Vrais et faux souvenirs, voyage dans les réalités parallèles
Publié par Isabelle le 12/01/2018 à 12:00
Source: Université de Genève (UNIGE)

Qu'est-ce que la réalité ? Comment notre cerveau la distingue-t-il de l'imagination ? Et que se passe-t-il quand il ne le fait pas ? Depuis près de vingt ans, un professeur de l'Université de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) se penche sur ces questions. Son livre, "The Confabulating Mind" (en anglais), publié aux Editions Oxford University Press, offe le récit étonnant de cas de confabulation – le souvenir d'événements qui n'ont jamais eu lieu – et de personnes vivant dans des "réalités parallèles". Cet ouvrage résume en quelques chapitres l'histoire de la confabulation et présente des patients souffrant de ce trouble étrange. Au-delà de ces pathologies, ce livre aborde également un autre aspect: les faux souvenirs qui peuvent tous nous affecter et la manipulation, volontaire ou non, de la mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.). S'il n'est pas grave d'enjoliver ses souvenirs d'enfance, il l'est beaucoup plus lorsque la condamnation ou la libération d'un accusé dépend d'un témoignage devant un tribunal (Le tribunal ou juridiction (de jus dicere : littéralement, « dire le droit ») est un lieu où est rendue la justice. C'est là que les personnes...).

Suite à un accident cérébral, certains patients se mettent à vivre dans une fausse réalité, souvent une sorte de reconstruction déformée de souvenirs réels. Mme B., victime d'un AVC, était ainsi convaincue qu'elle était psychiatre (Un psychiatre est un médecin spécialisé en psychiatrie et psychothérapie, qui diagnostique, traite et tente de prévenir les maladies...) dans le service où elle était hospitalisée. C'était effectivement son métier, mais jamais dans cet hôpital (Un hôpital est un lieu destiné à prendre en charge des personnes atteintes de pathologies et des traumatismes trop complexes pour pouvoir être traités à domicile ou dans le cabinet d'un...), et elle avait pris sa retraite plus de quinze ans auparavant. Pourtant, elle passait ses journées à chercher ses patients et à planifier les détails d'une réception très chic qui se donnait, pensait-elle, le soir-même. Une réception qui s'était déroulée plus d'une décennie (Une décennie est égale à dix ans. Le terme dérive des mots latins de decem « dix » et annus « année.) auparavant. Autre cas, une juriste, souffrant d'une inflammation (Une inflammation est une réaction de défense immunitaire stéréotypée du corps à une agression : infection,...) du cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle...), se préparait jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil...) et nuit pour un procès qui n'aura jamais lieu. Le point (Graphie) commun entre ces patientes qui semblent soudain incapables de savoir si un souvenir se rapporte au passé (Le passé est d'abord un concept lié au temps : il est constitué de l'ensemble des configurations successives du monde et s'oppose au futur sur une...) ou au présent? La localisation de la lésion cérébrale, dans la région orbito-frontale, juste au-dessus des yeux.

Présent, passé ou imaginaire ? Quelques millisecondes pour décider

"En utilisant l'électroencéphalographie à haute résolution chez des sujets sains, nous avons mesuré la rapidité de traitement des informations par le cerveau", explique le professeur Armin Schnider, neurologue, directeur du Département des neurosciences (Les neurosciences correspondent à l'ensemble de toutes les disciplines biologiques et médicales qui étudient tous les aspects, tant normaux que pathologiques, des...) cliniques de la Faculté de médecine (La médecine (du latin medicus, « qui guérit ») est la science et la pratique (l'art) étudiant l'organisation du corps humain (anatomie), son fonctionnement normal (physiologie), et cherchant à restaurer la...) del'UNIGE et médecin-chef du service de neuro-rééducation des HUG. "Nos études démontrent que le processus de fitrage de la réalité a lieu 200 à 300millisecondes après l'évocation d'un souvenir ou d'une pensée. Par contre, la reconnaissance des informations transmises ne se fait qu'après 400 à 600millisecondes. En d'autres termes, le cerveau décide si une pensée se réfère au présent ou non avant même que l'on se rende compte du contenu de cette pensée. Et tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) semble dépendre d'une région précise du cerveau, le cortex (En biologie, le cortex (mot latin signifiant écorce) désigne la couche superficielle ou périphérique d'un tissu organique.) orbito-frontal, et de ses connections. En effet, cette région cérébrale assure que nos pensées et nos actions restent en synchronie avec la réalité, même lorsque notre esprit flâne dans des fantaisies."

En cas de dommage dans cette zone cérébrale, les patients n'ont plus la capacité de distinguer le vrai du faux, le passé du présent. Ils n'ont donc aucun moyen de se rendre compte que leur réalité est fausse.
"Nos récents travaux ont montré que les pensées subissent le filtrage de la réalité en même temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) que le cerveau les encode. Ainsi, le cerveau stocke différemment les pensées qui se réfèrent au présent – la réalité – et celles qui ne s'y réfèrent pas – imaginaires et fantaisistes. Cette séquence nous permet ultérieurement de distinguer le souvenir d'un vrai événement de celui provenant de notre imagination", indique Armin Schnider.

