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Posté par Michel le Mardi 13/06/2006 à 00:00
Faire face au passé et tourner le dos au futur...
Demander à un vieil orateur indien aymara "de faire face à son passé" et vous n'obtiendrez qu'un regard vide pour toute réponse... tout simplement parce qu'il le fait déjà. Une nouvelle étude portant sur le langage et la gestuelle du peuple (Le terme peuple adopte des sens différents selon le point de vue où l'on se place.) aymara en Amérique (L’Amérique est un continent séparé, à l'ouest, de l'Asie et l'Océanie par le détroit de Béring et l'océan...) du Sud (Le sud est un point cardinal, opposé au nord.) démontre que ces gens possèdent une conception inversée du temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.).

Les scientifiques ont toujours pensé que la métaphore spatiale de la notion du temps, basée en partie sur l'orientation (Au sens littéral, l'orientation désigne ou matérialise la direction de l'Orient (lever du soleil à l'équinoxe) et des points cardinaux (nord de la boussole) ;) et le mouvement de notre corps, et qui place le futur en avant et le passé (Le passé est d'abord un concept lié au temps : il est constitué de l'ensemble des configurations successives du monde et s'oppose au futur sur une échelle des...) en arrière, était un principe cognitif universel parmi les êtres humains. Cependant ce groupe d'amérindiens concrétise cette abstraction ( En philosophie, l'abstraction désigne à la fois une opération qui consiste a isoler par la pensée une ou plusieurs qualités d'un objet concret pour en former...) dans l'autre sens (SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) est un projet scientifique qui a pour but l'extension radicale de l'espérance de vie humaine. Par une évolution...): pour eux le passé est devant et le futur derrière.


Le peuple andin des Aymaras possède une conception inversée du temps
L'orateur désigne ici l'espace devant lui en se référant au passé

L'étude, menée par le professeur de linguistique Eve Sweetser de Berkeley et le professeur de sciences cognitives Rafael Nunez de l'université de Californie (L'université de Californie est une université américaine, fondée en 1868, dont le siège se trouve à Berkeley (Californie), comprenant dix campus situés dans l'État...) à San Diego est parue dans la revue Cognitive Science. "Jusqu'ici, dans tous langages étudiés à travers le monde (Le mot monde peut désigner :), toutes les cultures non seulement associaient le temps à des propriétés spatiales, mais elles positionnaient universellement le futur en face du moi et de passé dans le dos (En anatomie, chez les animaux vertébrés parmi lesquels les humains, le dos est la partie du corps consistant en les vertèbres et les côtes. Les dorsaux étaient les muscles les plus sollicités par les singes...). Le cas des aymaras est le premier à se différentier du modèle standard", indique Nunez.

Le langage des aymaras, qui vivent dans les montagnes andines de Bolivie, du Pérou et du Chili, a été remarqué dès le début de la conquête espagnole. Au 17e siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération humaine et faisait 33...), les jésuites le jugeaient particulièrement adapté aux idées abstraites, et au 19ème siècle il fut surnommé la "langue d'Adam". Plus récemment, Umberto Eco (Umberto Eco, né le 5 janvier 1932 à Alexandrie dans le Piémont (Italie), est un essayiste et romancier italien. Reconnu pour ses nombreux essais universitaires sur la sémiotique, l’esthétique...) admirait sa capacité à créer des néologismes, et il y eut même quelques tentatives contemporaines d'utiliser ce qu'on a appelé la "logique (La logique (du grec logikê, dérivé de logos (λόγος), terme inventé par Xénocrate signifiant à la fois raison, langage, et raisonnement) est dans une première approche...) andine" pour ajouter une troisième valeur au système binaire (Le système binaire est un système de numération utilisant la base 2. On nomme couramment bit (de l'anglais binary digit, soit « chiffre binaire ») les chiffres de la numération binaire. Ceux ci ne...) standard vrai/faux en informatique (L´informatique - contraction d´information et automatique - est le domaine d'activité scientifique, technique et industriel en rapport avec le traitement automatique de...).

Cependant, pour Nunez, personne n'avait auparavant essayé de préciser la cartographie métaphorique radicalement différente (En mathématiques, la différente est définie en théorie algébrique des nombres pour mesurer l'éventuel défaut de dualité d'une application définie à l'aide de la...) des aymaras de la notion de temps. Ce concept fondamental, ne se fonde a priori sur aucune éducation formelle et n'est pas de manière évidente un produit culturel. Pour l'étude, Nunez a rassemblé environ 20 heures (L'heure est une unité de mesure  :) de conversations avec 30 adultes aymaras du nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.) du Chili. Des discussions naturelles et spontanées à propos d'événements passé et à venir ont été filmées afin d'enregistrer les gestes naturels et inconscients accompagnant les expressions désignant le "passé" et le "futur".

