Une riche cité découverte aux portes de la Mésopotamie
Publié par Adrien le 19/03/2019 à 08:00
Source: CNRS Journal
Au Kurdistan d'Irak, les fouilles menées par une mission archéologique française ont révélé une ville antique inédite, sur le site de Kunara. Vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C., cette ville s'élevait au coeur d'un royaume méconnu: celui du peuple (Le terme peuple adopte des sens différents selon le point de vue où l'on se place.) des montagnes, demeuré jusque-là dans l'ombre (Une ombre est une zone sombre créée par l'interposition d'un objet opaque (ou seulement partiellement opaque) entre une source de lumière et la surface sur laquelle se réfléchit...) de ses puissants voisins mésopotamiens.

"Les premières fouilles étaient déroutantes !" Aline Tenu, du laboratoire Archéologies et sciences de l'Antiquité (ArScAn), n'en est pourtant pas à sa première mission archéologique au Moyen-Orient. Mais la découverte qu'elle et sa collègue viennent de réaliser à Kunara, au Kurdistan d'Irak, n'a pas fini de les étonner. "C'est même une petite révolution", atteste Philippe Clancier, épigraphiste à l'ArScAn.

De quoi s'agit-il ? Au fil des six campagnes de fouilles menées entre 2012 et 2018, les archéologues ont mis au jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit heure...) les vestiges d'une ville (Une ville est une unité urbaine (un « établissement humain » pour l'ONU) étendue et fortement peuplée (dont les habitations doivent être à moins de 200 m chacune, par opposition aux villages)...) antique insoupçonnée sur le site de Kunara. Ce dernier est situé aux abords des montagnes du Zagros, sur deux petites collines qui dominent la rive droite d'un des bras de la rivière (En hydrographie, une rivière est un cours d'eau qui s'écoule sous l'effet de la gravité et qui se jette dans une autre rivière ou dans un fleuve, contrairement au fleuve qui se jette, lui, selon cette terminologie, dans la mer...) Tanjaro, à environ 5 km au sud-ouest (Le sud-ouest est la direction à mi-chemin entre les points cardinaux sud et ouest. Le sud-ouest est opposé au nord-est.) de la ville de Soulaimaniya (actuelle capitale (Une capitale (du latin caput, capitis, tête) est une ville où siègent les pouvoirs, ou une ville ayant une prééminence dans un domaine social, culturel, économique ou...) culturelle du Kurdistan d'Irak). "Cette région proche de la frontière Iran-Irak avait été peu explorée jusque-là", rappelle Aline Tenu. L'interdiction de s'aventurer au Kurdistan sous le régime de Saddam Hussein et les guerres successives - la dernière en date contre Daesh - n'ont pas facilité les choses. "La situation est beaucoup plus favorable à présent", se réjouit l'archéologue, soulignant le soutien chaleureux des autorités locales.


Un des bâtiments publics de Kunara lors des fouilles. On ne connaît qu'une petite partie de cet édifice de 25 mètres sur 40, qui daterait de la fin du IIIe millénaire, environ vers 2200.av. J.-C. A. Tenu / Mission archéologique française du Peramagron

Un peuple entré dans l'histoire

Et ce d'autant que Kunara est une pièce rare. Cinq chantiers ont permis de dégager de larges soubassements empierrés courant sur des dizaines de mètres, aussi bien sur la partie haute que basse du site. Ils dateraient de la fin du IIIe millénaire, environ vers 2200.av. J.-C. Autrement dit, des édifices monumentaux se dressaient là il y a plus de 4 000 ans: "On ne s'attendait pas du tout à découvrir une ville en ces lieux", confesse Christine Kepinski qui fut l'initiatrice de cette mission avant de passer (Le genre Passer a été créé par le zoologiste français Mathurin Jacques Brisson (1723-1806) en 1760.) le relais à Aline Tenu.

