Ce que l'on sait de la douleur
Publié par Adrien le 26/02/2019 à 08:00
Source: CNRS Journal
Prendre un coup ou se blesser n'est pas douloureux en soi. C'est l'interprétation qu'en fait notre cerveau qui l'est. Aujourd'hui, on en sait plus sur les circuits de la douleur, mais aussi sur sa composante émotionnelle, clef dans la compréhension du phénomène.

Qu'est-ce que la douleur (La douleur est la sensation ressentie par un organisme dont le système nerveux détecte un stimulus nociceptif. Habituellement, elle correspond à un signal d'alarme de l'organisme pour signifier une remise en cause de son...), à quoi sert-elle et comment la faire taire ? C'est à cette question bien plus complexe qu'il n'y paraît que tentent de répondre les biologistes et les neuroscientifiques, armés des dernières techniques d'exploration (L'exploration est le fait de chercher avec l'intention de découvrir quelque chose d'inconnu.): IRM ou magnétoencéphalographie pour voir fonctionner le cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle de nombreuses fonctions...), études électrophysiologiques pour suivre la propagation du signal ( Termes généraux Un signal est un message simplifié et généralement codé. Il existe sous forme d'objets ayant des formes particulières. Les signaux lumineux...) électrique dans le système nerveux (Le système nerveux est un système en réseau formé des organes des sens, des nerfs, de l'encéphale, de la moelle épinière, etc. Il coordonne...)... "Les progrès limités faits dans les traitements contre la douleur nous ont conduits à revoir nos approches expérimentales et à aller beaucoup plus loin dans nos connaissances du phénomène", constate Michel Barrot, chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur tant les domaines de recherche sont...) en neurosciences (Les neurosciences correspondent à l'ensemble de toutes les disciplines biologiques et médicales qui étudient tous les aspects, tant normaux...) à l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est habituellement une institution de recherche. Par exemple, le Perimeter Institute for Theoretical Physics...) des sciences cellulaires intégratives (INCI).

Une expérience sensorielle ET émotionnelle

La définition (Une définition est un discours qui dit ce qu'est une chose ou ce que signifie un nom. D'où la division entre les définitions réelles et les définitions nominales.) de la douleur elle-même a été profondément révisée. Pour l'International association for the study of pain, qui regroupe tous les médecins et chercheurs spécialistes de la douleur, la douleur est décrite comme une "expérience sensorielle ET émotionnelle désagréable en lien avec une lésion tissulaire réelle ou potentielle." L'organisme, via les fibres (Une fibre est une formation élémentaire, végétale ou animale, d'aspect filamenteux, se présentant généralement sous forme de faisceaux.) qui innervent la totalité de la peau (La peau est un organe composé de plusieurs couches de tissus. Elle joue, entre autres, le rôle d'enveloppe protectrice du corps.) et des organes, envoie un signal électrique au cerveau pour le prévenir qu'une lésion (coupure, brûlure, choc) vient d'avoir lieu ou est imminente. C'est un véritable système d'alarme qui préserve notre intégrité corporelle. "Les gens insensibles à la douleur - c'est une véritable pathologie génétique (La génétique (du grec genno γεννώ = donner naissance) est la science qui étudie l'hérédité et...) -, ont une vie (La vie est le nom donné :) courte: sans douleur, on se blesse, on se mutile..." rappelle Jean-Philippe Pin (Pin désigne :), neuropharmacologiste à l'Institut de génomique (La génomique est une discipline de la biologie moderne. Elle étudie le fonctionnement d'un organisme, d'un organe, d'un cancer, etc. à...) fonctionnelle (En mathématiques, le terme fonctionnelle se réfère à certaines fonctions. Initialement, le terme désignait les fonctions qui en prennent d'autres en argument. Aujourd'hui,...).

