Le changement climatique bénéficie déjà aux vins du Québec

Publié par Isabelle le 26/08/2021 à 13:00
Source: ASP
Les agriculteurs québécois sont nombreux à appréhender les impacts des changements climatiques. Mais s'il est une culture qui pourrait en bénéficier, c'est celle du vin, pour qui l'allongement de la saison s'avère déjà positif.


Image: Vignoble Domaine Côte d'Ardoise, Dunham / Wikipedia Commons

"Nous avons gagné deux degrés par hiver (L'hiver est une des quatre saisons des zones tempérées.) depuis 7 ans. Et il a fait -25 degrés C au plus froid (Le froid est la sensation contraire du chaud, associé aux températures basses.) cet hiver contre -34 degrés C à l'hiver de 2013", résume Anne-Marie Lemire du Vignoble Léon-Courville, dans les Cantons-de-l'Est. L'hiver, des toiles géotextiles protègent les vignes du froid.

Les changements climatiques amènent toutefois leur lot d'incertitudes. "Les hivers sont moins durs qu'avant, mais il y a moins de neige (La neige est une forme de précipitation, constituée de glace cristallisée et...) permanente et donc, nous perdons un bon isolant (Un isolant est un matériau qui permet d'empêcher les échanges d'énergie entre deux systèmes....). Les dégels printaniers sont aussi plus fréquents avec une température (La température est une grandeur physique mesurée à l'aide d'un thermomètre et...) en yoyo", renchérit Charles-Henri de Coussergues, cofondateur et copropriétaire du Vignoble de L'Orpailleur, également dans les Cantons-de-l'Est.

Le vétéran des vignerons commerciaux québécois, avec ses premières vignes plantées il y a 40 ans, a vu ses journées sans gel passer (Le genre Passer a été créé par le zoologiste français Mathurin Jacques...) "de 135 jours (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la...) (en 1982) à 185 jours. Les saisons s'allongent et il nous est possible de faire 30% de notre production en rouge (La couleur rouge répond à différentes définitions, selon le système chromatique dont on fait...)", ajoute M. de Coussergues.

Le vin rouge demande plus de maturité aux grains de raisin, que le vin blanc (Le blanc est la couleur d'un corps chauffé à environ 5 000 °C (voir...). Pour parvenir au mûrissement désiré, les vignerons comptent donc les degrés-jours - les jours où le thermomètre (Un thermomètre est un appareil qui sert à mesurer et à afficher la valeur des...) dépasse les 10 degrés C (ce que les experts appellent le "zéro (Le chiffre zéro (de l’italien zero, dérivé de l’arabe sifr,...) végétal (Les classifications scientifiques classiques regroupent sous le terme végétal...)").

Or, les vignes de l'Est du Canada peuvent compter à présent sur une saison (La saison est une période de l'année qui observe une relative constance du climat et de...) de croissance de près de 40 jours de plus qu'au début de 1980. "Soit près de 1300 à 1400 degrés-jours pour le Sud (Le sud est un point cardinal, opposé au nord.) du Québec contre 1100 à 1200 en Nouvelle-Écosse", précise Karine Pedneault, chercheure associée à l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est...) de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue...) en biologie (La biologie, appelée couramment la « bio », est la science du vivant....) végétale de l'Université de Montréal (L’Université de Montréal est l'un des quatre établissements d'enseignement...).

Avec plus de chaleur (Dans le langage courant, les mots chaleur et température ont souvent un sens équivalent :...), de nouveaux cépages sont cultivés plus facilement au Québec. "Les ceps de vigne (Les vignes sont des lianes de la famille des Vitaceae. Ce sont des plantes du genre Vitis largement...) remontent vers le Nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.)", relève le copropriétaire de L'Orpailleur. Malgré les surprises printanières, les changements s'avèrent donc pour l'instant (L'instant désigne le plus petit élément constitutif du temps. L'instant n'est pas...) plutôt positifs pour son vignoble.

"On peut cultiver des cépages que je ne pensais pas voir ici lorsque nous avons commencé, tels que le Cabernet franc (rouge) ou un Gewurztraminer (blanc) car nous arrivons au même degré-jour que la région française de Haute-Bourgogne. Cela laisse de la place à l'expérimentation (L'expérimentation est une méthode scientifique qui consiste à tester par des expériences...) et à de nouveaux venus".

