Des hommes modernes en peaux de félin, une mode vieille de 100 000 ans en Afrique du Sud

Publié par Isabelle le 26/04/2020 à 13:00
Source: CNRS INEE
L'analyse des restes de carnivores du site de Diepkloof Rock Shelter en Afrique du Sud a permis de mettre en évidence les plus anciennes traces connues d'exploitation de la fourrure des félins par les premiers représentants de notre espèce sur le continent (Le mot continent vient du latin continere pour « tenir ensemble », ou continens terra, les « terres continues ». Au sens propre, ce terme désigne une vaste étendue continue de terre à...) africain. Les résultats de cette étude menée en collaboration entre une chercheuse de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) de Tübingen, des chercheurs du CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) et de l'Université du Cap en Afrique (D’une superficie de 30 221 532 km2 en incluant les îles, l’Afrique est un continent couvrant 6 % de la surface terrestre et...) du Sud (Le sud est un point cardinal, opposé au nord.) viennent d'être publiés dans la revue Nature Scientific Reports.


En haut, à gauche: vue générale de l'abri Diepkloof. En bas, à gauche, somme des traces (TRACES (TRAde Control and Expert System) est un réseau vétérinaire sanitaire de certification et de notification basé sur internet sous...) de découpe observées sur les os des pattes avant et arrière de félins provenant des niveaux archéologiques du site. À droite: quelques exemples d'ossements des pattes de léopard, caracal (Le caracal (Caracal caracal), ou lynx du désert ou lynx de Perse, est un félin d'Afrique et d'Asie du genre Caracal.) et chat (Le chat domestique (Felis silvestris catus) est un mammifère carnivore de la famille des félidés. Il est l’un des principaux animaux de compagnie et compte aujourd’hui une cinquantaine de races...) sauvage portant des traces de découpe associées au retrait de la fourrure.

Hommes et carnivores entretiennent depuis la Préhistoire des relations complexes et protéiformes, qui débordent souvent le simple cadre de la subsistance. Sur le continent africain, berceau de l'humanité, ces interactions sont vieilles de plusieurs millions d'années et se sont longtemps exprimées en termes de prédation et de compétition. Les marques profondes laissées par les canines d'un carnivore sur le crâne (Le crâne est une structure osseuse ou cartilagineuse de la tête, caractéristique des crâniates (dont font partie les vertébrés). Le rôle principal du crâne est de...) d'un jeune paranthrope du site de Swartkrans en Afrique du Sud sont un témoignage vibrant du danger représenté par les grands carnivores qui occupaient le même territoire (La notion de territoire a pris une importance croissante en géographie et notamment en géographie humaine et politique, même si ce concept est utilisé par d'autres...) que les premiers membres de la lignée humaine. Lorsque la viande est devenue une composante essentielle du régime alimentaire (Pour les régimes alimentaires d'ordre culturel pratiqués par l'Homme voir pratique alimentaire; Pour les régimes visant à perdre du poids voir régime amaigrissant.) des premiers représentants du genre Homo, la compétition, pour l'accès aux carcasses animales, avec d'autres prédateurs tels que lions et hyènes a dû représenter un défi de taille pour nos ancêtres.

Au fur (Fur est une petite île danoise dans le Limfjord. Fur compte environ 900 hab. . L'île couvre une superficie de 22 km². Elle est située dans la Municipalité de Skive.) et à mesure de l'évolution, les homininés ont appris à se défendre contre les carnivores et, dans certains cas, à devenir chasseurs plutôt que chassés. Le registre archéologique est parsemé de traces documentant une exploitation des carnivores par des groupes d'Hommes et de Femmes qui peuplaient l'Eurasie au Paléolithique supérieur: canines percées utilisées comme éléments de parure et ossements intégrés à l'outillage préhistorique. La fascination exercée par les carnivores en général et par les félins en particulier sur ces groupes de chasseurs-cueilleurs s'exprime à travers l'art rupestre et mobilier. Il suffit pour s'en convaincre de mentionner le magistral panneau des lions des cavernes de la grotte Chauvet (La grotte Chauvet, grotte Chauvet-Pont-d'Arc ou encore grotte de la Combe d'Arc est une grotte ornée paléolithique située en Ardèche (France).) en Ardèche et les figurines anthropomorphiques à tête de lion (Le lion (Panthera leo) est un mammifère carnivore de la famille des félidés du genre Panthera (félins). Il est surnommé...), dites "Löwenmenschen", des sites du Jura souabe en Allemagne.

En Afrique, continent qui a vu l'émergence et les premiers développements de notre espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique....), les débuts de l'exploitation des carnivores par l'Homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par distinction,...) sont encore très mal compris. L'Afrique du Sud, avec ses gisements archéologiques d'exception associés à cette période, dite du "Middle Stone Age", est un lieu privilégié pour explorer ces questions. Les restes de petits (mangoustes, genettes, chats sauvages), moyens (caracals, chacals) et grands (léopards, hyènes) carnivores sont souvent présents aux côtés des restes d'herbivores exploités par l'Homme, mais toujours en très petite quantité (La quantité est un terme générique de la métrologie (compte, montant) ; un scalaire, vecteur, nombre d’objets ou d’une autre manière de dénommer la valeur d’une collection ou un groupe de choses.). Par ailleurs, sans une étude détaillée, il est difficile de savoir si ces restes de carnivores ont été apportés par l'Homme dans le cadre de leur exploitation ou s'ils proviennent d'animaux ayant occupé les abris durant des périodes de faible fréquentation par les groupes humains.