Un matin de 2015, le sol de ces édifices plurimillénaires va offrir de nouvelles surprises: "“On a découvert une tablette !”, me souffle alors un collaborateur", se rappelle, émue, Aline Tenu. Suivront des dizaines et des dizaines de tablettes sous la forme de petits rectangles d'argile (L'argile (nom féminin) est une roche sédimentaire, composée pour une large part de minéraux spécifiques, silicates en général d'aluminium plus ou...) d'environ 10 centimètres de côté.

Dessus, inscrits en rangs serrés de minuscules signes cunéiformesFermerÉcriture dont les éléments ont la forme de petits clous ou de coins.. Pas de doute possible: il s'agit bien des mêmes traces d'écriture que celles apparues au Moyen-Orient au mitan du IVe millénaire av. J.-C. et qui font de cette région le berceau universel de l'écriture et de l'histoire. Il y a plus de 4 000 ans, les habitants de Kunara faisaient donc partie de ce club très fermé des peuples qui étaient déjà entrés dans l'histoire !

Néanmoins, pas de quoi faire trembler sur ses bases le petit monde (Le mot monde peut désigner :) feutré et richement doté de l'assyriologie. Née au milieu du XIXe siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération humaine et faisait 33 ans 4 mois (d'où peut être l'âge du...), l'archéologie orientale a plus d'une découverte légendaire à son tableau (Tableau peut avoir plusieurs sens suivant le contexte employé :) de fouilles. Babylone, Ninive, Nimrud, Ur... Pour ne citer que les plus connues. Toutes ces villes légendaires continuent de frapper les esprits par leur démesure et leur audace architecturale. Quand ce n'est pas pour leur foisonnant bestiaire sculpté, peuplé de chimères au corps mi-humain, mi-taureau veillant sur d'imposants palais assis au milieu d'un labyrinthe de ruelles. Toutes ces villes antiques essaimaient alors entre le Tibre et l'Euphrate, dans ce "pays (Pays vient du latin pagus qui désignait une subdivision territoriale et tribale d'étendue restreinte (de l'ordre de quelques centaines de km²), subdivision de la civitas gallo-romaine. Comme la civitas...) entre les fleuves": la Mésopotamie. Outre leur richesse manifeste, ces sites archéologiques possèdent deux spécificités. Ce sont les plus anciennes villes connues et, a priori, les toutes premières cités-États de l'humanité. Mais surtout, c'est entre leurs murs que l'écriture et les premières formes littéraires se sont perfectionnées, à l'instar du fabuleux récit des aventures de Gilgamesh. Pour comparaison, en ce temps-là, les peuples d'Europe (L’Europe est une région terrestre qui peut être considérée comme un continent à part entière, mais aussi comme...) de l'Ouest (L’ouest est un point cardinal, opposé à l'est. C'est la direction vers laquelle se couche le Soleil à l'équinoxe, le couchant (ou ponant).) édifiaient tout au mieux des dolmens ou quelques monolithes, sans laisser la moindre trace (TRACES (TRAde Control and Expert System) est un réseau vétérinaire sanitaire de certification et de notification basé sur internet sous la responsabilité de la...) écrite.


Cette structure à cupules pourrait avoir été utilisé lors de cérémonies. D. Sarmiento Castillo / Mission archéologique française du Peramagron

La voisine de l'Empire d'Akkad

Dès lors, que peuvent ajouter à cette prestigieuse liste de trésors archéologiques et littéraires, les quelques centaines de mètres de soubassements en pierre de Kunara et ses modestes traces d'écriture ? "La ville de Kunara livre des éléments inédits sur un peuple méconnu jusque-là demeuré à la périphérie des études mésopotamiennes", se réjouit Aline Tenu. La ville de Kunara pourrait conduire les assyriologues à reconsidérer cette région montagneuse dont l'histoire a été jusqu'à présent écrite à une seule main (La main est l’organe préhensile effecteur situé à l’extrémité de l’avant-bras et relié à ce dernier par le poignet. C'est...): celle des conquérants mésopotamiens.

