Attention à la surexploitation du thé du Labrador
Publié par Isabelle le 11/04/2012 à 00:00
Source: Mathieu-Robert Sauvé - Université de Montréal

Alain Cuerrier, à gauche sur notre photo, et Youri Tendland estiment qu'il faut mieux faire connaitre les implications de la récolte du thé du Labrador.
La récolte de la totalité des feuilles tue le plant de thé du Labrador (Rhododendron groenlandicum) dans 7 cas sur 10, mais celle des feuilles de l'année (Une année est une unité de temps exprimant la durée entre deux occurrences d'un évènement lié à la révolution de la Terre autour du Soleil.) précédente n'aurait aucune conséquence sur sa survie.

Voilà l'une des constatations de Youri Tendland, étudiant à la maitrise en sciences biologiques, à l'issue d'une expérience menée à la Baie-James durant deux saisons. "La récolte (La Récolte (Countrycide) est le sixième épisode de la série anglaise de science fiction Torchwood.) du thé du Labrador est possible dans une perspective de développement durable (Le développement durable (traduction de Sustainable development) est une nouvelle conception de l'intérêt public, appliquée à la croissance économique et reconsidérée à l'échelle mondiale...), mais il faut respecter certaines balises", explique-t-il durant une entrevue au Jardin botanique (La botanique est la science consacrée à l'étude des végétaux (du grec βοτάνιϰή; féminin du mot...) de Montréal (Montréal est à la fois région administrative et métropole du Québec[2]. Cette grande agglomération canadienne constitue un centre majeur du commerce, de l'industrie, de la culture, de...). Il vient de signer un article sur le sujet dans Botany (16 mars 2012) avec son directeur de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique...) Alain Cuerrier et sa codirectrice Stéphanie Pellerin, de l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est habituellement une institution de recherche. Par exemple, le Perimeter Institute for...) de recherche en biologie (La biologie, appelée couramment la « bio », est la science du vivant. Prise au sens large de science du vivant, elle recouvre une...) végétale, ainsi que Pierre Haddad, professeur au Département de pharmacologie de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) de Montréal.

Nous sommes dans la section du Jardin botanique consacrée aux Premières Nations du Québec, où l'on peut voir quelques plants de l'espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. L'espèce est un concept...). Même si l'hiver (L'hiver est une des quatre saisons des zones tempérées.) se termine tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) juste, les tiges sont couvertes de feuilles restées vertes. "C'est une caractéristique de plusieurs éricacées, indique Alain Cuerrier, chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur tant les domaines de recherche sont...) en ethnobotanique. Dès que les beaux jours reviennent, le plant peut faire de la photosynthèse (La photosynthèse (grec φῶς phōs, lumière et σύνθεσις sýnthesis, composition) est le processus...) sans attendre de nouvelles pousses. Fréquent en milieu tropical, le phénomène est plus rare sous nos latitudes."

Comme il l'a constaté au cours de ses rencontres avec des membres des Premières Nations de 2003 à 2011, le thé du Labrador est utilisé depuis plusieurs générations pour ses propriétés curatives. "Les ainés le citaient souvent pour traiter la migraine (La migraine (du grec ancien ημικρανίον / êmikraníon, douleur touchant la « moitié du crâne ») est une céphalée chronique...). En infusion, il pourrait aider à lutter contre le diabète (Le diabète présente plusieurs formes, qui ont toutes en commun des urines abondantes (polyurie). Le mot « diabète » vient du grec ancien dia-baïno, qui signifie...)", dit-il. Cet effet est actuellement observé dans une étude effectuée auprès d'une trentaine de sujets de la communauté crie.

"Considéré comme un stupéfiant léger, on l'a prescrit contre la coqueluche (La coqueluche est une infection respiratoire bactérienne peu ou pas fébrile de l'arbre respiratoire inférieur, mais d'évolution longue et hautement contagieuse....), la dysenterie et les affections de la vessie (La vessie est l'organe du système urinaire dont la fonction est de recevoir l'urine terminale produite par les reins puis de la conserver avant son évacuation au...), peut-on lire sur le site PasseportSanté.net. Dans certaines nations amérindiennes, les femmes en prenaient trois fois par jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les...) à l'approche de l'accouchement, histoire de faciliter leur travail. On a également prisé les feuilles réduites en poudre (La poudre est un état fractionné de la matière. Il s'agit d'un solide présent sous forme de petits morceaux, en général de taille inférieure au dixième de...) pour soulager le mal de tête." D'autres effets de cette plante (Les plantes (Plantae Haeckel, 1866) sont des êtres pluricellulaires à la base de la chaîne alimentaire. Elles forment l'une des...) médicinale ont été rapportés: anti-inflammatoire (Un anti-inflammatoire est un médicament destiné à combattre une inflammation.), antispasmodique, antibactérien, décongestif et antitumoral. Le thé du Labrador arrivait en tête de liste des 17 plantes désignées par les guérisseurs autochtones pour leurs vertus thérapeutiques.