"Les viticulteurs ont une relation amour-haine avec le climat (Le climat correspond à la distribution statistique des conditions atmosphériques dans une...) d'ici", explique Karine Pedneault, qui est également professeure au Département des sciences de Université Sainte-Anne (L'Université Sainte-Anne est la seule institution d'enseignement post-secondaire de langue...) (Nouvelle-Écosse). "Les changements amènent une température plus chaude et plus longtemps. Par contre, qu'en est-il des conséquences sur la qualité du vin?"

Une longue et chaude saison de croissance

La chercheuse se penche actuellement sur cette question dans la Vallée (Une vallée est une dépression géographique généralement de forme...) d'Annapolis, en Nouvelle-Écosse. L'implantation (Le mot implantation peut avoir plusieurs significations :) de serres mobiles dans les vignes lui permet d'étudier l'impact du réchauffement climatique (Le réchauffement climatique, également appelé réchauffement planétaire, ou...) sur la biochimie (La biochimie est la discipline scientifique qui étudie les réactions chimiques ayant lieu...) des raisins de la variété canadienne hybride (En génétique, l'hybride est le croisement de deux individus de deux variétés,...) L'Acadie blanc.

Le climat a un impact majeur sur la physiologie (La physiologie (du grec φύσις, phusis, la nature, et...) de la vigne et le mûrissement des baies, comme l'a découvert Karine Pedneault. "Le réchauffement climatique a un impact sur toutes les phases de développement (Une version d'un logiciel correspond à un état donné de son évolution. Elle est souvent...) de la vigne et sur la production de composés aromatiques des grappes."

Encore au début de l'analyse des résultats prélevés l'an dernier, elle constate des différences dans une vingtaine de composés floraux et fruités, comme certains phénols qui "modifient le goût (Pour la faculté de juger les belles choses, voir Goût (esthétique)) et la qualité du vin".

Les principaux changements proviennent très tôt lors de la formation des grains de raisin, une phase (Le mot phase peut avoir plusieurs significations, il employé dans plusieurs domaines et...) moins valorisée du développement des grappes. "Cette phase, considérée à tort comme moins importante que la véraison, voit la formation de précurseurs dans les grains, des molécules centrales à la formation des composés aromatiques", rappelle la chercheuse.

Les étés de plus en plus chauds et humides accélèrent donc la véraison et même les vendanges. Cette accélération (L'accélération désigne couramment une augmentation de la vitesse ; en physique,...) du développement des baies pourrait potentiellement nuire à la vinification et à terme, à la qualité du vin.

Des lots d'incertitudes

Par ailleurs, les changements climatiques ne signifient pas juste des étés plus longs. Les regels printaniers se font plus fréquents et les orages se multiplient, les hivers changent avec le couvert de neige qui s'efface et des épisodes de sécheresse précoces surviennent de plus en plus souvent au printemps (Le printemps (du latin primus, premier, et tempus, temps, cette saison marquant autrefois le...).

Ce lot d'incertitudes vient troubler les plus optimistes et sème de l'inquiétude parmi la petite centaine de vignerons d'ici. "Depuis trois ans, on manque d'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les...) au printemps, c'est crevassé et on a commencé à irriguer", résume le vigneron et propriétaire du vignoble du Domaine du Fleuve (En hydrographie francophone, un fleuve est un cours d'eau qui se jette dans la mer ou dans...) à Varennes, Louis Thomas.

Il affirme toutefois ne pas vouloir se plaindre de la chaleur et de la sécheresse. "Nous sommes habitués à nous faire du souci pour le froid, mais les chauds-froids et les variations de température, ce n'est jamais trop bon".

En mode solution

Les vignerons québécois cherchent tous des solutions pour parer aux aléas climatiques. Et les chercheurs aussi, en commençant par la quête du cépage plus adapté à ces bouleversements. Karine Pedneault pense d'ailleurs que les hybrides conçus pour résister aux froids hivernaux et aux insectes (Insectes est une revue francophone d'écologie et d'entomologie destinée à un large...) ravageurs, résisteront mieux aux différents changements liés au réchauffement (voir ci-dessous).