La nouveauté, dans cette approche de la douleur, c'est la composante émotionnelle, longtemps sous-estimée par les scientifiques. "Quand on se coupe le doigt, il n'y a pas de douleur au bout du doigt. L'information électrique remonte jusqu'au cerveau, et c'est le cortex qui interprète ce signal comme étant douloureux, explique Michel Barrot, qui précise: si on n'est pas dans une expérience émotionnellement désagréable, on ne parle pas de douleur mais de nociceptionFermerMécanismes permettant la détection et la transmission des stimulations susceptibles de porter atteinte à l'intégrité de l'organisme."


Véritables système d'alarme, une quarantaine de récepteurs spécialisés se logent dans nos tissus et nos organes. Certains sont sensibles à la pression (La pression est une notion physique fondamentale. On peut la voir comme une force rapportée à la surface sur laquelle elle s'applique.) mécanique (Dans le langage courant, la mécanique est le domaine des machines, moteurs, véhicules, organes (engrenages, poulies, courroies, vilebrequins, arbres de transmission, pistons, ...), bref, de tout ce qui produit ou...) exercée, au chaud, au froid (Le froid est la sensation contraire du chaud, associé aux températures basses.)... Cyril FRESILLON/CNRS Photothèque

Grâce aux recherches menées ces dernières décennies, on connaît bien désormais les circuits de la douleur, c'est-à-dire l'ensemble (En théorie des ensembles, un ensemble désigne intuitivement une collection d’objets (les éléments de l'ensemble),...) des mécanismes neuronaux qui capturent et transmettent les stimuli reçus par notre peau et nos organes. A ce jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil...), on a dénombré une quarantaine de récepteurs et de voies spécialisées: certains sont sensibles au chaud - il en existe qui sont spécifiquement sensibles aux températures supérieures à 47°C -, d'autres au froid, d'autres sont sensibles à la pression mécanique exercée..., d'autres sont plus généralistes et exercent une veille sur le "bruit de fond (Dans son sens courant, le mot de bruit se rapproche de la signification principale du mot son. C'est-à-dire vibration de l'air pouvant donner lieu à la...)" du corps."Dans la vie réelle, lorsque vous mettez la main sur une plaque électrique, plusieurs récepteurs et voies se déclenchent en même temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.), ceux qui sont actifs à plus de 40°C, ceux qui se déclenchent à 47°C, ceux qui sont sensibles à la pression exercée lorsque vous avez appuyé la main...", précise Luis Garcia-Larrea, neurophysiologiste à l'hôpital (Un hôpital est un lieu destiné à prendre en charge des personnes atteintes de pathologies et des traumatismes trop complexes pour pouvoir être traités à domicile ou dans le cabinet d'un médecin.) neurologique de Lyon.

Le signal électrique produit au niveau des récepteurs remonte tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) d'abord jusqu'à la moelle épinière (La moelle épinière, ou moelle spinale, désigne la partie du système nerveux central prolongeant en dessous la medulla oblongata, ou bulbe...), où il est analysé. A ce stade (Un stade (du grec ancien στ?διον stadion, du verbe ?στημι istêmi, « se tenir droit et ferme ») est un équipement sportif.), la moelle épinière peut déclencher une réaction réflexe (Le réflexe d'une façon générale fait intervenir des propriétés intégratrices d'un centre nerveux. Il résulte d'un réflexe des activités musculaires en réponse à un...) et provoquer le retrait de la main avant même qu'il y ait une sensation de douleur. On parle alors d'arc réflexe. Deuxième possibilité: le message (La théorie de l'information fut mise au point pour déterminer mathématiquement le taux d’information transmis dans la communication d’un message par un canal de communication, notamment en présence de...) est encodé par la moelle épinière, qui le transmet au cerveau pour interprétation. "Grâce à l'imagerie cérébrale, on sait aujourd'hui que le message atteint à la fois les zones du cerveau spécifiquement dédiées aux informations sensorielles, et des zones non spécifiques de la douleur que sont les zones de l'attention, les zones de l'émotion responsables de la déplaisance, ou les zones de la mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.) qui cherchent si l'on a déjà été confronté à une douleur identique, explique Luis Garcia-Larrea. Ce sont ces dernières régions qui font accéder le stimulus à notre conscience et en font une véritable expérience."

