L'origine de cancers frappant exclusivement les jeunes femmes
Publié par Isabelle le 01/11/2018 à 12:00
Source: Université de Genève (UNIGE)
Des chercheurs de l'UNIGE montrent que des cancers rares de l'ovaire et du pancréas frappant les femmes jeunes auraient pour origine des cellules qui se sont installées dans un autre organe que celui auquel elles étaient destinées au cours de l'embryogenèse.


Migration des cellules primordiales germinales dans l'embryon (Un embryon (du grec ancien ἔμϐρυον / émbruon) est un organisme en développement depuis la première division de...) humain.© Laurence Zulianello

Parmi les nombreuses formes de cancer (Le cancer est une maladie caractérisée par une prolifération cellulaire anormalement importante au sein d'un tissu normal de l'organisme, de telle manière que la survie de ce dernier est...) du pancréas (Le pancréas est un organe abdominal, une glande annexée au tube digestif. Il est rétropéritonéal, situé derrière l'estomac, devant et au-dessus des reins. Ses fonctions dichotomiques de glandes à...), il en existe une qui ne frappe que les femmes, souvent jeunes. Comment est-ce possible, alors même que le pancréas est un organe (Un organe est un ensemble de tissus concourant à la réalisation d'une fonction physiologique. Certains organes assurent simultanément...) peu soumis aux hormones sexuelles ? De plus, ce cancer du pancréas, dit "kyste mucineux" présente d'étranges ressemblances avec un autre cancer mucineux, celui de l'ovaire. En menant de analyses à grande échelle (La grande échelle, aussi appelée échelle aérienne ou auto échelle, est un véhicule utilisé par les sapeurs-pompiers, et qui emporte une échelle escamotable de grande...) de données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) génomiques, des chercheurs de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa...) de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève, en collaboration avec des collègues américains, ont apporté une réponse: ces tumeurs ont toutes deux pour origine des cellules germinales embryonnaires. Alors qu'elles sont encore indifférenciées, elles migrent vers les organes reproducteurs mais peuvent par erreur s'arrêter en route (Le mot « route » dérive du latin (via) rupta, littéralement « voie brisée », c'est-à-dire creusée dans la roche, pour ouvrir le chemin.) dans de nombreux organes, porteuses d'un risque de tumeur (Le terme tumeur (du latin tumere, enfler) désigne, en médecine, une augmentation de volume d'un tissu, clairement délimitée sans précision de cause.) susceptible de se déclarer 30 ans plus tard. En permettant une meilleure classification de ces tumeurs mucineuses, ces travaux, à lire dans le Journal of Pathology, ouvrent la voie à une prise en charge (La charge utile (payload en anglais ; la charge payante) représente ce qui est effectivement transporté par un moyen de transport donné, et qui donne lieu à un...) mieux adaptée et personnalisée de l'origine de la tumeur.

Les tumeurs mucineuses de l'ovaire et du pancréas frappent des femmes jeunes – entre 30 et 40 ans. Elles prennent la forme d'un gros kyste, une sorte de boule remplie de liquide (La phase liquide est un état de la matière. Sous cette forme, la matière est facilement déformable mais difficilement compressible.). Rares – elles représentent environ 3% des cancers de l'ovaire et du pancréas – elles sont en général traitées par chirurgie (La chirurgie est une technique médicale consistant en une intervention physique sur les tissus, notamment par incision et suture. Un médecin spécialisé dans cette discipline est un chirurgien. Un acte...). Prises à temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.), le kyste cancéreux est intégralement enlevé. Dans 15% des cas cependant, le kyste se rompt avant l'intervention chirurgicale; les cellules cancéreuses se répandent alors dans le péritoine, donnant naissance à des métastases très résistantes aux traitements par chimiothérapie (La chimiothérapie est l'usage de certaines substances chimiques pour traiter une maladie. C'est une technique de traitement à part entière au même titre que la chirurgie. La première utilisation connue de la...). Dès lors, le pronostic de survie des patientes ne dépasse pas un an.

"Au départ, ces travaux sont issus d'une observation (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et...) clinique", indique la Dre Intidhar Labidi-Galy, chercheuse au Centre de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la...) translationnelle en onco-hématologie de la Faculté de médecine (La médecine (du latin medicus, « qui guérit ») est la science et la pratique (l'art) étudiant l'organisation du corps humain (anatomie), son fonctionnement normal (physiologie), et...) de l'UNIGE et aux HUG, qui a dirigé ces travaux. "Spécialiste du cancer de l'ovaire, je suis tombée un peu par hasard (Dans le langage ordinaire, le mot hasard est utilisé pour exprimer un manque efficient, sinon de causes, au moins d'une reconnaissance de cause à effet d'un événement.) sur un article détaillant le profil génétique (La génétique (du grec genno γεννώ = donner naissance) est la science qui étudie l'hérédité et les gènes.) des tumeurs mucineuses du pancréas. A ma grande surprise, elles présentaient les mêmes altérations génétiques que les tumeurs mucineuses de l'ovaire, alors que ces deux organes n'ont aucune relation directe l'un avec l'autre". Dr Kevin Elias, premier auteur de l'étude et professeur assistant au Brigham and Women's Hospital, Boston, USA constate les liens étroits entre les deux tumeurs: "Nous avons identifié les mêmes mutations génétiques, les mêmes types de victimes – des femmes jeunes, souvent fumeuses – et, encore plus surprenant, le fait que des tissus d'origine ovarienne soient retrouvés dans les kystes pancréatiques."

