L'Afrique, l'Amérique latine et certaines régions d'Asie sont confrontées à un lourd fardeau: les maladies transmises par des insectes, comme les moustiques ou les mouches tsé-tsé. Ces maladies, souvent négligées, ne se limitent pas à ravager la santé des populations. Elles freinent aussi fortement le développement agricole, économique et social de régions entiÚres.
Parmi ces maladies, on trouve la tristement célÚbre maladie du sommeil, provoquée par un parasite appelé Trypanosoma brucei. Ce parasite se transmet à l'humain et aux animaux via une piqûre de la mouche tsé-tsé. Chez l'humain, il cause de graves troubles neurologiques et chez les animaux, il provoque la nagana, une maladie qui affecte fortement le bétail.

Trypanosoma brucei dans le sang d'un patient atteint de trypanosomiase humaine africaine, couramment appelée maladie du sommeil.
Image Wikimedia
Le tableau s'assombrit davantage lorsque l'on considÚre que les traitements actuels sont rares, toxiques et de moins en moins efficaces en raison de l'émergence de résistances.
Chez ce parasite, une mitochondrie unique change de forme et de fonction
Contrairement à la plupart des cellules vivantes qui possÚdent plusieurs mitochondries (les "centrales énergétiques" de la cellule), Trypanosoma brucei n'en possÚde qu'une seule, qui change totalement de forme et de fonctionnement selon l'environnement, impliquant des mécanismes de fusion et fission membranaires.
Dans la mouche tsé-tsé, la mitochondrie du parasite se présente sous une forme réticulée, de grande taille et trÚs active, produisant de l'énergie via un processus complexe appelé phosphorylation oxydative. Mais une fois dans le sang du mammifÚre, la mitochondrie du parasite se réduit considérablement sous la forme d'un simple tube, et le parasite utilise principalement les sucres (le glucose) pour produire de l'énergie, par un processus beaucoup plus simple: la glycolyse.
Chez la plupart des ĂȘtres vivants, les mitochondries sont trĂšs dynamiques: elles fusionnent ou se divisent constamment pour s'adapter aux besoins de la cellule. Ces processus, bien dĂ©crits chez les cellules de mammifĂšres ou chez la levure Saccharomyces cerevisiae (la levure de boulanger) sont rĂ©gulĂ©s par des protĂ©ines de la famille des dynamines. Ces protĂ©ines possĂšdent un domaine hydrolysant le GTP et des structures leur permettant de se lier aux membranes et de s'oligomĂ©riser.
Chez Trypanosoma brucei, la mitochondrie forme un rĂ©seau unique et continu, trĂšs particulier, qui ne se divise qu'au moment oĂč la cellule elle-mĂȘme se divise. Jusqu'Ă rĂ©cemment, seules des protĂ©ines impliquĂ©es dans la fission(la division des mitochondries) avaient Ă©tĂ© identifiĂ©es chez ce parasite. Les protĂ©ines responsables de la fusion, prĂ©sentes chez les humains ou les levures (comme Mfn ou Opa1), semblaient tout simplement absentes, suggĂ©rant un mĂ©canisme de fusion diffĂ©rent.
Une nouvelle protĂ©ine de la famille des dynamines pourrait ĂȘtre Ă l'origine de cette particularitĂ©
Dans un article publiĂ© dans la revue Current Biology, les scientifiques ont dĂ©couvert chez Trypanosoma brucei un nouveau type de protĂ©ine de la famille des dynamines, baptisĂ©e TbMfnL (Trypanosoma brucei Mitofusin-Like). Cette protĂ©ine semble issue d'une ancienne famille de protĂ©ines, prĂ©sente chez de nombreux ĂȘtres vivants (incluant certaines bactĂ©ries), mais absente des mammifĂšres et des levures. Elle pourrait donc ĂȘtre un vestige ancien d'un mĂ©canisme de remodelage des membranes cellulaires.
Leurs résultats montrent que TbMfnL est ancrée dans la membrane interne de la mitochondrie, cÎté matrice (l'intérieur de la mitochondrie), ce qui est inédit pour des protéines remodelant les membranes mitochondriales. En augmentant la production de TbMfnL dans la cellule, les scientifiques ont observé une forte augmentation de l'interconnexion et de ramifications des filaments mitochondriaux, mécanisme dépendant de l'hydrolyse du GTP, qui fournit l'énergie nécessaire. En d'autres termes, TbMfnL serait capable de moduler la forme de la mitochondrie par l'intérieur, via un mécanisme totalement différent de celui qu'on observe chez les autres eucaryotes.

Marquage de la mitochondrie d'un trypanosome sauvage et sur-exprimant la protéine TbMfnL par microscopie d'expansion. Rouge, marquage de la matrice mitochondriale (Thréonine déshydrogénase, Tdh) ; Vert, marquage membranaire de la protéine TbMfnL ; Cyan, marquage du noyau (n) et de l'ADN mitochondrial (k, kinetoplaste).
© Emmanuel Tetaud
Cette découverte ouvre la voie à une nouvelle compréhension des mécanismes de structuration des membranes mitochondriales et plus généralement des membranes cellulaires, non seulement chez Trypanosoma brucei, mais aussi chez d'autres organismes. à terme, cette découverte pourrait permettre de cibler plus efficacement le parasite, en attaquant un élément essentiel et qui lui est propre. Et pourquoi pas, développer des traitements plus spécifiques, moins toxiques, et épargnant les cellules humaines.