Dans certaines nations amérindiennes, les femmes prenaient du thé du Labrador trois fois par jour vers la fin de leur grossesse (La grossesse est le processus physiologique au cours duquel la progéniture vivante d'une femme se développe dans son corps, depuis la conception jusqu'à ce qu'elle puisse survivre hors du corps de la mère....) afin de faciliter l'accouchement. (Photo fournie par M. Cuerrier)
Engouement commercial

Les entreprises privées n'ont pas attendu les études cliniques pour commercialiser le plant. La cosméticienne Lise Watier a mis sur le marché un produit "antiâge" au thé du Labrador. Riche en "molécules actives", la plante aurait des propriétés antioxydantes qui "combattent l'apparence des rides et ridules".

De plus, on trouve dans les magasins de produits naturels de l'huile (L'huile est un terme générique désignant des matières grasses qui sont à l'état liquide à température ambiante et qui ne se mélangent pas à l'eau, mais, est cependant plus...) essentielle au thé du Labrador. Pour produire un seul litre (Le litre (du grec λίτρα lítra, ancienne mesure de capacité – une livre de douze onces – égale au...) de ce produit, il faut distiller environ 25 kilos de feuilles. "L'autre jour, dans un café du Mile End, on m'a servi du thé du Labrador. J'ai vu tout de suite que l'infusion contenait des jeunes pousses", relate M. Tendland.

Même si la plante est abondante dans certaines régions boréales, elle pousse (Pousse est le nom donné à une course automobile illégale à la Réunion.) dans un milieu fragile (la tourbière) et aucune étude sérieuse sur les effets de sa récolte n'avait été entreprise avant ce jour. Alain Cuerrier, qui mène des travaux sur les plantes médicinales autochtones avec la nation crie depuis une dizaine d'années, a décidé de combler la lacune. L'expérience s'est déroulée sur trois sites avec 30 plants par site. Le tiers de ces plants sont restés à l'état naturel; on a procédé à la récolte de la totalité des feuilles sur un deuxième tiers et l'on a recueilli les feuilles de l'année précédente sur les autres plants.

Même si les résultats sont positifs pour ceux qui souhaitent exploiter cette ressource, les chercheurs recommandent que de nouvelles études soient lancées. "Le mode de reproduction de la plante, par clonage (Le clonage désigne principalement deux processus. C'est d'une part la multiplication naturelle ou artificielle à l'identique d'un être vivant c'est-à-dire avec conservation...), fait qu'on doit mieux connaitre les implications de la récolte, mentionne Alain Cuerrier. La récolte aura-t-elle une influence sur la dynamique (Le mot dynamique est souvent employé désigner ou qualifier ce qui est relatif au mouvement. Il peut être employé comme :) de l'espèce dans une région donnée (Dans les technologies de l'information, une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction, d'un événement, etc.)? Quel pourcentage (Un pourcentage est une façon d'exprimer une proportion ou une fraction dans un ensemble. Une expression comme « 45 % » (lue « 45 pour cent ») est en réalité la...) de feuilles peut-on récolter sans compromettre la survie du plant? Ces questions sont encore sans réponse."

Sarracénie pourpre: même combat

Grâce à la collaboration de la nation crie, l'équipe peut compter sur une habitation en plein bois, à quelques kilomètres (Le mètre (symbole m, du grec metron, mesure) est l'unité de base de longueur du Système international. Il est défini comme la distance parcourue par la...) du village (Un village est, à la campagne ou à la montagne, un ensemble d'habitations, de bâtiments à usages divers, de fermes... de proportion modérée...) de Mistissini, devenu le centre névralgique de ce laboratoire à ciel (Le ciel est l'atmosphère de la Terre telle qu'elle est vue depuis le sol de la planète.) ouvert. Une autre recherche est en cours sur la sarracénie pourpre, une plante carnivore (On appelle plante carnivore tout végétal capable de capturer des proies (insectes, acariens et autres petits invertébrés...) prisée dans la pharmacopée traditionnelle.

Plus rare que le thé du Labrador, cette plante aurait des propriétés antiseptiques, comme le rapporte le frère Marie-Victorin dans la célèbre Flore laurentienne. "Tous les Indiens affirment que la plante est souveraine contre la petite vérole", écrit-il en précisant qu'aucune étude sérieuse n'a permis de le confirmer.

L'incidence de la récolte est étudiée cette fois sur trois, voire cinq saisons. Dans 36 sites, on prélève de 20 à 80 % des plants afin d'établir le taux de survie de la population. La synthèse de ces travaux n'est pas encore terminée, mais les botanistes peuvent déjà affirmer qu'ici les effets d'une récolte pourraient être dévastateurs. "On pense qu'il y aurait des conséquences même lorsqu'on prélève 20 % des plants sur un site. Il faudrait se limiter à environ 5 % de plants par population. Et encore, la récolte ne serait pas annuelle mais bisannuelle."

Les chercheurs disent pouvoir donner les clés d'une exploitation répondant aux critères du développement durable, en offrant au demeurant un levier économique aux Premières Nations. "Chacune de nos recherches se fait en collaboration étroite avec les autochtones et ceux-ci participeront aux bénéfices des travaux s'il y a lieu", signale Alain Cuerrier. dont les subventions des Instituts de recherche en santé (La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.) du Canada ont pris fin l'an dernier.

Un article récent du chercheur était d'ailleurs signé par plusieurs ainés de la nation crie de façon à reconnaitre leur expertise tirée du savoir ancestral.
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