à quoi ressemble l'intérieur de Titan, la plus grande lune de Saturne ? Cette question est au coeur de la future mission Dragonfly de la NASA, qui déposera dans les prochaines années un drone équipé d'instruments scientifiques à sa surface. Parmi eux, un sismomÚtre destiné à écouter les vibrations du sol de la lune de glace.
Mais Titan tremble-t-elle suffisamment pour que ces instruments puissent capter quelque chose ? Une nouvelle Ă©tude menĂ©e par une Ă©quipe internationale impliquant l'IPGP apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse. En combinant modĂ©lisation sismique, gĂ©ologie et physique des matĂ©riaux, les chercheurs ont explorĂ© dans quelles conditions des sĂ©ismes de glace gĂ©nĂ©rĂ©s par les forces de marĂ©e exercĂ©es par Saturne pourraient ĂȘtre dĂ©tectĂ©s Ă la surface de Titan.

Structure interne possible de Titan.
Illustration: D. Tessier et L. Delaroque ; image de base: NASA/JPL-Caltech/Université de Nantes/Université d'Arizona.
Comme sur la Lune ou certaines lunes glacĂ©es de Jupiter, les contraintes gravitationnelles subies par Titan peuvent provoquer des fractures dans sa croĂ»te de glace. Ces âicequakesâ, analogues aux sĂ©ismes terrestres, produisent des ondes qui se propagent dans l'intĂ©rieur de la lune. Mais contrairement Ă la Terre, ces ondes doivent traverser une enveloppe glacĂ©e dont les propriĂ©tĂ©s; tempĂ©rature, porositĂ©, structure; restent largement inconnues.
L'Ă©tude montre que cette propagation s'accompagne d'une forte attĂ©nuation du signal, en particulier aux hautes frĂ©quences. Ă cela s'ajoute un autre enjeu: l'environnement de Titan lui-mĂȘme. Son atmosphĂšre dense, agitĂ©e par des vents et des turbulences, gĂ©nĂšre un bruit de fond susceptible de masquer les signaux sismiques. Dans les scĂ©narios les plus dĂ©favorables, les ondes les plus Ă©nergĂ©tiques pourraient ainsi passer inaperçues.
Pourtant, tout n'est pas perdu. Les chercheurs identifient une fenĂȘtre d'observation particuliĂšrement prometteuse, autour de 0.5 Ă 1 Hz, oĂč certaines ondes sismiques, notamment les rĂ©flexions successives dans la croĂ»te de glace, restent dĂ©tectables. Ces âĂ©chosâ sismiques, produits par des allers-retours des ondes dans la coquille glacĂ©e, constituent une signature clĂ©.
Leur analyse pourrait permettre d'estimer l'Ă©paisseur de cette croĂ»te, et donc de contraindre la profondeur de l'ocĂ©an liquide supposĂ© sous-jacent ou simplement de vĂ©rifier son existence. MĂȘme avec un seul sismomĂštre, comme celui embarquĂ© sur Dragonfly, ces observations pourraient fournir des informations prĂ©cieuses. L'Ă©tude montre en particulier que la structure interne de Titan, notamment l'Ă©paisseur de sa coquille de glace, laisse une empreinte directe dans la forme et la temporalitĂ© des signaux enregistrĂ©s.
Au-delĂ de la seule dĂ©tection des sĂ©ismes, ce travail fournit un cadre rĂ©aliste pour l'interprĂ©tation des futures donnĂ©es de Dragonfly. En intĂ©grant des modĂšles de sources gĂ©ologiques plausibles, des structures internes cohĂ©rentes avec les observations de la mission Cassini qui a explorĂ© les mondes de Saturne et donc Titan entre 2004 et 2017, ainsi que des scĂ©narios rĂ©alistes de bruit et d'attĂ©nuation, il permet de mieux cerner les conditions dans lesquelles la structure interne de Titan pourra âse rĂ©vĂ©lerâ Ă travers ses vibrations.

Propagation des ondes sismiques Ă la surface de Titan.
Illustration: D. Tessier et L. Delaroque.
Image de base: NASA/JPL-Caltech/Université de Nantes/Université d'Arizona. Adapté de l'ETH Zurich/D. Kim, M. van Driel, C. Böhm.
Ces rĂ©sultats renforcent l'idĂ©e que la sismologie planĂ©taire constitue un outil unique pour explorer les mondes glacĂ©s du systĂšme solaire. Sur Titan, oĂč l'accĂšs direct Ă l'intĂ©rieur est impossible, Ă©couter les sĂ©ismes pourrait bien ĂȘtre la clĂ© pour comprendre la structure, l'Ă©volution et peut-ĂȘtre le potentiel d'habitabilitĂ© de cet environnement.