Quel mécanisme sous-tend cette perte de conscience de la réalité? Les chercheurs genevois ont observé que, curieusement, les patients qui confondent la réalité ne remarquent pas que les événements qu'ils attendent ne se réalisent jamais, à l'instar de la juriste qui continuait à croire qu'elle devait pré-parer sa plaidoirie, bien que des éléments extérieurs la contredisent.

Cette observation (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude...) confirme les résultats d'études plus anciennes ayant identifié des neurones dans la région orbito-frontale qui ne s'activent que lorsqu'une récompense attendue ne se matérialise pas. Si ces neurones ne fonctionnent plus correctement, les patients peuvent ainsi vivre dans une réalité "en boucle".

Particulièrement présents dans la région cortico-frontale, ces neurones le sont également dans des zones voisines; ce sont ainsi ces réseaux cellulaires redondants qui s'activeraient lorsque les réseaux principaux sont endommagés, expliquant ainsi que seuls 5% des patients ayant souffert d'un dommage accident vasculaire, traumatisme (Un traumatisme est un dommage de la structure ou du fonctionnement du corps ou du psychisme. Il peut être dû à un agent ou à une force extérieure, de nature physique ou chimique. Il est donc à ce titre...) ou autre – dans cette région développent une confusion de la réalité avec des confabulations. Armin Schnider précise que "presque tous nos patients souffrant de confabulation ont retrouvé le sens (SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) est un projet scientifique qui a pour but l'extension radicale de l'espérance de vie humaine. Par une évolution progressive...) de la réalité, bien que, souvent, une amnésie (L'amnésie est la perte partielle ou totale de la mémoire.) persiste. Nous supposons que leur réseau (Un réseau informatique est un ensemble d'équipements reliés entre eux pour échanger des informations. Par analogie avec un filet (un réseau est un « petit rets », c'est-à-dire un petit filet), on...) de secours a fii par s'activer."

Tous victimes de notre mémoire ?

Le livre d'Armin Schnider traite également d'autres troubles de la mémoire et de la pensée, tels que le phénomène de déjà-vu, la confusion de personnes et de lieux ou l'inconscience d'une atteinte neurologique. Mais les faux souvenirs ne sont pas réservés aux personnes souffrant d'une atteinte cérébrale. Chez nous tous, la reconstruction des souvenirs peut induire des erreurs. En effet, lorsque l'on nous interroge sur nos expériences, nous avons tendance, en cas de doute, à inconsciemment inventer des réponses. Notre cerveau intègre alors ces réponses dans notre mémoire comme un vrai souvenir. De plus, la mémoire peut également être manipulée: la manière dont on pose une question va orienter la réponse. En posant la question "How long was it?" à un groupe de personnes ayant visionné le même film, on obtient des estimations plus longues de 30% qu'à la question "How short was it ?". Une différence non négligeable qui est par la suite enregistrée dans la mémoire comme la véritable durée du film.

En résumé, être convaincu de la vérité d'un souvenir ne garantit pas son exactitude. "Je me souviens d'une personne qui était persuadée que c'était le matin du 11 septembre 2001 que nous avions appris, ici à Genève, la nouvelle des attentats du World Trade Center (). Elle avait intégré dans sa mémoire les images de télévision (La télévision est la transmission, par câble ou par ondes radioélectriques, d'images ou de scènes animées et généralement sonorisées qui sont reproduites sur un poste récepteur appelé...) qui montraient la ville (Une ville est une unité urbaine (un « établissement humain » pour l'ONU) étendue et fortement peuplée (dont les...) de New York (New York , en anglais New York City (officiellement, City of New York) pour la distinguer de l’État de New York, est la principale ville des États-Unis, elle compte a elle seule...) le matin, au moment des attentats, alors qu'en Europe (L’Europe est une région terrestre qui peut être considérée comme un continent à part entière, mais aussi comme l’extrémité occidentale du continent eurasiatique, voire comme une...) nous étions déjà dans l'après midi." De même, lorsqu'un témoin peu sûr de ses observations reçoit une confirmation de sa réponse ("oui, c'était lui le cambrioleur."), il sera par la suite particulièrement certain de la véracité de son souvenir. Dans le monde (Le mot monde peut désigner :) judiciaire, de telles manipulations et transformations de souvenirs sont particulièrement redoutées.

Référence publication:
Armin Schnider, The Confabulating Mind.
How the brain creates reality, 2ème édition.
Oxford University Press 2018.

Contact chercheur: Armin Schnider Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission...) de Genève (UNIGE)/Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)
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