Une cartographie cérébrale de la douleur

On dispose aujourd'hui d'une véritable cartographie cérébrale de la douleur:"quand on regarde les régions cérébrales actives lors d'un stimulus douloureux, on regarde une "matrice douloureuse" qui comporte environ une quinzaine de régions dans le cerveau, sans que l'on sache encore bien dans quel ordre ces dernières s'allument", détaille Luis Garcia-Larrea. Pour la partie émotionnelle, deux zones corticales sont particulièrement importantes, le cortex cingulaire antérieur et le cortex insulaire antérieur, sans oublier l'amygdale située dans la zone sous-corticale. Une chose est sûre, cependant: si dans le cerveau, les circuits empruntés par le signal douloureux sont séparés, l'expérience ressentie au final par l'individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).) est bien globale.


Lors d'un stimulus douloureux, une quinzaine de régions s'activent dans le cerveau: des zones spécifiquement dédiées aux informations sensorielles, mais aussi les zones de l'attention, de l'émotion ou de la mémoire. I. FAILLENOT/CRNL/CNRS

L'imagerie cérébrale ne permet en revanche ni de diagnostiquer la douleur chez un patient (Dans le domaine de la médecine, le terme patient désigne couramment une personne recevant une attention médicale ou à qui est...), ni de la quantifier. "La douleur est une expérience éminemment subjective, et un même stimulus va être ressenti différemment chez une personne ou l'autre, sans que l'on sache bien si la différence se joue au niveau des circuits de la nociception qui véhiculent le message sensoriel, ou au niveau du cortex cérébral lui-même", indique Michel Barrot. Le seul moyen d'évaluer la douleur à ce jour, c'est de demander au patient de la noter sur une échelle subjective (généralement de 0 à 10), une pratique de plus en plus répandue dans le milieu médical qui n'a pas toujours bien pris en compte la souffrance des patients.

Mais les informations sensorielles ne se contentent pas de remonter de la périphérie (Le mot périphérie vient du grec peripheria qui signifie circonférence. Plus généralement la périphérie désigne une limite éloignée d'un objet ou d'une chose.) vers le cerveau. On sait aujourd'hui que le cerveau lui-même est capable de moduler la façon dont la moelle épinière traite et encode l'information: c'est le contrôle (Le mot contrôle peut avoir plusieurs sens. Il peut être employé comme synonyme d'examen, de vérification et de maîtrise.) descendant de la douleur. "Un bon exemple de contrôle descendant est celui de la proie blessée qui s'enfuit pour échapper à son prédateur (Un prédateur est un organisme vivant qui met à mort des proies pour s'en nourrir ou pour alimenter sa progéniture. La prédation...), explique Michel Barrot. Elle n'a pas conscience de la douleur le temps de la fuite, car l'information est pour ainsi dire bloquée par le cerveau qui a alors une seule priorité, la survie de l'animal. Mais dès que le danger immédiat est écarté, la douleur réapparaît." Le même mécanisme de priorisation s'applique dans le cas de douleurs simultanées, par exemple lorsque l'on a mal au dos (En anatomie, chez les animaux vertébrés parmi lesquels les humains, le dos est la partie du corps consistant en les vertèbres et les côtes. Les dorsaux étaient les muscles les plus sollicités par les singes...) et que l'on se blesse la main avec un couteau (Un couteau est un outil tranchant comportant une lame et un manche.) de cuisine (La cuisine est l'ensemble des techniques de préparation des aliments en vue de leur consommation par les êtres humains (voir cuisinerie). La cuisine est diverse à travers le monde, fruit des...): la deuxième douleur supplante momentanément la première.