L'étude publiée aujourd'hui porte sur l'un de ces gisements du Middle Stone Age sud-africain, Diepkloof Rock Shelter. Cet abri préhistorique est situé sur la côte ouest (L’ouest est un point cardinal, opposé à l'est. C'est la direction vers laquelle se couche le Soleil à l'équinoxe, le couchant (ou ponant).) de l'Afrique du Sud et préserve des traces d'occupation humaine comprises entre 110 000 et 50 000 avant nos jours (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit heure...). L'abri est déjà bien connu des spécialistes pour avoir livré des centaines de fragments d'oeufs d'autruche (Autruche est le nom que la nomenclature aviaire en langue française (mise à jour) donne à une espèce d'oiseaux qui constitue le genre Struthio, de la famille des Struthionidae...) gravés, témoignant de la plus ancienne tradition graphique aujourd'hui connue dans le monde (Le mot monde peut désigner :). Le site a également livré un nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) relativement important de carnivores, parmi lesquels dominent les restes de félins attribués à trois espèces en particulier: le chat sauvage, le caracal et le léopard. Sur plusieurs de ces ossements, des traces de découpe laissées par des outils tranchants en pierre ont été observées. En comparant l'orientation (Au sens littéral, l'orientation désigne ou matérialise la direction de l'Orient (lever du soleil à l'équinoxe) et des points cardinaux (nord de...) et l'emplacement sur le squelette (Le squelette est une charpente animale rigide servant de support pour les muscles. Il est à la base de l'evolution des vertébrés. Celui ci leur a fourni un avantage...) de ces traces avec des référentiels expérimentaux, il est possible de les associer à des gestes particuliers.

Dans le cas des félins de Diepkloof Rock Shelter, toutes ces traces correspondent à l'étape du retrait de la fourrure. Il semble en outre que cette opération ait été effectuée d'une manière très soigneuse afin, vraisemblablement, de préserver des fourrures les moins abimées possibles. Il est très probable que ces fourrures étaient utilisées pour l'habillement et/ou comme éléments de parure. Cet aspect suggère par ailleurs que l'on a certainement affaire à une acquisition (En général l'acquisition est l'action qui consiste à obtenir une information ou à acquérir un bien.) active, c'est-à-dire à la capture (Une capture, dans le domaine de l'astronautique, est un processus par lequel un objet céleste, qui passe au voisinage d'un astre, est retenu dans la gravisphère de ce dernier. La capture de l'objet céleste aboutit à sa satellisation ou à...) d'animaux vivants par les chasseurs-cueilleurs, plutôt qu'à une collecte opportuniste de carcasses, dont la peau (La peau est un organe composé de plusieurs couches de tissus. Elle joue, entre autres, le rôle d'enveloppe protectrice du corps.) serait endommagée. Il est impossible d'identifier les techniques choisies par les occupants de Diepkloof pour l'acquisition de ces félins à partir des données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) archéologiques. Toutefois, il est évident que la capture de ces animaux solitaires, nocturnes, extrêmement discrets et dangereux devait s'accompagner d'un certain nombre de risques et de difficultés pour les chasseurs préhistoriques.

Les témoignages archéologiques du retrait de la fourrure des félins ont été identifiés dans des niveaux Middle Stone Age d'âges distincts à Diepkloof, indiquant qu'il s'agissait de pratiques renouvelées et se développant sur le temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) long. Il est possible que ces traditions s'insèrent dans le cadre de pratiques sociales et culturelles déjà extrêmement codifiées, il y a plus de 100 000 ans. Les résultats de cette étude appuient l'idée d'une tradition symbolique qui s'est perpétuée dans le temps, nous rappelant toute la fascination qu'exerce le monde des carnivores sur les sociétés humaines, d'hier et d'aujourd'hui.

Référence:
Aurore Val, Guillaume (Guillaume est un prénom masculin d'origine germanique. Le nom vient de Wille, volonté et Helm, heaume, casque, protection.) Porraz, Pierre-Jean Texier, John W. Fisher and John Parkington. Human exploitation of nocturnal felines at Diepkloof Rock Shelter provides further evidence for symbolic behaviours during the Middle Stone Age. Scientific Reports (2020) 10: 6426.

Contacts:
- Aurore Val - Abteilung für Ältere Urgeschichte und Quartärökologie Department, Universität Tübingen, Tübingen, Germany - aurore_val at yahoo.com
- Guillaume Porraz - Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (LAMPEA - Univ Aix-Marseille/CNRS/MC) - guillaume.porraz at mae.u-paris10.fr
- Vincent Ollivier - Communication (La communication concerne aussi bien l'homme (communication intra-psychique, interpersonnelle, groupale...) que l'animal (communication intra- ou...) - Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (LAMPEA - Univ Aix-Marseille/CNRS/MC) - ollivier at mmsh.univ-aix.fr
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