Une tempĂȘte solaire majeure n'a pas besoin de dĂ©truire directement des satellites pour dĂ©clencher une crise en orbite. Il suffit qu'elle perturbe les systĂšmes de suivi, les commandes et les manĆuvres d'Ă©vitement qui gĂšrent aujourd'hui un environnement orbital de plus en plus encombrĂ©.
Ce risque grandit Ă mesure que l'orbite basse se remplit de mĂ©ga-constellations, ces grands rĂ©seaux de satellites lancĂ©s et remplacĂ©s en cycles rapides. Ces engins assurent l'accĂšs Ă Internet, les communications, la mĂ©tĂ©o, la navigation et d'autres services. Mais ils ajoutent aussi de la congestion dans une rĂ©gion oĂč les objets filent et se croisent Ă environ 27 000 kilomĂštres par heure.

Pour quantifier cette vulnĂ©rabilitĂ©, un article dirigĂ© par Sarah Thiele Ă Princeton, introduit une nouvelle mesure: l'horloge CRASH (Collision Realization And Significant Harm). Celle-ci estime le temps nĂ©cessaire pour qu'une collision grave se produise si les satellites ne peuvent plus manĆuvrer ou si les opĂ©rateurs perdent une vision fiable de la position des objets.
Les rĂ©sultats de cette analyse sont frappants. En utilisant les donnĂ©es du catalogue de satellites de juin 2025, l'Ă©quipe a calculĂ© que si les opĂ©rateurs perdaient la capacitĂ© d'envoyer des commandes pour des manĆuvres d'Ă©vitement, une collision catastrophique pourrait survenir en environ 2,8 jours. En 2018, avant l'expansion rapide des mĂ©ga-constellations, cette valeur Ă©tait de 164 jours.
Les tempĂȘtes solaires constituent une menace systĂ©mique. Les satellites en orbite basse ne se contentent pas de suivre des trajectoires fixes. Ils dĂ©pendent du maintien de leur position, des mises Ă jour de suivi et des manĆuvres anticollision. Selon le dernier rapport semestriel de SpaceX citĂ© dans l'Ă©tude, les satellites Starlink ont effectuĂ© 144 404 manĆuvres d'Ă©vitement entre dĂ©cembre 2024 et mai 2025. Cela reprĂ©sente en moyenne 41 manĆuvres par satellite par an, soit une manĆuvre toutes les 1,8 minute sur l'ensemble du rĂ©seau Starlink.
Lors d'une forte tempĂȘte solaire, ce systĂšme soigneusement gĂ©rĂ© devient plus difficile Ă contrĂŽler. Les tempĂȘtes solaires chauffent la haute atmosphĂšre terrestre, la faisant se dilater. Cela augmente la traĂźnĂ©e sur les satellites, les Ă©carte de leurs trajectoires prĂ©vues, oblige les opĂ©rateurs Ă utiliser du carburant pour maintenir l'altitude et rend les prĂ©visions orbitales moins fiables.
La tempĂȘte de mai 2024, dite "orage Gannon", a montrĂ© Ă quel point cela peut ĂȘtre perturbateur. PrĂšs de la moitiĂ© des satellites actifs en orbite basse ont manĆuvrĂ© Ă cause de l'augmentation de la traĂźnĂ©e atmosphĂ©rique. L'Ă©tude note que ce repositionnement gĂ©nĂ©ralisĂ©, combinĂ© Ă une traĂźnĂ©e imprĂ©visible, a rendu l'Ă©valuation des collisions beaucoup plus difficile pendant et aprĂšs la tempĂȘte.

Trajectoires des satellites Starlink en février 2024.
Crédit: NASA Scientific Visualization Studio
Le danger s'accroĂźt si la tempĂȘte perturbe aussi la navigation, les communications ou le contrĂŽle au sol. Dans ce cas, les satellites peuvent ĂȘtre plus difficiles Ă suivre alors qu'ils deviennent moins capables de rĂ©agir.
Le syndrome de Kessler est la version la plus connue de ce type de catastrophe, oĂč des collisions en cascade remplissent l'orbite de dĂ©bris et rendent extrĂȘmement difficile le lancement ou l'exploitation de nouveaux engins.
MĂȘme un seul impact Ă grande vitesse peut avoir des consĂ©quences durables. Une collision entre de gros objets peut crĂ©er des milliers de fragments, chacun devenant un nouveau danger. L'environnement actuel de dĂ©bris est encore marquĂ© par le test antisatellite chinois de 2007 visant Fengyun 1C et la collision de 2009 entre Iridium 33 et Kosmos 2251.
Les chercheurs estiment que, dans toute l'orbite basse, des approches Ă moins d'un kilomĂštre se produisent toutes les 36 secondes. Les rencontres impliquant au moins un satellite surviennent environ toutes les 41 secondes, et celles impliquant Starlink et un autre objet en orbite, toutes les 47 secondes.
Une approche n'est pas une collision. Les opérateurs pÚsent la distance, l'incertitude, la taille de l'objet et la probabilité de collision avant de décider de déplacer un satellite. Néanmoins, la fréquence de ces rencontres montre à quel point l'orbite est devenue dépendante d'un contrÎle rapide, précis et coordonné.
Les grandes tempĂȘtes solaires sont rares, mais pas hypothĂ©tiques. L'orage Gannon de mai 2024 a Ă©tĂ© la plus forte tempĂȘte gĂ©omagnĂ©tique depuis des dĂ©cennies. L'Ă©vĂ©nement de Carrington de septembre 1859 Ă©tait au moins deux fois plus intense, selon l'article, et comprenait deux tempĂȘtes violentes en quelques jours. Une telle tempĂȘte pourrait avoir des consĂ©quences dramatiques aujourd'hui.