Ce contrôle descendant de la douleur s'exerce généralement sous forme électrique, la plus rapide, mais peut aussi emprunter des voies hormonales. Des chercheurs de l'INCI viennent de montrer comment l'ocytocine (L'ocytocine ou oxytocine est une hormone peptidique synthétisée par les noyaux paraventriculaire et supraoptique de l'hypothalamus et sécrétée par l'hypophyse postérieure (neurohypophyse).) - l'hormone (Une hormone est un messager chimique véhiculé par le système circulatoire qui agit à distance de son site de production par fixation sur des récepteurs spécifiques.) de l'attachement, aussi responsable des contractions lors de l'accouchement et de l'éjection du lait maternel (Cet article décrit le lait maternel humain.) - parvient à atténuer une sensation douloureuse en agissant à la fois sur les neurones périphériques qui envoient le message au cerveau, et sur la moelle épinière où le signal est codé en intensité. Les chercheurs ont précisément identifié trente neurones situés dans l'hypothalamus, qui coordonnent la libération d'ocytocine dans le sang (Le sang est un tissu conjonctif liquide formé de populations cellulaires libres, dont le plasma est la substance fondamentale et est présent chez la...) et la moelle épinière. "L'ocytocine n'est malheureusement pas utilisable en thérapeutique, car elle joue de nombreux autres rôles dans l'organisme, précise Michel Barrot. On sait néanmoins que des médecins qui en ont délivré en péridurale ont réussi à atténuer la douleur d'un patient."


Le cerveau peut moduler la façon dont la moelle épinière traite l'information douloureuse. Soit via un signal électrique, soit via des hormones comme l'ocytocine, dont la libération est coordonnée par trente neurones situés dans l'hypothalamus (notre image). Alexander CHARLET / Valery GRINEVICH / INCI / DKFZ / CNRS Photothèque

Si les circuits de la douleur aigüe ont de moins en moins de secrets pour les chercheurs, il n'en est pas de même pour la douleur chronique ou pathologique: la douleur qui n'est pas provoquée par une lésion des tissus, ou qui dure bien après que les lésions tissulaires ont disparu. Il s'agit des neuropathies liées à une lésion du système nerveux lui-même - c'est le cas des douleurs fantômes qui hantent près de 15% des personnes amputées d'un membre, ou encore des neuropathies diabétiques ; des douleurs du côlon (Le côlon, aussi appelé "gros intestin", court du cæcum jusqu'au rectum et constitue la partie terminale de l'intestin, appartenant à l'appareil digestif. Il fait suite à l'iléon au niveau de la valvule...) irritable ; ou encore des fibromyalgies, ces douleurs musculo-squelettiques généralisées qui touchent principalement les femmes.

Les défis de la douleur chronique

Difficiles à cerner, les mécanismes de la douleur chronique focalisent désormais toute l'attention des chercheurs. "La douleur chronique a une communauté de voies avec la douleur aigue, toutefois on remarque une plus forte mobilisation émotionnelle dans la première", avance Luis Garcia-Larrea. Son rôle même continue d'interroger les scientifiques: à quoi sert-elle, sachant qu'il n'est plus question ici de protéger son organisme contre un danger immédiat ? Sa prise en charge (La charge utile (payload en anglais ; la charge payante) représente ce qui est effectivement transporté par un moyen de transport donné, et qui donne lieu à un paiement ou un bénéfice non pécuniaire pour être transporté.), enfin, reste encore insatisfaisante.

"Certains anti-dépresseurs, mais aussi des anti-épileptiques, sont utilisés depuis les années 1960 et réussissent à soulager 30 à 50% des patients qui souffrent d'une douleur neuropathique", note Michel Barrot. Longtemps mystérieuse, leur action commence à être mieux comprise, notamment grâce aux travaux menés au sein de son laboratoire. "Bien qu'elles soient classées comme anti-dépresseurs, ces molécules - comme la duloxétine ou l'amitriptyline - n'agissent pas que sur le système nerveux central, explique le chercheur.Elles influent également sur les contrôles descendants de la douleur et sur les mécanismes de neuroinflammation qui accompagnent les lésions nerveuses."


