Les sons "f" et "v" seraient apparus récemment, grâce à des changements alimentaires
Publié par Adrien le 15/03/2019 à 08:00
Source: CNRS
Certaines consonnes comme le "f" et le "v" sont des ajouts récents aux langues, selon une équipe internationale dirigée par l'Université de Zurich et comprenant un chercheur du laboratoire Dynamique du langage (CNRS/Université Lumière Lyon 2). Ces nouveautés auraient été rendues possibles par les modifications de notre mâchoire et de notre denture suite à la naissance de l'agriculture et l'adoption d'un régime contenant moins d'aliments durs. Cette étude, publiée dans Science le 15 mars 2019, contredit une théorie (Le mot théorie vient du mot grec theorein, qui signifie « contempler, observer, examiner ». Dans le langage courant, une théorie est une idée ou une connaissance spéculative, souvent basée...) selon laquelle la diversité phonétique des langues humaines serait restée fixe depuis l'émergence de notre espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. L'espèce est un concept flou dont il existe une...) il y a 300 000 ans.

La parole (La parole, c'est du langage incarné. Autrement dit c'est l'acte d'un sujet. Si le langage renvoie à la notion de code, la parole renvoie à celle de corps. La parole...) humaine utilise une palette incroyablement riche, avec près de 900 sons différents. Certaines langues n'utilisent qu'une dizaine de ces sons, d'autres plus d'une centaine. En 1985, le linguiste Charles Hockett avait remarqué que les langues utilisant les consonnes labiodentales (produites avec la lèvre (Les lèvres sont les parties charnues qui bordent la bouche chez de nombreux animaux. Au nombre de deux, les lèvres supérieure et inférieure, elles s'amincissent sur les côtés de la...) inférieure contre les dents supérieures), telles [f] et [v], sont souvent parlées dans des sociétés ayant accès à des aliments mous. Une équipe de chercheurs basés en Suisse, à Singapour, aux Pays-Bas et en France, plutôt sceptique, a souhaité examiner cette hypothèse avec les outils du 21e siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération humaine et faisait 33 ans 4 mois...).


Un changement dans l'occlusion dentaire, provoqué par l'adoption d'un régime alimentaire moins dur, après les débuts de l'agriculture, serait à l'origine de la propagation d'un nouveau type de sons de la parole, aujourd'hui présents dans 50 % des langues du monde (Le mot monde peut désigner :): les "labiodentales".

En haut (a), à gauche: représentation schématique d'une occlusion dentaire où les incisives supérieures ont une légère proéminence vers l'extérieur de la bouche (La bouche (encore dénommée cavité buccale ou cavité orale) est l'ouverture par laquelle la nourriture d'un animal entre dans son...), accompagnée d'une légère rétrognathie de la mâchoire inférieure - ce type est plutôt caractéristique d'une alimentation post-Néolithique (mais aussi de l'enfance) ; à droite, un "stop frame" du modèle biomécanique de la prononciation d'un son "labiodental" (comme [f] ou [v]).

En bas (b): même conventions qu'en haut, mais pour une occlusion dentaire bord-à-bord, plutôt caractéristique d'une alimentation plus dure, nécessitant une forte mastication (La mastication est un phénomène qui fait appel aux muscles de la mâchoire. Elle constitue la première phase de la digestion (ce qui est souvent...), qu'on peut trouver avant l'émergence de l'agriculture et des technologies de préparation des aliments.

© Scott R. Moisik / Tímea Bodogán / Dan Dediu.

En utilisant des bases de données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire,...) sur l'utilisation des labiodentales et le type de production alimentaire, ils ont d'abord pu vérifier que cette corrélation existe bel (Nommé en l’honneur de l'inventeur Alexandre Graham Bell, le bel est unité de mesure logarithmique du rapport entre deux puissances, connue pour exprimer la puissance du son. Grandeur sans dimension en dehors du système...) et bien, et qu'elle est statistiquement significative. Chez des populations qui vivaient encore récemment comme des chasseurs-cueilleurs, comme, par exemple, au Groenland (Le Groenland (prononcez /gʁɔɛn.lɑ̃d/, écrit Groënland dans la graphie française d'avant 1850, Grønland en...), en Afrique (D’une superficie de 30 221 532 km2 en incluant les îles, l’Afrique est un continent couvrant 6 % de la surface terrestre et 20,3 % de la surface des terres...) du Sud (Le sud est un point cardinal, opposé au nord.) et en Australie (L’Australie (officiellement Commonwealth d’Australie) est un pays de l’hémisphère Sud dont la superficie couvre la plus grande partie de...), les sons [v] et [f] sont quasi-inexistants (à l'exception d'imports assez récents d'autres langues comme le danois, l'afrikaans ou l'anglais).

Ils ont ensuite développé un modèle biomécanique afin de calculer la force musculaire (La force musculaire est la capacité d'un muscle d'exercer une force contre une résistance. Afin de l'apprécier, il faut aussi considérer l'endurance...) nécessaire pour produire ces consonnes, chez des Homo sapiens du Paléolithique ou d'aujourd'hui. Jusqu'au début du Néolithique et la naissance de l'agriculture, le régime alimentaire de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs nécessitait une forte mastication qui provoquait une érosion dentaire et une modification de la denture de sorte que leurs incisives se touchaient parfaitement bord-à-bord. Avec le développement de l'agriculture et de technologies comme la meule, les humains modernes ont conservé à l'âge adulte une occlusion dentaire de type juvénile, où les incisives supérieures sont décalées vers l'extérieur de la bouche, la mâchoire inférieure étant légèrement en retrait. Dans ces conditions, les consonnes labiodentales sont prononcées plus facilement, nécessitant une moindre force (Le mot force peut désigner un pouvoir mécanique sur les choses, et aussi, métaphoriquement, un pouvoir de la volonté ou encore une vertu morale « cardinale » équivalent...) musculaire.

Enfin, en reconstruisant l'histoire et la diffusion (Dans le langage courant, le terme diffusion fait référence à une notion de « distribution », de « mise à disposition » (diffusion d'un produit, d'une...) de ces sons dans la généalogie des langues indo-européennes, les chercheurs suggèrent qu'en Europe (L’Europe est une région terrestre qui peut être considérée comme un continent à part entière, mais aussi comme l’extrémité...), l'utilisation de labiodentales n'a augmenté de manière spectaculaire qu'au cours des deux ou trois derniers millénaires, en lien avec l'essor des technologies de préparation des aliments.

Cette étude révèle donc que le langage peut être façonné par des changements biologiques induits culturellement. Elle ouvre la voie à d'autres recherches qui permettront aux linguistes de reconstituer les sons des langues parlées il y a des milliers d'années. Si César a probablement prononcé "veni, vidi, vici" plutôt que "oueni, ouidi, ouici", la prononciation d'autres langues plus anciennes et moins documentées est bien plus incertaine !

Bibliographie

Human sound systems are shaped by post-Neolithic changes in bite configuration. Damián E. Blasi, Steven Moran, Scott R. Moisik, Paul Widmer, Dan Dediu, Balthasar Bickel. Science, le 15 janvier 2019. DOI: 10.1126/science.aav3218
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