Le geste joint à la parole

L'analyse linguistique semblait, en surface (Une surface désigne généralement la couche superficielle d'un objet. Le terme a plusieurs acceptions, parfois objet géométrique, parfois frontière physique, et est...), très claire: Le langage aymara utilise le mot "nayra", signifiant "le passé" pour désigner "l'oeil", "le devant" ou "la vue (La vue est le sens qui permet d'observer et d'analyser l'environnement par la réception et l'interprétation des rayonnements lumineux.)" et "qhipa" signifiant "le futur" pour désigner "l'arrière" ou "derrière". Ainsi, par exemple, l'expression " nayra mara ", qui signifie "l'année (Une année est une unité de temps exprimant la durée entre deux occurrences d'un évènement lié à la révolution de la Terre autour du Soleil.) dernière" se traduit littéralement par "l'année devant".

Mais, selon les chercheurs, l'analyse linguistique ne dévoile pas tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.). Des langues "exotiques" comme l'anglais (ou le français) peuvent également employer des expressions inversées voire ambiguës. Chez les aymaras, cependant, cette analyse est confirmée par les données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) gestuelles. Les personnes âgées, particulièrement celles qui ne possèdent pas un espagnol grammaticalement correct, désignent l'espace situé derrière elles en parlant du futur et l'espace situé devant en parlant du passé, avec des mouvements de la main (La main est l’organe préhensile effecteur situé à l’extrémité de l’avant-bras et relié à ce dernier par le poignet. C'est un organe...) ou du bras si l'événement est proche et des mouvements plus amples si l'événement est situé plus loin dans le temps. En d'autres termes, elles utilisent des gestes qui nous sont familiers, mais exactement à l'envers.

"Ces résultats suggèrent que des abstractions familières comme le temps soient, du moins en partie, un phénomène culturel", indique Nunez. "La façon dont nous considérons le temps sur un axe derrière-devant, en interprétant le passé et le futur comme s'ils étaient des positions, est fortement influencée par nos déplacements, notre morphologie dorso-ventrale, notre vision binoculaire faciale etc".

Le phénomène, cependant, n'est pas complètement (Le complètement ou complètement automatique, ou encore par anglicisme complétion ou autocomplétion, est une fonctionnalité...) expliqué. Une possibilité, selon Nunez et Sweetser, serait que les aymaras accordent une grande signification au fait qu'un événement ou une action a été vu ou non par l'orateur. Une phrase "simple" telle que "Christophe Colomb a navigué sur l'océan (Un océan est souvent défini, en géographie, comme une vaste étendue d'eau salée. En fait, il s'agit plutôt d'un volume, dont l'eau est en...) bleu (Bleu (de l'ancien haut-allemand « blao » = brillant) est une des trois couleurs primaires. Sa longueur d'onde est comprise approximativement entre 446 et 520 nm. Elle varie en luminosité du cyan à une...) en 1492", n'est pas possible en aymara. La phrase n'est pas qualifiée et devrait forcément indiquer si le locuteur a personnellement été témoin de l'événement ou s'il ne fait que rapporter une rumeur (La rumeur est un phénomène de transmission large, par tout moyen de communication formel ou informel, d'une histoire à prétention de vérité et de révélation. Le terme recouvre donc des réalités...). Dans une culture (La définition que donne l'UNESCO de la culture est la suivante [1] :) qui favorise à ce point (Graphie) la distinction par le langage entre le vu et le non-vu ainsi qu'entre le certain et l'incertain, il peut être naturel de situer le passé avéré devant soit, à l'intérieur de son champ (Un champ correspond à une notion d'espace défini:) visuel, et le futur inconnu et inconnaissable derrière son dos.

Bien que ce puisse être une première explication, conforme avec les observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés....), les chercheurs ajoutent que "les plus vieux aymaras refusent purement et simplement de parler du futur parce que peu ou rien de tangible ne peut être raconté à son sujet". L'explication n'est donc sans doute pas suffisante, d'autant que d'autres cultures utilisent également des systèmes visuels similaires mais situent toujours le futur en avant.

Par contre, les conséquences ont pu avoir été importantes. Cette différence culturelle et cognitive pourrait avoir contribué, selon Nunez, au mépris des conquistadors vis-à-vis des aymaras qu'ils ont pu considérer comme un peuple paresseux (Le terme Paresseux ou Aï (Folivora) est le nom vernaculaire donné à certains mammifères d'Amérique tropicale appartenant au super-ordre des xénarthres.), indifférent au progrès et incapable "d'aller de l'avant". Actuellement, si l'avenir de la langue des aymaras n'est pas menacé (on compte environ deux à trois millions de locuteurs contemporains), cette façon particulière de penser au temps semble, au moins au nord du Chili, être en déclin. Les sujets les plus jeunes de l'étude, qui parlent couramment l'espagnol, ont tendance à faire des gestes comme le reste du globe, et il est évident qu'ils ont réorienté leur façon de penser. Désormais, ils tournent le dos au passé, et font face au futur.

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Source: Université de Californie
Illustration: ©Rafael Nunez, UC San Diego
 
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