Aux Etats-Unis, la crise des opioïdes a fait 74.000 morts en 2017. De plus en plus utilisées pour traiter les douleurs chroniques, les molécules comme la morphine, la codéine (La codéine (ou méthylmorphine) est l'un des alcaloïdes contenus dans le pavot somnifère (Papaver somniferum). Elle est utilisée comme analgésique à...), le tramadol (Le tramadol est un analgésique central ayant une activité proche de celle de la codéine, car il est un analogue de celle-ci. On le classe dans la catégorie des analgésiques...)..., provoquent une forte accoutumance (L'accoutumance ou tolérance est un processus d'adaptation de l'organisme à un stimulus extérieur, un environnement nouveau ou même un produit toxique. Cette accoutumance se manifeste par un affaiblissement...) et des décès par surdosage. Spencer Platt/Getty Images/AFP

Depuis la fin des années 2000, les médicaments opioïdes jusqu'alors réservés aux douleurs aigües très fortes et aux soins palliatifs, sont de plus en plus prescrits pour la prise en charge des douloureux chroniques. Mais ils ne sont pas sans danger: les molécules comme la morphine, la codéine, le tramadol..., voient leur efficacité diminuer au fil du temps (d'où la tentation d'augmenter les doses), provoquent une forte accoutumance et des effets secondaires tels que nausées, constipation (La constipation (d'après le latin co- : "avec"+ stipare : "rendre raide, compact") est une difficulté à déféquer. Les selles sont alors...) et détresse respiratoire pouvant entraîner la mort (La mort est l'état définitif d'un organisme biologique qui cesse de vivre (même si on a pu parler de la mort dans un sens cosmique plus général, incluant par...). Aux Etats-Unis, où ils sont très prescrits, ces médicaments auraient provoqué 74.000 décès par surdose (Une surdose (en anglais, overdose) est la prise, accidentelle ou non, d'un produit quelconque en quantité supérieure à la dose limite supportable par...) pour la seule année (Une année est une unité de temps exprimant la durée entre deux occurrences d'un évènement lié à la révolution de la Terre autour du Soleil.) 2017.

Des alternatives aux opioïdes ?

L'une des piste à l'étude aujourd'hui pour répondre à cette véritable crise des opiacés pourrait être l'utilisation d'"opiacés biaisés". Une molécule (Une molécule est un assemblage chimique électriquement neutre d'au moins deux atomes, qui peut exister à l'état libre, et qui représente la plus petite...) mimant la morphine, mais sans provoquer ses effets négatifs, est ainsi à l'étude aux Etats-Unis. "La morphine est comme une clef qui active deux voies différentes dans la cellule, la voie A anti-douleur et la voie B, à l'origine de l'accoutumance et des effets respiratoires, explique Jean-Philippe Pin. L'idée, c'est de créer une molécule qui ressemble à la morphine, mais à laquelle manque le bout de clef qui active les effets d'accoutumance."

Les nanomédicaments pourraient également offrir une alternative (Alternatives (titre original : Destiny Three Times) est un roman de Fritz Leiber publié en 1945.) à la morphine, comme vient de le montrer une équipe de chercheurs français de l'Institut Galien Paris-sud. En liant (Un liant est un produit liquide qui agglomère des particules solides sous forme de poudre. Dans le domaine de la peinture, il permet au pigment d'une peinture de coller sur le...) un peptide (la leu-enképhaline, habituellement dégradée en quelques minutes ( Forme première d'un document : Droit : une minute est l'original d'un acte. Cartographie géologique ; la minute de terrain est la carte...) dans l'organisme) à un lipide naturel (le squalène), ces scientifiques ont réussi à créer des nanoparticules actives jusqu'à 48 heures (L'heure est une unité de mesure  :), capables de cibler les récepteurs des opiacés et de faire disparaître une douleur liée à une inflammation (Une inflammation est une réaction de défense immunitaire stéréotypée du corps à une agression : infection, brûlure, allergie…) prolongée chez le rat (Le mot « rat » désigne en français, dans le langage vernaculaire certains mammifères rongeurs, le plus souvent du genre Rattus ou au moins de la famille des...). Avantage de ce traitement, s'il venait à prouver son efficacité chez l'homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par...): "contrairement à la morphine, ces nanoparticules sont trop grosses pour passer la barrière hémato-encéphalique et ne pénètrent donc pas le système nerveux central, indique Patrick Couvreur (Un couvreur est un professionnel du bâtiment qui pose sur les combles d'un bâtiment un revêtement imperméable qui forme la toiture. Il travaille des...), qui cosigne l'étude. On évite ainsi les phénomènes d'addiction et la détresse respiratoire."