Une origine commune

Pourquoi un cancer non gynécologique est-il presque exclusivement féminin ? Quel est le lien entre l'ovaire et le pancréas ? "Il n'y a que durant l'embryogenèse que ces organes sont vraiment proches. Au tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) début de la grossesse (La grossesse est le processus physiologique au cours duquel la progéniture vivante d'une femme se développe dans son corps, depuis la conception jusqu'à ce qu'elle puisse survivre hors du corps de la mère. Une femme en...), l'embryon dispose de cellules germinales primordiales – en quelque sorte des précurseurs des gamètes, ovocytes ou spermatozoïdes – qui, entre 4 et 6 semaines de grossesse, vont faire une longue migration dans le corps humain (Le corps humain est la structure physique d'une personne.). Elles traversent tout le corps, passent derrière le futur pancréas et arrivent dans l'ébauche des gonades, vers la 7e semaine. Très probablement, certaines de ces cellules germinales s'arrêtent en chemin", explique la Dre Labidi-Galy.

Grâce à des bases de données publiques, Kevin Elias et Petros Tsantoulis de l'UNIGE, sous la direction des Drs Intidhar Labidi-Galy et Ronny Drapkin de l'Université de Pennsylvanie, ont pu établir un profil transcriptomique – qui permet d'identifier les niveaux d'expression des gènes dans un tissu – des cellules germinales primordiales à 6, 7, 11, 16 et 17 semaines de grossesse, ainsi que celui des tumeurs (ovaire et pancréas) et des cellules saines des organes concernés.

Les chercheurs ont ensuite comparé ces données, d'un côté avec le pancréas et de l'autre avec l'ovaire, en étudiant pour chacun de ces deux organes le profil des tissus sains, des tumeurs mucineuses et d'autres types de tumeurs du pancréas ou de l'ovaire. Le constat est sans appel: dans les deux cas, le profil transcriptomique de la tumeur mucineuse se situe à distance du tissu supposé d'origine (ovaire ou pancréas), mais très proche des cellules germinales primordiales. Cela prouve donc que ces tumeurs sont plus proches des cellules germinales primordiales que de l'organe dans lequel elles se sont développées.

Des arrêts pendant la migration

Ces résultats indiquent qu'un arrêt de migration de cellules survenu accidentellement lors de la vie (La vie est le nom donné :) embryonnaire de ces femmes peut, des dizaines d'années plus tard, s'exprimer sous la forme d'un cancer, selon leurs autres facteurs de risque (l'usage (L’usage est l'action de se servir de quelque chose.) de tabac, par exemple) et l'endroit du corps où ces cellules germinales primordiales se sont installées. En effet, si les scientifiques genevois se sont penchés sur le pancréas et l'ovaire, des cas similaires ont été rapportés partout sur la ligne de migration des cellules germinales, notamment dans le foie (Le foie est un organe abdominal impair et asymétrique, logé chez l'homme dans l'hypocondre droit, la loge sous-phrénique droite, la partie supérieure...) ou le péritoine.

"Nos résultats ne vont pas changer la prise en charge chirurgicale de ces patientes, mais peuvent nous amener à une réflexion sur les protocoles de chimiothérapie. Ces tumeurs rares sont un peu comme les maladies orphelines des cancers, pour lesquelles il n'existe pas de traitements standardisés. En les rapprochant d'autres cancers, nous espérons identifier des traitements qui se révéleraient efficaces. Pour chaque mutation, quel traitement ? Nous sommes ici au cœur de l'oncologie personnalisée: connaître son ennemi dans ses moindres détails permet de mieux le combattre", conclut la Dre Labidi-Galy.

Référence publication:
Cette recherche est publiée dans, Journal of Pathology
DOI: 10.1002/path.5161

Contact chercheuse:
Sana Intidhar Labidi-Galy
Collaboratrice scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.) au Département de médecine interne (En France, ce nom désigne un médecin, un pharmacien ou un chirurgien-dentiste, à la fois en activité et en formation à l'hôpital ou en cabinet pendant une durée...) des spécialités de la Faculté de médecine
Cheffe de clinique scientifique au service d'oncologie des HUG
Page générée en 2.542 seconde(s) - site hébergé chez Amen
Ce site fait l'objet d'une déclaration à la CNIL sous le numéro de dossier 1037632
Ce site est édité par Techno-Science.net - A propos - Informations légales
Partenaire: HD-Numérique