Depuis sa découverte dans les années 80, le VIH est le sujet d’un intense débat entre les scientifiques en ce qui concerne son origine simienne et le passage du virus entre le singe et l’homme. Il est cependant communément admis que le virus est apparu d’abord sur le continent Africain et particulièrement en Afrique de l’Ouest. En 1999, des chercheurs américains ont publié dans
Nature les conclusions de leurs travaux qui suggéraient que les chimpanzés pouvaient être simultanément infectés par deux Virus de l’Immunodéficience Simienne (VIS). Cet évènement aurait engendré une recombinaison entre ces VIS et la production d’un nouveau type de virus capable d’être transmis à l’homme et de provoquer la même immunodéficience que chez le singe. Le lien entre le VIS et le VIH a été finalement confirmé par des analyses génétiques qui ont montré la ressemblance entre le VIS capable d’infecter les chimpanzés et le VIH qui infecte l’homme.
Comme le montre le passage des VIS entre singes d’espèces différentes, la barrière des espèces est fragile et l’homme, en tant qu’espèce à part entière, est susceptible d’être infecté. D’ailleurs, l’infection de l’homme par un pathogène animal est appelée une zoonose et peut être de plusieurs types tels que la brucellose, la peste, le tétanos, la tuberculose (zoonoses bactériennes), la rage, la dengue, la fièvre jaune (zoonoses virales) ou encore le paludisme, la maladie du sommeil… (zoonoses parasitaires).
Le franchissement de la barrière des espèces, du singe à l’homme, est normalement impossible pour le virus mais si celle-ci se réalise elle permet au virus de muter pour s’adapter à son nouvel hôte. Le déroulement de cette étape reste encore mystérieux même si plusieurs théories s’affrontent pour tenter de l’expliquer.
Les hypothèses La chasseLa théorie la plus communément admise est celle du chasseur. En chassant le singe, l’homme se serait infecté lors de repas avec la viande ou encore par le sang de l’animal au contact de coupures ou de plaies sur le corps du chasseur. A ce propos, un article dans
Lancet en 2004 montre que cette transmission existe toujours entre le singe et l’homme et que 1% des chasseurs testés sont infectés par un virus qu’on pensait infectieux pour les primates seulement (Simian Foamy Virus ou SFV) de la même manière que le VIS.
Le vaccin contre la poliomyéliteCette théorie est née suite à dix-sept années d’enquête et l’écriture du livre
The River - A journey to the sources of HIV and AIDS par le journaliste Edward Hooper qui affirme que l’apparition des cas de SIDA est corrélée aux campagnes de vaccination contre la poliomyélite en République Démocratique du Congo (RDC) dans les années 1950. En pratique, le vaccin était produit grâce à des cellules de reins de primates et Edward Hooper explique que ces vaccins étaient contaminés par le VIS du chimpanzé à l’origine de la souche de VIH. Cette théorie est controversée et plusieurs scientifiques contestent ce que Edward Hooper pense en particulier car le VIS du chimpanzé n’est pas directement lié au VIH et qu’en plus, l’administration orale du vaccin empêche l’infection par ce virus. Enfin, aucune trace de VIS de chimpanzé ou de VIH n’a été retrouvé rétrospectivement dans le vaccin contre la poliomyélite et il a été montré que le vaccin utilisé pour cette campagne de prévention était produit à partir de reins de macaques et non de chimpanzés.
Les aiguilles non stérilesPour les professionnels de santé africains qui travaillaient sur des programmes médicaux d’inoculation ou des campagnes de vaccination, la grande quantité de seringues et d’aiguilles devant être utilisée est apparue trop coûteuse. Pour remédier à ce problème, il est donc probable que les seringues étaient utilisées pour réaliser des injections à plusieurs patients à la suite, ce qui pouvait entrainer une dissémination accrue des virus à partir de sang de patients infectés tels que les chasseurs et une adaptation du virus à son nouvel hôte.