"Dans le cas de douleurs neuropathiques comme les douleurs des neuropathies diabétiques, des traumatismes des nerfs ou même de membres fantômes, on peut également utiliser des anesthésiques locaux comme la lidocaïne qu'on applique en pâte sur la zone douloureuse", précise Luis Garcia-Larrea. Des préparations à base de capsaïcine, la molécule active du piment (Le terme piment (légume vert, jaune, orange ou rouge) est un nom vernaculaire utilisé en français pour désigner plusieurs espèces de...), montrent aussi une certaine efficacité. "La douleur du patient paraplégique ou amputé qui dit avoir mal aux jambes provient en réalité du fait que le système nerveux essaie de régénérer les fibres sectionnées sans y arriver, ce qui aboutit à surexciter tout le système, précise le médecin (Un médecin est un professionnel de la santé titulaire d'un diplôme de docteur en médecine. Il est chargé de soigner les maladies,...). Or les scientifiques ont découvert que TRVP1, un récepteur périphérique sensible à la chaleur, répondait très bien à la capsaïcine à des concentrations très fortes." Objectif: surexciter ces récepteurs au point (Graphie) de les inactiver, et offrir un répit de quelques semaines au patient qui souffre.

A l'Institut de génomique fonctionnelle, le chercheur Cyrille Goudet se focalise lui sur l'amygdale, cette structure du cerveau qui joue un rôle important dans les réponses au stress (Le stress (« contrainte » en anglais), ou syndrome général d'adaptation, est l'ensemble des réponses d'un organisme soumis à...) et à la douleur. Il a montré chez la souris (Le terme souris est un nom vernaculaire ambigu qui peut désigner, pour les francophones, avant tout l’espèce commune Mus musculus, connue aussi comme animal de compagnie ou de laboratoire, mais aussi de nombreuses...) souffrant de douleur neuropathique - en l'occurrence, une inflammation durable de la patte -, qu'on pouvait supprimer la douleur en agissant sur des récepteurs sensibles au glutamate situés au niveau de l'amygdale. "Le problème des études sur la douleur avec des modèles comme le rat ou la souris, c'est qu'on ne peut pas reproduire les mêmes protocoles chez l'homme pour vérifier nos hypothèses. Par le passé déjà, des traitements efficaces chez la souris se sont révélés sans effet chez l'homme", tempère Jean-Philippe Pin, qui explore également chez la souris la piste des médicaments contrôlés par la lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm (violet) à 780nm (rouge). La lumière est intimement...): des molécules délivrées au coeur du cerveau qui pourraient être activées par des micro-leds implantées dans le cortex et activées par réseau (Un réseau informatique est un ensemble d'équipements reliés entre eux pour échanger des informations. Par analogie avec un filet (un réseau est un « petit rets », c'est-à-dire un petit filet), on appelle nœud (node)...) wifi...


Utilisée ici au CHU de Nantes, la stimulation magnétique transcranienne permet de modifier l'activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.) électrique de zones précises du cerveau. Elle soulage environ la moitié des douloureux chroniques. AMELIE-BENOIST / BSIP

Face aux limites actuelles de la pharmacologie, d'autres pistes se développent pour atténuer le ressenti des douloureux chroniques. C'est le cas de la neuromodulation, qui consiste à modifier l'activité électrique à des endroits précis du système nerveux - soit dans la moelle épinière, soit directement dans le cortex cérébral - et qui soulage environ la moitié des patients douloureux. "On sait aujourd'hui qu'il n'y a pas un, mais plusieurs centres de la douleur dans le cerveau, explique Luis Garcia-Larrea. L'objectif est de modifier l'activité électrique de trois ou quatre régions du cortex qui provoquent la déplaisance." Soit en y implantant des électrodes - c'est la stimulation neurochirurgicale à effet direct, ou TCDS. Soit au moyen d'une bobine électromagnétique qui stimule l'intérieur du cerveau - c'est la stimulation magnétique transcranienne répétitive, ou RTMS. "Si elle est moins invasive que la stimulation par électrodes, cette dernière est aussi moins puissante car on est plus loin des centres visés", précise Luis Garcia-Larrea.

