L'humain amélioré, un bien pour la collectivité ?

© DR.
Une équipe internationale s'interroge sur les nouvelles technologies qui améliorent les compétences physiques et cognitives de l'humain, sur leur développement et leur distribution au sein de la société. L'urgence de poser un cadre s'impose.

Les nouvelles technologies d'amélioration de l'humain ouvrent d'immenses possibilités, mais suscitent un questionnement profond sur l'essence même de l'homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par...), sur ce qui est utile à son bien-être (Le bien-être ou bienêtre est un état qui touche à la santé, au plaisir, à la réalisation de soi, à l'harmonie avec soi et les autres. René Dubos...) individuel et collectif. Aujourd'hui, elles visent principalement à améliorer ou restaurer des capacités physiques et psychologiques dans un but médical. Mais une application visant la seule amélioration des performances se dessine. Fruit (En botanique, le fruit est l'organe végétal protégeant la graine. Caractéristique des Angiospermes, il succède à la fleur par transformation du pistil. La paroi de...) de choix individuels, le recours à ces technologies a pourtant un impact sur la société au sens (SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) est un projet scientifique qui a pour but l'extension radicale de l'espérance de vie humaine. Par une évolution progressive allant du...) large. Une équipe internationale dirigée par des chercheurs des universités de Genève (UNIGE) et d'Oxford s'est penchée sur les questions éthiques que posent ces manipulations. Publié dans la revue Nature Human Behavior, leur questionnement met en évidence le conflit entre bien-être individuel et collectif, et le rôle important que doivent endosser les gouvernements.

Aujourd'hui, les nouvelles technologies d'amélioration de l'humain sont principalement utilisées de manière réparatrice suite à un accident, une maladie (La maladie est une altération des fonctions ou de la santé d'un organisme vivant, animal ou végétal.) ou un handicap (On nomme handicap la limitation des possibilités d'interaction d'un individu avec son environnement, causée par une déficience qui provoque une incapacité, permanente ou non et qui mène à un stress...) de naissance. Une récente étude américaine, menée par Debra Whitman et publiée dans la revue Scientific American, démontre d'ailleurs que ces technologies réparatrices sont très bien acceptées par la population: 95% des sondés soutiennent une application réparatrice physique (La physique (du grec φυσις, la nature) est étymologiquement la « science de la nature ». Dans un sens général et ancien, la physique désigne la connaissance de la...) et 88% une application réparatrice cognitive. Toutefois, ce pourcentage (Un pourcentage est une façon d'exprimer une proportion ou une fraction dans un ensemble. Une expression comme « 45 % » (lue « 45...) chute à 35% lorsque l'on parle d'application qui vise à augmenter une capacité physique ou cognitive dans un simple but de performance. Pourquoi ? "On touche ici à l'essence de l'homme et une avalanche de questions éthiques en découle", explique Daphné Bavelier, professeure à la Section de psychologie de la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (FPSE) de l'UNIGE. C'est pourquoi une équipe internationale de chercheurs, mandatée par le World Economic Forum (WEF), s'est penchée sur les paramètres à prendre en compte lors du développement et de la distribution de ces nouvelles technologies d'amélioration de l'humain, afin de garantir une société équitable et le bien-être de la collectivité.

Le bien-être conçu comme autonomie, compétence et relations sociales

Souvent résumé aux indices économiques, le bien-être dépasse la notion d'argent (L’argent ou argent métal est un élément chimique de symbole Ag — du latin Argentum — et de numéro atomique 47.) une fois les besoins primaires satisfaits. La théorie (Le mot théorie vient du mot grec theorein, qui signifie « contempler, observer, examiner ». Dans le langage courant, une théorie est une idée ou une connaissance spéculative, souvent basée sur l’observation ou...) de l'auto-détermination divise le bien-être en trois composantes principales: l'autonomie, soit la capacité à prendre soi-même ses décisions; la compétence, être capable d'agir et de contribuer à la société; les rapports sociaux, le tissu de relations sur lesquelles on peut compter. "Nous nous sommes interrogés sur l'impact individuel et collectif des technologies de l'augmentation de l'humain selon ces trois composantes, afin de mettre en garde les gouvernements contre les dérives possibles d'une utilisation libre de ces avancées scientifiques", résume Julian Savulescu, professeur au Centre de pratiques éthiques de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux États-Unis, au moment...) d'Oxford.

L'autonomie est définie par la capacité à prendre ses décisions sans être sous la contrainte d'une autre personne. Un individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).) peut donc choisir de subir une augmentation de ses facultés ou non. "Mais rapidement, il peut y avoir des dérives. Si un pilote militaire se fait améliorer la vision, il est possible que cette amélioration de l'acuité visuelle devienne obligatoire pour faire ce métier, illustre Daphné Bavelier. Dès lors, une personne qui souhaite devenir pilote sans pour autant se faire opérer se ferait d'office écarter de la profession." Autre exemple: "Si les parents pouvaient choisir certaines caractéristiques de leur bébé (L'onomatopée bébé désigne l'être humain en bas-âge. En puériculture on distingue plutôt le nouveau-né (le premier mois), le...), comme la force musculaire (La force musculaire est la capacité d'un muscle d'exercer une force contre une résistance. Afin de l'apprécier, il faut aussi considérer l'endurance musculaire.), la couleur (La couleur est la perception subjective qu'a l'œil d'une ou plusieurs fréquences d'ondes lumineuses, avec une (ou des) amplitude(s) donnée(s).) des yeux ou l'intelligence, cela pourrait avoir de graves répercussions sur la diversité humaine, explique Simone Schürle, professeure au Département des sciences de la santé (La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.) et des technologies de l'EPF Zurich. Certaines tendances pourraient favoriser des caractères particuliers, tandis que d'autres pourraient disparaître, réduisant la variabilité génétique (La génétique (du grec genno γεννώ = donner naissance) est la science qui étudie l'hérédité et les gènes.)." Pourtant, chaque groupe de parents ne choisirait que les traits d'un seul bébé. "Chaque manipulation d'individu entraine des conséquences sur la collectivité", martèle Daphné Bavelier.

