đŸȘ– Le vol de coiffe : la stratĂ©gie du virus de la grippe

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Un tour de passe-passe microscopique est utilisé par le virus de la grippe: une stratégie discrÚte qui lui permet de tromper les cellules qu'il infecte.

Pour fabriquer ses propres molĂ©cules sans ĂȘtre repĂ©rĂ©, le virus dĂ©robe un Ă©lĂ©ment protecteur appartenant aux ARN de la cellule. Des travaux dĂ©crits dans la revue Nature dĂ©taillent enfin ce piratage molĂ©culaire.

Les virus de la grippe possÚdent un génome fait d'ARN, une molécule proche de l'ADN qui sert notamment de plan de fabrication pour produire des protéines. Lorsqu'un virus pénÚtre dans une cellule, il ne peut pas se reproduire seul. Il détourne donc les outils de la cellule pour fabriquer ses propres copies.

Mais un problÚme se pose pour le virus. Les cellules savent reconnaßtre les ARN suspects et déclenchent alors une réponse antivirale. Pour éviter cette alerte, les virus grippaux utilisent une ruse: ils récupÚrent une petite "étiquette" protectrice présente sur certains ARN cellulaires.

Cette Ă©tiquette, appelĂ©e "coiffe", se trouve au dĂ©but des ARN messagers produits par la cellule. Elle agit un peu comme un badge d'identification. GrĂące Ă  elle, l'ARN est stable, peut ĂȘtre utilisĂ© pour fabriquer des protĂ©ines et est reconnu comme appartenant Ă  la cellule.

Sans cette coiffe, un ARN est rapidement considéré comme étranger. La cellule peut alors activer des mécanismes de défense pour bloquer l'infection. De nombreux virus possÚdent leurs propres outils pour fabriquer cette coiffe. Les virus de la grippe, eux, ont choisi une autre solution: la voler.

Leur enzyme principale, appelée polymérase virale ou FluPol, se rapproche de la machine cellulaire qui fabrique les ARN, l'ARN polymérase II. Les chercheurs savaient que ces deux machines interagissaient, mais le déroulement précis du piratage restait flou.

Pour comprendre ce mécanisme, plusieurs équipes scientifiques ont reconstitué le phénomÚne en laboratoire. Elles ont ensuite observé les protéines impliquées grùce à la cryo-microscopie électronique, une technique capable de visualiser des structures moléculaires avec une trÚs grande précision.

Les observations montrent que le virus agit en trois Ă©tapes. D'abord, sa polymĂ©rase se fixe prĂšs de la machine cellulaire au moment oĂč un nouvel ARN est en train d'ĂȘtre fabriquĂ© et vient juste de recevoir sa coiffe.

Ensuite, l'enzyme virale coupe cet ARN tout prÚs de cette coiffe. Le virus récupÚre alors un trÚs court fragment d'ARN qui possÚde déjà l'étiquette protectrice. Ce petit morceau est ensuite utilisé comme point de départ pour fabriquer un ARN viral. Résultat: l'ARN produit par le virus possÚde lui aussi une coiffe et ressemble beaucoup à un ARN normal de la cellule. La cellule a donc plus de mal à le détecter.

Les chercheurs ont également identifié l'importance d'un facteur cellulaire appelé DSIF, qui participe à la formation du complexe sur lequel vient s'accrocher la polymérase virale. Des expériences montrent que si l'on perturbe le contact entre la polymérase virale et les protéines cellulaires, la production d'ARN viral diminue fortement.

Cela suggĂšre une piste intĂ©ressante pour de futurs mĂ©dicaments. Bloquer cette interaction pourrait empĂȘcher le virus de voler la coiffe des ARN cellulaires et ralentir ainsi l'infection.

ModÚle illustrant le "vol de coiffe" réalisé par la polymérase des virus grippaux (FluPol).
Lors de la fabrication d'un ARN par la polymérase cellulaire (Pol II), une coiffe protectrice est ajoutée à son extrémité. La polymérase virale se fixe alors au complexe cellulaire et coupe l'ARN prÚs de cette coiffe. Le virus récupÚre ce court fragment coiffé et l'utilise comme point de départ pour fabriquer un ARN viral possédant lui aussi une coiffe.
© Nadia Naffakh