Le colonialismeCette théorie exposée en 2000 par Jim Moor permet d’expliquer comment la simple infection a pu entrainer une telle épidémie au départ. A la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, de nombreux pays africains tels que la RDC sont dirigés par des colons principalement venus d’Europe qui vont faire vivre les habitants dans des camps de travail où la charge physique est très élevée, la nourriture est pauvre et rare et les conditions d’hygiène très précaires, affaiblissant leur système immunitaire et les rendant susceptibles aux infections. Ils auraient donc eu plus de probabilités d’être infectés par le VIS après avoir mangé de la viande de singes infectés. De plus, les colons engageaient des prostitués dans le but de remonter le moral des travailleurs à qui ils injectaient également des traitements ou vaccins avec des aiguilles non stériles pour les tenir en vie.
Ce sont autant de moyens de propagation de la maladie et de transmission du virus. La plupart des travailleurs malades mourraient avant les premiers symptômes du SIDA et même s’ils avaient pu être identifiés, tous les documents ont été détruits au départ des colons. Pour renforcer son hypothèse, ce dernier s’appuie sur l’argument que les camps de travail ont été majoritairement mis en place et utilisé à l’époque où le passage du VIH entre le singe et l’homme a été estimé.
Une conspirationBien que cette hypothèse ne puisse pas être explicitement discréditée, la théorie de la conspiration ne repose que sur des spéculations et ignore le lien existant entre le VIS et le VIH ainsi que les cas infectés retrouvés dès 1959.
Un certain nombre d’américains d’origine africaine en particulier pensent que le VIH a été délibérément introduit dans les populations noires et homosexuelles dans le but d’en éliminer le plus grand nombre. Ces actions auraient été réalisées lors de campagne de vaccination de ces populations contre la variole, l’hépatite B,… sous la responsabilité d’institutions américaines.
Les pistes actuellesLe cas le plus ancien d’infection au VIH retrouvé est un échantillon de sang prélevé en 1959 chez un homme qui vivait dans ce qui est maintenant la RDC. Il est donc difficile de dater avec précision l’origine de la transmission du VIH du singe à l’homme puisqu’aucun échantillon plus ancien n’a pu être mis en évidence.
Les chercheurs se sont alors tournés vers des techniques très complexes d’analyses phylogénétiques, mathématiques et informatiques dans le but de modéliser le plus précisément possible l’évolution du virus. L’étude la plus récente, qui date de 2008, a conclu à l’origine du VIH chez l’homme entre 1884 et 1924 soit bien avant la pandémie de SIDA. Ils ont aussi suggéré que Kinshasa (anciennement Léopoldville en RDC) était l’épicentre de la pandémie en Afrique de l’Ouest. Enfin, les auteurs de cette étude ont proposé que la dissémination rapide du virus s’était faite parallèlement au développement lié à la colonisation et à l’arrivée massive de populations, augmentant alors les opportunités de transmission de la maladie. Si cette hypothèse se confirme, ces conclusions récentes impliquent que le VIH a existé bien avant ce que suggèrent les autres théories ci-dessus.
Cependant, la même équipe de recherche qui avait précédemment isolé le VIS chez le chimpanzé a déterminé en 2006 que les chimpanzés retrouvés dans les forêts au sud du Cameroun étaient les principaux animaux à l’origine de la pandémie de VIH sans pour autant préciser comment le VIH a pu être transporté du Cameroun vers Kinshasa en RDC. Certains mystères persistent et en particulier comment l’épidémie a pu se répandre aussi soudainement et pourquoi la large diffusion du VIH n’a eu lieu qu’au 20ème siècle.
Selon les scientifiques il n’existe pas qu’une seule réponse mais une combinaison de plusieurs facteurs, apparus seulement au 20ème siècle, pour contribuer à la dissémination du VIH parmi les humains. En effet, l’isolement dû à l'absence de moyens de transport modernes et l'absence de développement de villes importantes auraient empêché le VIH de se propager. Aussi, l'apparition des injections et des transfusions sanguines aurait favorisé la pénétration et la diffusion des VIS chez l'homme et le développement de l'urbanisation, la paupérisation, la prostitution, les déplacements de populations, les comportements sexuels et l'apparition des drogues injectables n’ont fait qu’accroître la diffusion du virus et les cas d’infection.
Malgré les nombreuses avancées scientifiques et technologiques, il est probable qu’on ne découvre jamais qui a été le patient zéro et surtout comment le virus s’est diffusé à partir de cet individu.