différents laboratoires associés." De son côté, Véronique Brouet, autre spécialiste de la supraconduction à haute température critique au LPS, se prépare à profiter d'un autre
voisinage (La notion de voisinage correspond à une approche axiomatique équivalente à celle de la topologie. La topologie traite...). Celui de la source nationale de
rayonnement synchrotron (Synchrotrons, synchro-cyclotrons et cyclotrons réfèrent à différents types d'accélérateurs circulaires.) (4) Soleil ((pourcentage en masse)), pour des expériences dites de photoémission. "Le laboratoire est à l'origine de plusieurs appareillages équipant certaines lignes de Soleil, en particulier la ligne de photoémission, explique la physicienne. Cette technique permet d'avoir accès à la relation entre l'
énergie (Dans le sens commun l'énergie désigne tout ce qui permet d'effectuer un travail, fabriquer de la chaleur, de la...) d'un électron et la direction dans laquelle il se propage au sein d'un matériau. C'est donc une technique complémentaire de la RMN qui, elle, donne des informations sur leur répartition spatiale."
Pour révéler les propriétés quantiques des supraconducteurs,
les physiciens du LPS réalisent des expériences à très basse température.
Crédit: © B. Rajau/CNRS Photothèque/LPS
Une désorganisation qui met de l'ordre
Grâce à la RMN, les chercheurs du LPS ont aussi obtenu des résultats remarquables sur des matériaux appelés échelles de spins, où le réseau cristallin forme les barreaux d'une échelle à l'extrémité desquels se positionnent les électrons. Dans un matériau standard, à très basse température, les spins de tous les électrons s'orientent soit tous dans la même direction, soit tête-bêche. On dit alors que le matériau présente un ordre magnétique. Inversement, dans une échelle de spins, les électrons s'orientent dans n'importe quelle direction. Le matériau est donc magnétiquement désordonné.
Représentation schématique des moments magnétiques (ou spins) d'atomes de cuivre
au sein d'un échantillon d'oxyde appelé échelle de spins.
Crédit: © J. Bobroff
"Or nous avons montré, en collaboration avec Nicolas Laflorencie, un jeune théoricien du laboratoire, qu'en retirant aléatoirement un
atome (Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la...) magnétique sur 100, le système jusqu'alors désordonné, s'ordonnait !", s'enthousiasme Julien Bobroff. Le résultat a en effet de quoi surprendre puisque c'est un peu comme si déplacer au
hasard (Dans le langage ordinaire, le mot hasard est utilisé pour exprimer un manque apparent, sinon de causes, au moins de...) quelques livres d'une bibliothèque suffisait à positionner par ordre alphabétique tous les autres !
Gourmandise de spécialistes des bizarreries quantique ? Peut-être. Mais c'est aussi au LPS que le Prix Nobel Albert Fert a découvert en 1988 une autre étrange propriété de la matière condensée appelée magnétorésistance, à l'origine d'une nouvelle électronique fondée sur le magnétisme, la spintronique. "L'important est de faire en sorte que le laboratoire ne soit pas une tour d'ivoire, précise Jean-Paul Pouget. Ainsi nous encourageons les collaborations avec d'autres entités, avec des industriels et même entre les différents axes de recherches de nos équipes. Car c'est à l'interface entre les disciplines existantes qu'en apparaissent de nouvelles." Les chercheurs du LPS sont donc sur tous les fronts de la matière condensée. Et grâce à leur nouvel aimant dédié à la RMN, probable que les spécialistes des électrons ne seront pas en reste.
Le Laboratoire de physique des solides en chiffres
Comptant parmi les plus importantes unités nationales en matière condensée, le LPS accueille entre 200 et 250 personnes au quotidien. Dont 61 chercheurs
CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de...), 35 enseignants-chercheurs, 50 ingénieurs, techniciens et personnels administratifs et 35 doctorants.
18 équipes de recherche sont regroupées en trois axes: "Nouveaux états électroniques de la matière", "Phénomènes physiques aux dimensions réduites", "Matière molle et interface physique / biologie". Les thèmes de recherche s'étendent donc des supraconducteurs aux tissus vivants, en passant par les
cristaux liquides (Un cristal liquide est un état de la matière qui combine des propriétés d'un liquide conventionnel et celles d'un...) et les nano-objets.
Entre 2005 et 2008, le LPS a produit 650 publications, dont 500 articles dans des revues internationales à comité de lecture.
Notes:
(1) Unité CNRS / Université Paris-XI.
(2) Le tesla est l'unité de mesure des champs magnétiques. En comparaison, celui de la Terre est de l'ordre de 50 microteslas.
(3) C'est-à-dire que leur spin (aimantation interne) s'oriente dans une direction privilégiée.
(4) Le rayonnement synchrotron (Le terme synchrotron désigne un type de grand instrument destiné à l'accélération à haute énergie de particules...) est un rayonnement électromagnétique (Un rayonnement électromagnétique désigne une perturbation des champs électrique et magnétique.) émis par des électrons en mouvement