Cette ville se trouvait en effet à la frontière orientale de la Mésopotamie, aux portes du premier empire mésopotamien unifiant toutes les cités-États de la région: l'Empire d'Akkad. À la tête de ce dernier, se sont succédé parmi les plus grands rois de l'histoire de Mésopotamie, sous le titre élogieux de "Roi des quatre régions du monde". Une victoire militaire d'un de ces rois - Naram-Sin, petit-fils du fondateur de l'Empire - est d'ailleurs immortalisée sur une stèle de calcaire rose exposée au musée du Louvre. "Naram-Sin y est représenté triomphant de ce peuple des montagnes, les Loulloubi", explique Aline Tenu. Selon les sources mésopotamiennes disponibles à ce jour, les Loulloubi étaient dépeints comme des "barbares" vivant reclus dans les montagnes. Personne n'en savait guère plus.

La découverte de Kunara éclaire ce peuple d'un jour nouveau: "Il est vraisemblable que cette ville fut l'une des capitales des Loulloubi", avance l'archéologue. Si cette hypothèse se confirme, l'histoire des Loulloubi prendrait une tout autre ampleur.

Car loin de vivre isolés du monde, les habitants de Kunara entretenaient des relations commerciales avec des régions fort éloignées, situées aussi bien à l'est (vers l'Iran) qu'au nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.) (vers l'Anatolie et le Caucase). Ces liens sont attestés par la présence d'outils lithiques de différentes natures (obsidienne, basalte, cornaline) et pour lesquels il n'existe aucun gisement à proximité. "La ville devait même être suffisamment prospère, suggère Aline Tenu, car des pierres rares comme l'obsidienne étaient utilisées pour fabriquer des outils tout à fait courants." Une ouverture au monde et une aisance qu'illustre aussi la présence de plusieurs moules de lames métalliques. Kunara et ses habitants vivaient donc pleinement l'âge du Bronze (Le bronze est le nom générique des alliages de cuivre et d'étain. Le terme airain désigne aussi le bronze, mais est plutôt employé en poésie et dans les...) qui avait débuté quelques siècles plus tôt en Mésopotamie.


Pointe de flèche fragmentaire en obsidienne. L'obsidienne vient d'Anatolie à plusieurs centaines de kilomètres de Kunara. F. Marchand / Mission archéologique française du Peramagron

Une puissance assise sur le commerce et l'agriculture

Mêlée à ces outils et à une profusion de céramiques - dont certains fragments sont ornés de motifs zoomorphes - c'est toute une faune inattendue qui a foulé le sol de Kunara. Des os d'ours (Les ours (ou ursinés, du latin ŭrsus, de même sens) sont de grands mammifères plantigrades appartenant à la famille des ursidés. Il n'existe que huit espèces d'ours...), de lions, d'animaux sauvages prestigieux à cette époque, témoignent de chasses royales ou de présents respectueux. Les restes de deux chevaux, montures exceptionnelles pour le IIIe millénaire, confirment également que Kunara était loin d'être un lieu périphérique. "La ville a sans doute profité de sa situation stratégique à la frontière entre les royaumes iraniens à l'est et la Mésopotamie à l'ouest et au sud", suggère Christine Kepinski.

Mais c'est sûrement les richesses agricoles de la région qui favorisèrent son essor. Les archéologues ont découvert des restes de chèvres, de moutons, de vaches, de porcs, suggérant l'existence d'un important système d'élevage. La présence d'un réseau (Un réseau informatique est un ensemble d'équipements reliés entre eux pour échanger des informations. Par analogie avec un filet (un réseau est un « petit rets »,...) d'irrigation (L’irrigation est l'opération consistant à apporter artificiellement de l’eau à des végétaux cultivés pour en augmenter la production, et permettre leur développement normal en cas de déficit d'eau...) au sud de la ville rappelle également la maîtrise (La maîtrise est un grade ou un diplôme universitaire correspondant au grade ou titre de « maître ». Il existe dans...) atteinte par les habitants de cette région dans la culture (La Culture est une civilisation pan-galactique inventée par Iain M. Banks au travers de ses romans et nouvelles de science-fiction. Décrite avec beaucoup de précision et de détail, La...) des céréales - principalement l'orge et le malt.


