Gestion des invasions biologiques: le trait est l'ennemi du bien

Publié par Isabelle le 12/08/2020 à 13:00
Source: CNRS INEE

© Rémy Lassus
Les invasions biologiques sont une des causes principales d'érosion de la biodiversité et de modification du fonctionnement des écosystèmes. Dans le monde, de nombreux programmes de gestion, souvent onéreux, sont mis en place afin de contrôler les espèces invasives, en se basant sur le principe qu'une diminution de leur abondance induit (L'induit est un organe généralement électromagnétique utilisé en électrotechnique chargé de recevoir l'induction de l'inducteur et de la transformer en électricité (générateur) ou en force (moteur).) nécessairement moins d'impacts écologiques. Néanmoins, il est rare, voire souvent impossible, d'éradiquer complètement (Le complètement ou complètement automatique, ou encore par anglicisme complétion ou autocomplétion, est une fonctionnalité informatique permettant à l'utilisateur de limiter la...) les populations invasives. Les méthodes d'éradication étant souvent sélectives, les individus non capturés pourraient avoir des traits écologiques différents des individus contrôlés et donc induire des impacts écologiques nouveaux.

Des chercheurs du Laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB, CNRS/Université Toulouse III - Paul Sabatier/IRD) et de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études...) de Bournemouth au Royaume-Uni ont d'abord déterminé que, chez les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii), espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. L'espèce est un concept flou dont il existe une multitude de...) hautement invasive aux impacts écologiques multiples en Europe (L’Europe est une région terrestre qui peut être considérée comme un continent à part entière, mais aussi comme l’extrémité occidentale du continent eurasiatique, voire comme une...), leur gestion induisait de fortes différences de traits écologiques. Cette étude, publiée le 28 juillet 2020 dans la revue Global Change Biology, révèle que ces modifications de traits écologiques pourraient ensuite être contre-productifs pour la restauration des écosystèmes en générant des effets écologiques opposés aux gains obtenus par la diminution de l'abondance. La prise en compte de ces résultats est donc cruciale pour optimiser l'efficacité, souvent limitée, des mesures de gestion des espèces invasives.

La gestion des invasions biologiques est un enjeu capital afin de maintenir la biodiversité (La biodiversité est la diversité naturelle des organismes vivants. Elle s'apprécie en considérant la diversité des écosystèmes, des espèces, des populations et...) et les services rendus par les écosystèmes à l'Homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par distinction,...). Néanmoins, contrôler une espèce invasive établie dans un nouveau milieu est très complexe et particulièrement coûteux en termes de moyens humains et financiers. Les programmes de contrôle (Le mot contrôle peut avoir plusieurs sens. Il peut être employé comme synonyme d'examen, de vérification et de maîtrise.) reposent généralement sur des techniques sélectives (qui ne capturent pas tous les individus d'une espèce) tels que le piégeage ou la biomanipulation (introduction de prédateurs) et peuvent donc induire des différences de traits écologiques entre individus contrôlés et individus non-contrôlés, restant dans le milieu. La plupart du temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.), ces individus non-contrôlés sont ceux qui se reproduiront et recoloniseront les écosystèmes lorsque les programmes de gestion s'arrêtent, habituellement par faute de moyens.


L'écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), espèce invasive aux impacts écologiques multiples en Europe. © Rémy Lassus

En dépit du nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) croissant d'espèces qui sont volontairement ou involontairement introduites par l'Homme en dehors de leur aire de distribution et de programmes de gestion mis en place pour limiter leur abondance, il n'existe aucune étude prenant en compte les effets potentiels des changements de traits écologiques induits par la gestion des espèces invasives et de leurs potentielles conséquences sur la restauration des écosystèmes.

Dans le cadre d'un projet (Un projet est un engagement irréversible de résultat incertain, non reproductible a priori à l’identique, nécessitant le concours et l’intégration d’une grande diversité...) de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique...) financé par l'Office Français pour la Biodiversité (OFB - Projet ERADINVA), les chercheurs ont d'abord quantifié les différences de traits écologiques entre les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii - Photographie 1) issues de trois plans d'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les organismes vivants connus.) gérés et de trois plans d'eau non gérés de la région Toulousaine. Les résultats ont permis de montrer l'existence d'importantes différences entre écrevisses issues de ces deux types de lacs, notamment en termes de poids (Le poids est la force de pesanteur, d'origine gravitationnelle et inertielle, exercée par la Terre sur un corps massique en raison uniquement du voisinage de la Terre. Elle est égale à...) et de comportement tels la témérité et la voracité., Les scientifiques ont ensuite utilisé une expérimentation (L'expérimentation est une méthode scientifique qui consiste à tester par des expériences répétées la validité d'une hypothèse et à obtenir des données quantitatives permettant de...) en mésocosmes (Photographie 2) afin de comparer les effets écologiques induits par une diminution d'abondance à ceux induits par des changements de traits écologiques n'étant jamais pris en compte par les gestionnaires dans la conservation des espèces et la restauration des milieux.


Mésocosmes expérimentaux utilisés dans cette comprendre les effets de la gestion des écrevisses invasives de Louisianes (Procambarus clarkii). © Libor Zàvorka

Les résultats démontrent que ces changements de traits écologiques peuvent induire trois types d'effets écologiques: i) des effets écologiques nouveaux par rapport à la diminution d'abondance, ii) des effets écologiques additifs qui viennent renforcer ceux induits par la diminution d'abondance, mais aussi iii) des effets écologiques opposés qui peuvent diminuer, voire annuler les gains écologiques obtenus par une diminution d'abondance. Dans ce cas précis, les conséquences sont contre-productives pour les écosystèmes, car les effets globaux des mesures de gestion deviennent nuls.

Les résultats de cette étude soulignent donc l'importance de la prise en compte des changements de traits écologiques dans les programmes de gestion des espèces invasives ainsi que le caractère essentiel de la prévention (La prévention est une attitude et/ou l'ensemble de mesures à prendre pour éviter qu'une situation (sociale, environnementale, économique..) ne se dégrade,...) en matière (La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l'état solide,...) d'introduction de nouvelles espèces dans les milieux naturels, car une fois introduites, leur gestion est complexe et souvent peu efficace.

Référence:
“Phenotypic responses of invasive species to removals affect ecosystem functioning and restoration", Libor Závorka, Rémy Lassus, J. Robert Britton & Julien Cucherousset publié le 28 juillet 2020 dansGlobal Change Biology (doi: 10.1111/gcb.15271)

Contacts:
- Frédéric Magné
Contact communication (La communication concerne aussi bien l'homme (communication intra-psychique, interpersonnelle, groupale...) que l'animal (communication intra- ou inter- espèces) ou la machine (télécommunications, nouvelles technologies...),...) - Laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Univ. Toulouse III Paul Sabatier/IRD)

- Julien Cucherousset
Laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/ Université Toulouse III (L’université Toulouse-III, (nom d’usage : université Paul Sabatier) est une université française, située à Toulouse. Elle fait partie du PRES Université de Toulouse et a...) – Paul Sabatier/IRD)
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