Restaurer la forêt boréale d'Anticosti en limitant la population de cerfs
Publié par Isabelle le 20/04/2014 à 12:00
Source: Université de Montréal - Martin LaSalle

L'île compte 20 cerfs par kilomètre carré, et cela peut aller jusqu'à 80 par endroits. Or, l'effet sur les écosystèmes se fait sentir à partir de 7 cerfs par kilomètre carré. (Photo: Ariane Gélinas)
La limitation de la population de cerfs de Virginie, qui est abondante sur l'île (Une île est une étendue de terre entourée d'eau, que cette eau soit celle d'un cours d'eau, d'un lac ou d'une mer. Son étymologie latine, insula, a...) d'Anticosti, permettrait de restaurer en partie sa forêt (Une forêt ou un massif forestier est une étendue boisée, relativement dense, constituée d'un ou plusieurs peuplements d'arbres et d'espèces associées. Un boisement de faible...) boréale, de même que des écosystèmes plus complexes et fonctionnels.

C'est ce qu'a observé une équipe de chercheurs dont fait partie Stéphanie Pellerin, professeure au Département de sciences biologiques de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux États-Unis,...) de Montréal (Montréal est à la fois région administrative et métropole du Québec[2]. Cette grande agglomération canadienne constitue un centre majeur du commerce, de l'industrie, de la culture, de la...), dans le cadre d'une expérience menée pendant six ans à l'île d'Anticosti.

D'une superficie (L'aire ou la superficie est une mesure d'une surface. Par métonymie, on désigne souvent cette mesure par le terme « surface »...) qui fait 17 fois celle de Montréal (et 50 fois l'île d'Orléans!), l'île d'Anticosti abrite aujourd'hui 125 000 cerfs de Virginie, soit le tiers de la population de tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) le territoire (La notion de territoire a pris une importance croissante en géographie et notamment en géographie humaine et politique, même si ce concept est utilisé...) québécois.

" Dans un milieu naturel, l'influence du nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) de cerfs sur les écosystèmes se fait sentir quand on compte 7 cerfs ou plus par kilomètre carré (Un carré est un polygone régulier à quatre côtés. Cela signifie que ses quatre côtés ont la même longueur et ses quatre angles la même mesure. Un carré est...). À Anticosti, il y en a en moyenne (La moyenne est une mesure statistique caractérisant les éléments d'un ensemble de quantités : elle exprime la grandeur qu'auraient chacun des membres de l'ensemble s'ils...) 20 par kilomètre carré et, à certains endroits, ça peut même aller jusqu'à 80 en hiver ", explique la chercheuse rattachée au Jardin botanique (La botanique est la science consacrée à l'étude des végétaux (du grec βοτάνιϰή; féminin du mot...) de Montréal.

Chaînes alimentaires transformées

Cette surpopulation (La surpopulation survient lorsque les ressources disponibles pour un territoire donné sont insuffisantes pour la population qui y vit. Le seuil de surpopulation varie selon les types de territoire (urbain ou...) découle de l'introduction de 220 bêtes sur l'île, vers 1896, par un richissime chocolatier français, Henri Menier, souhaitant y pratiquer la chasse. Comme ces animaux n'ont aucun autre prédateur (Un prédateur est un organisme vivant qui met à mort des proies pour s'en nourrir ou pour alimenter sa progéniture. La prédation est très courante dans la nature où les...) que les rares chasseurs, leur nombre est aujourd'hui 568 fois plus élevé que la population initiale.

Au fil du temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.), les cerfs ont complètement (Le complètement ou complètement automatique, ou encore par anglicisme complétion ou autocomplétion, est une fonctionnalité informatique permettant à l'utilisateur de limiter la quantité...) transformé l'île. " La superficie des forêts de sapins a diminué de 50 % et le sapin (Les sapins sont des arbres conifères du genre Abies originaires des régions tempérées de l'hémisphère nord. Ils font partie de la famille des...) a été remplacé par l'épinette blanche; le sous-bois typique de ces forêts a aussi été appauvri de façon notable, souligne Mme Pellerin. Certains arbres ont même complètement disparu, comme l'if du Canada, l'érable à épis et le noisetier. "

Même chose pour les arbustes fruitiers tels le bleuetier et le framboisier (Le framboisier (Rubus idaeus L.) ou ronce du mont Ida est un arbrisseau de la famille des Rosacées ( tribu des Rubae ), couramment cultivé pour ses fruits, les framboises.). " L'élimination des petits fruits serait la cause de la disparition de l'ours (Les ours (ou ursinés, du latin ŭrsus, de même sens) sont de grands mammifères plantigrades appartenant à la famille des ursidés. Il n'existe que huit espèces d'ours vivants, mais ils sont...) noir sur l'île d'Anticosti ", ajoute-t-elle.