Vase décoré de serpents et de scorpions. C. Verdellet / Mission archéologique française du Peramagron

Ce sont d'ailleurs les rouages de cette économie agricole que les scribes de Kunara ont gravés sur les dizaines de tablettes retrouvées sur le site: "Ils maîtrisaient les écritures akkadiennes et sumériennes aussi bien que leurs voisins mésopotamiens", souligne Philippe Clancier, spécialiste de ces écritures cunéiformes.

"Les premières tablettes qui ont été trouvées dans un bâtiment de la ville basse listent un grand nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) d'entrées et de sorties de farine ", poursuit-il. "C'était un véritable bureau des farines, renchérit Aline Tenu, vraisemblablement au profit de l'Ensi de Kunara."

Sa mention dans les tablettes ainsi que celle du titre de Sukkal (un très haut dignitaire de l'État), évoque une administration politique calquée sur le modèle mésopotamien. Simple emprunt à son puissant voisin ou marque de soumission à l'Empire d'Akkad ? "Il est encore trop tôt pour le dire, évoque prudemment Aline Tenu, il se pourrait aussi qu'il s'agisse d'une organisation hybride (En génétique, l'hybride est le croisement de deux individus de deux variétés, sous-espèces (croisement intraspécifique), espèces (croisement interspécifique) ou...) construite au fil d'annexions et d'indépendances successives."

Une langue et une écriture propres

C'est d'ailleurs ce qu'invite à penser le deuxième lot de tablettes découvert en 2018, toujours dans la ville basse, mais dans un autre secteur. Il n'y est plus question de farine, mais certainement de grains, denrée nettement plus précieuse: "Les tablettes renseignent des dépôts considérables, certains pouvant atteindre plus de 2 000 litres", gage Philippe Clancier. Ces volumes importants confirment bien une activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.) agricole soutenue et des collectes de grande ampleur menées par une ville d'envergure (L'envergure est la distance entre les extrémités des ailes. Le terme est valable pour définir un oiseau, un chiroptère, un avion (ou planeur).). Mais c'est l'unité dans laquelle elles ont été reportées qui surprend: "Ce n'est pas le gur impérial d'Akkad, mais le gur du Subartu, soit littéralement le “gur du Nors”", explique l'épigraphiste. Une unité inédite et unique, attestée seulement à Kunara: "L'utilisation d'une unité originale pourrait sonner comme un acte d'indépendance", suggère Aline Tenu.

Autre élément intéressant: les tablettes regorgent de lieux de provenance, tels que "Khabaya" ou "Ninarshuna", dressant une liste de noms totalement inédite pour les assyriologues: "Bien qu'écrits en cunéiforme, ces noms ne sont pas de consonance mésopotamienne", atteste Philippe Clancier. Kunara et sa région possédaient des appellations et une langue propre. Seul regret, aucune tablette ni aucune brique inscrite n'ont révélé à ce jour le nom originel de la ville."Mais on va continuer à chercher", se réjouit Aline Tenu, le regard déjà tourné vers la prochaine campagne (La campagne, aussi appelée milieu rural désigne l'ensemble des espaces cultivés habités, elle s'oppose aux concepts de ville, d'agglomération ou de milieu urbain. La campagne est caractérisée par une...) de fouilles prévue à l'automne (L'automne est l'une des quatre saisons des zones tempérées. Elle se place entre l'été et l'hiver.) 2019. Avec elle, de nouvelles découvertes pourraient apporter des réponses aux questions demeurées en suspens. Qui étaient plus précisément les habitants de Kunara ? Étaient-ils bien des Loulloubi ? Et sinon, qui étaient-ils ? Et surtout, pourquoi cette ville n'a-t-elle jamais repris vie (La vie est le nom donné :) après le violent incendie qui l'a, semble-t-il, ravagée il y a plus de 4 000 ans ? Et espérons-le aussi, nous livrer enfin le nom que lui avait donné ce peuple encore mystérieux des montagnes.

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