Les cépages hybrides représentent désormais plus de 85% des ceps de Nouvelle-Écosse et du Québec. "C'est une police d'assurance contre les gels et les maladies", convient Karine Pedneault. L'idée est de trouver le "match parfait" entre le cépage, le terroir (Un terroir désigne une aire géographique considérée comme homogène à...) et les changements climatiques.

"Ces croisements présentent une flexibilité à différentes épreuves: Seyval blanc, Maréchal Foch, etc. Ce semble être un plus dans un contexte (Le contexte d'un évènement inclut les circonstances et conditions qui l'entourent; le...) climatique plus incertain". Ces cépages offrent une grande adaptabilité mais ils posent encore des problèmes d'un point (Graphie) de vue (La vue est le sens qui permet d'observer et d'analyser l'environnement par la réception et...) biochimique. "Nous voulons conserver un grain (En météorologie maritime: Un grain est un vent violent et de peu de durée qui s'élève...) de raisin intéressant d'un point de vue oenologique, ce qu'offrent moins les hybrides. Plus résistants à la froide température et aux ravageurs, ils ont une peau (La peau est un organe composé de plusieurs couches de tissus. Elle joue, entre autres, le...) plus épaisse qui interfère avec la production de tanin. Cela provoque une perte de l'astringence désirée dans le vin", précise la chercheuse. La recette est encore à peaufiner.

Les gels printaniers se multiplient dans les vignes

Les gels printaniers de mai dernier ont fait leur lot de mécontents parmi les propriétaires de vignobles: près de la moitié des 62 répondants à un sondage ( Un sondage peut désigner une technique d'exploration locale d'un milieu particulier. Un...) de l'Association Conseil des vins du Québec se sont dit fortement (15%) ou très fortement (29%) affectés par ces épisodes de gel. 18 vignobles ont perdu entre 25 et 100% de leur récolte.

"Cela ne représente que 17% des vignes en superficie (L'aire ou la superficie est une mesure d'une surface. Par métonymie, on désigne souvent...) mais pour 9%, il s'agit de pertes totales. La multiplication (La multiplication est l'une des quatre opérations de l'arithmétique élémentaire...) des gels printaniers pousse (Pousse est le nom donné à une course automobile illégale à la Réunion.) de plus en plus souvent les gens à prendre des mesures", relève la directrice de l'association, Mélanie Gore.

Par exemple, un vigneron sur quatre utilise une tour à vent (Le vent est le mouvement d’une atmosphère, masse de gaz située à la surface...) (éolienne) ou encore des feux, des gicleurs et même des hélicoptères. "L'hélicoptère (Un hélicoptère est un aéronef à voilure tournante dont le ou les rotors...) est plus précis que l'éolienne (Une éolienne est un dispositif qui utilise la force motrice du vent. Cette force peut être...), pour mélanger l'air (L'air est le mélange de gaz constituant l'atmosphère de la Terre. Il est inodore et...) au ras du sol", explique Anne-Marie Lemire, du Vignoble Léon-Courville.

Anne-Marie Lemire songe aussi à automatiser la couverture de toiles géotextiles de plus de 100 000 pieds de vignes pour les protéger des hivers québécois - une solution d'ingénierie (L'ingénierie désigne l'ensemble des fonctions allant de la conception et des études à la...) sur laquelle son équipe travaille actuellement. "Cela nous oblige à penser plutôt au préventif qu'au curatif".

Tandis qu'au Vignoble de L'Orpailleur, Charles-Henri de Coussergues prévoit d'acheter plus d'éoliennes: "Nous en avons déjà sept. Le problème, c'est que le redoux hivernal dégèle la vigne et que nous avions déjà des pousses de 25 cm sur les pieds le 27 mai dernier, qu'il faut protéger des gels", confie celui qui a perdu, ce printemps, 30% de sa récolte.

À lire aussi, le second texte de cette série:
Vignes et climat, la prévisible explosion (Une explosion est la transformation rapide d'une matière en une autre matière ayant un...) des ravageurs

Pour aller plus loin
Le site Vins du Québec de l'association des vignerons et des acteurs du milieu.
Vidéo: la présentation de Karine Pedneault, "Ripening grapes in Eastern Canada: How climate affects grape potential for winemaking".
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