La piste de l'hypnose et de la méditation

D'autres méthodes moins orthodoxes sont également explorées, qui jouent directement sur le vécu de la douleur: c'est le cas de la méditation et de l'hypnose, aujourd'hui prises très au sérieux par les scientifiques. "L'idée n'est pas de supprimer la cause, mais le ressenti, en jouant sur deux régions particulièrement importantes du cortex, activées lors d'une expérience douloureuse: l'insula et le cortex cingulaire antérieur, explique Rémy Schlichter, professeur de neurosciences à l'université de Strasbourg (L’université de Strasbourg (UDS) est une université française située à Strasbourg en Alsace. Son origine remonte à la création du...). Ces régions aident en effet le système nerveux central à décider si un stimulus est important ou pas." Tout l'objectif des pratiques comme l'hypnose ou la méditation est de brouiller le système pour empêcher qu'une information potentiellement douloureuse arrive à notre conscience.

"Le cerveau ne peut traiter qu'un nombre limité d'informations en parallèle, environ 6 ou 7, précise Rémy Schlichter. La méditation de pleine conscience, en focalisant l'attention sur la respiration, ou telle ou telle partie du corps, modifie l'état cognitif du cerveau. Tout occupé à traiter ces nouvelles informations, il se retrouve incapable d'en traiter d'autres." L'hypnose suit une autre logique (La logique (du grec logikê, dérivé de logos (λόγος), terme inventé par Xénocrate signifiant à la fois raison,...): il s'agit ici de dissocier l'aspect sensoriel (les circuits de la nociception) du ressenti émotionnel, et de réassocier un autre contexte (Le contexte d'un évènement inclut les circonstances et conditions qui l'entourent; le contexte d'un mot, d'une phrase ou d'un texte inclut les mots qui l'entourent. Le concept de...) au stimulus, afin d'en changer l'interprétation.

"L'hypnose était considérée comme du charlatanisme jusqu'à récemment par de nombreux médecins, rappelle le scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.), mais elle a été sauvée par les progrès de l'imagerie médicale." De plus en plus employée dans la prise en charge des douleurs chroniques, l'hypnose s'invite également au bloc opératoire (Le bloc opératoire est une structure totalement indépendante du reste de l’hôpital dans laquelle elle se trouve et où sont...), où elle peut dans certains cas et chez des personnes particulièrement réceptives aux suggestions hypnotiques, remplacer l'anesthésie générale (L'anesthésie générale, ou AG, est un acte médical dont l'objectif principal est la suspension temporaire et réversible de la conscience et de la sensibilité douloureuse, obtenue à l’aide de...). C'est le cas, notamment, d'une opération de la thyroïde (La thyroïde ou glande thyroïde est la plus volumineuse des glandes endocrines (sécrétant des hormones) chez l'être humain.) réalisée à l'hôpital Henri Mondor de Créteil sous hypnose avec une simple anesthésie (Le mot anesthésie provient du grec (αισθησις: faculté de percevoir par les sens) combiné à l'alpha...) locale: la patiente, une chanteuse professionnelle, a pu chanter pendant l'opération et ainsi éviter que les cordes vocales ne soient touchées durant l'intervention. Pour autant, les mécanismes physiologiques de l'hypnose sont encore à préciser. "Les régions que l'on voit s'activer ou se désactiver dans le cerveau lors d'une séance d'hypnose ne sont pour la plupart pas spécifiques à l'hypnose", indique Rémy Schlichter, ce qui complique l'étude du phénomène.

Si les pistes d'étude sont nombreuses, la douleur est loin d'avoir livré tous ses secrets.
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