Il en va de même pour les compétences. Comment faire si certaines personnes ont les moyens d'acheter de nouvelles compétences alors que d'autres non ? Comment les sociétés peuvent-elles rester compétitives si de tels avantages se marchandent ? Comment rivaliser contre des personnes augmentées ? "Le sport, via le dopage, est un excellent exemple de l'impact de l'augmentation d'un individu sur le collectif, explique Julian Savulescu. En prenant une substance qui améliore ses résultats, un athlète pousse (Pousse est le nom donné à une course automobile illégale à la Réunion.) d'autre à l'imiter, dans un souci de performance. Cela exige de nouvelles approches. La question clé n'est peut-être pas celle de l'efficacité des règlements, mais plutôt celle d'une nouvelle transparence (Un matériau ou un objet est qualifié de transparent lorsqu'il se laisse traverser par la lumière. Cette notion dépend de la longueur d'onde de la lumière : ainsi, le verre est transparent dans le visible (on voit...) qui permettrait à tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) le monde (Le mot monde peut désigner :) d'accepter ou de refuser des améliorations, mais d'être ouvert à ce sujet et de tenir compte de l'utilisation dans les résultats."

Enfin, l'usage (L’usage est l'action de se servir de quelque chose.) en constante augmentation de drogues utilisées dans le but de faciliter les rapports sociaux souligne l'importance de ce volet dans le bien-être de l'humain. Les nouvelles technologies commencent à se développer dans ce domaine, mais leurs usages posent de véritables questions éthiques. "Aujourd'hui, on peut déjà inverser des rapports de domination chez les souris (Le terme souris est un nom vernaculaire ambigu qui peut désigner, pour les francophones, avant tout l’espèce commune Mus musculus, connue aussi comme animal de compagnie ou de...) en stimulant (Un stimulant est une substance qui augmente l'activité du système nerveux sympathique facilitant ou améliorant certaines fonctions de l'organisme. Parmi les stimulants...) certaines zones cérébrales, relève Daphné Bavelier. Agir sur le comportement d'une personne, par exemple en supprimant le sentiment de solitude souvent associé à la dépression, est donc à portée de main (La main est l’organe préhensile effecteur situé à l’extrémité de l’avant-bras et relié à ce dernier par le poignet. C'est un organe...)." Mais derrière chaque bonne intention se cachent des effets pervers, comme l'ont démontré les tristes expériences de trépanation du XXème siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération humaine et faisait 33...) visant à guérir notamment l'hystérie (La définition de l'hystérie donnée par Antoine Porot est : « une disposition mentale particulière, tantôt constitutionnelle et permanente, tantôt...) féminine. Supprimer un problème comportemental n'est pas le résoudre. "Une étude renforçant l'empathie d'individus afin d'éradiquer le racisme a démontré que les individus d'un même groupe se retrouvaient plus soudés grâce à l'empathie, mais leur rejet des autres groupes augmentait alors considérablement", continue Julian Savulescu. Ce qui fonctionne sur un individu n'a pas les mêmes effets sur la collectivité.

Suite à ce questionnement global, l'équipe internationale, composée de généticiens, éthiciens, philosophes, ingénieurs ou encore neuroscientifiques, constate l'importance de penser aux conséquences sur la collectivité de chaque changement individuel. Les experts relèvent aussi l'urgence de mettre en place une réglementation concertées entre les différents gouvernements, avant que l'utilisation de ces nouvelles technologies ne deviennent déviante, comme l'illustre le cas récent des jumelles (On désigne par le terme jumelles un dispositif optique binoculaire grossissant destiné à l'observation d'objets à distance, constitué de deux lunettes symétriques montées en parallèle.) chinoises génétiquement modifiées pour résister au virus (Un virus est une entité biologique qui nécessite une cellule hôte, dont il utilise les constituants pour se multiplier. Les virus existent sous une forme extracellulaire ou intracellulaire....) du SIDA, maladie qu'elles n'auraient de toute façon peut-être jamais contractée. "L'une des grandes énigmes éthiques non résolues est de savoir comment concilier les intérêts de l'individu et ceux de la société en cas de conflit. Les technologies d'amélioration humaine exigent des décideurs politiques qu'ils trouvent un certain équilibre. Les effets collectifs sont importants et nous ne pouvons pas laisser le marché décider", avance Julian Savulescu. "Notre commentaire est un appel à l'action avant qu'il ne soit trop tard", conclut Daphné Bavelier.

Contacts chercheurs:
- Daphné Bavelier - Professeure à la Section de psychologie, Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (FPSE)
- Julian Savulescu (anglais) - Professeur au Centre de pratiques éthiques, Université d'Oxford

Références publication:
Cette recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension...) est publiée dans Nature Human Behavior - DOI: 10.1038/s41562-019-0545-2
Page générée en 1.743 seconde(s) - site hébergé chez Amen
Ce site fait l'objet d'une déclaration à la CNIL sous le numéro de dossier 1037632
Ce site est édité par Techno-Science.net - A propos - Informations légales
Partenaire: HD-Numérique