Des enclos contrôlés

Grâce à neuf des enclos implantés il y a 15 ans par le ministère des Ressources naturelles, l'équipe de Stéphanie Pellerin a voulu évaluer la capacité des écosystèmes à se régénérer selon différentes densités de la population de cerfs.

Pour ce faire, des bêtes ont été déplacées afin d'obtenir trois enclos de 10 hectares libres de cerfs, trois de 40 hectares avec 7 cerfs par kilomètre carré, puis trois de 20 hectares avec 15 cerfs par kilomètre carré. Ces enclos étaient comparés avec le milieu " naturel ", où la population n'est soumise à aucune limitation.


Stéphanie Pellerin
Et, de 2002 à 2009, on a échantillonné les enclos pour mesurer l'évolution de la présence des communautés végétales, des oiseaux chanteurs et des insectes (Insectes est une revue francophone d'écologie et d'entomologie destinée à un large public d'amateurs et de naturalistes. Produite par l'Office pour les insectes et leur...) à carapace (La carapace est une section dorsale d'exosquelette.).

De nouvelles communautés floristiques

" Sans grande surprise, nous avons constaté que limiter les densités de la population de cerfs permettait un rétablissement de communautés floristiques diversifiées d'un point (Graphie) de vue (La vue est le sens qui permet d'observer et d'analyser l'environnement par la réception et l'interprétation des rayonnements lumineux.) fonctionnel, et que cette diversité était plus grande que chez les insectes et les oiseaux ", révèle la chercheuse.

Par exemple, la réduction des densités de cerfs a permis en seulement six ans la réintroduction de plantes avec des fruits charnus et dont les semences sont dispersées par les animaux, ce qui suppose le rétablissement d'une certaine chaîne (Le mot chaîne peut avoir plusieurs significations :) trophique dans l'écosystème.

Au cours de la même période, les insectes semblent avoir bénéficié de la réapparition d'une diversité de plantes.

" Nous avons trouvé des liens significatifs entre la composition fonctionnelle (En mathématiques, le terme fonctionnelle se réfère à certaines fonctions. Initialement, le terme désignait les fonctions qui en prennent d'autres en argument....) des plantes et celle des insectes, précise Stéphanie Pellerin. Ainsi, les insectes carnivores, qui sont au sommet de la chaîne alimentaire (Une chaîne alimentaire est une suite d'êtres vivants dans laquelle chacun mange celui qui le précède. Le premier maillon d'une chaîne est très souvent un végétal...), étaient plus abondants dans les milieux où il y avait différents types de plantes, ce qui laisse croire que la multiplicité des types de plantes a permis le rétablissement d'une variété assez importante d'insectes pour favoriser la présence de carnivores. "

Par contre, la régénérescence des communautés floristiques dans les enclos contrôlés n'a pas eu d'effet marqué sur les populations d'oiseaux chanteurs, mais les auteurs de l'étude ont bon espoir qu'à plus long terme les oiseaux chanteurs et d'autres espèces aviaires reviendront en plus grand nombre sur l'île.

Une étude unique

" L'unicité de notre étude est que nous nous sommes intéressés aux traits fonctionnels des espèces observées, comme leur mode de dispersion (La dispersion, en mécanique ondulatoire, est le phénomène affectant une onde dans un milieu dispersif, c'est-à-dire dans lequel les différentes fréquences constituant l'onde ne se propagent pas à la même...) ou la structure de leur feuillage, dit Mme Pellerin. Ces traits nous permettent de mieux comprendre comment les espèces réagissent à un facteur environnemental et comment elles influent elles-mêmes sur le fonctionnement des écosystèmes. "

Cette approche a aussi permis à l'équipe de tirer des conclusions plus générales sur les écosystèmes et d'étendre ses résultats à des forêts situées à l'extérieur de l'île d'Anticosti.

" Cet aspect est particulièrement important, puisque, avec le réchauffement climatique (Le réchauffement climatique, également appelé réchauffement planétaire, ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans et de...), on peut craindre que les populations de cerfs se déplacent tranquillement vers la forêt boréale ", conclut Stéphanie Pellerin.
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