L'inquiétante érosion des plages bretonnes
Publié par Adrien le 02/12/2019 à 14:00
Source: CNRS INEE
A l'approche de l'hiver et de son lot de tempêtes, la question de l'érosion du littoral est d'actualité. Une étude menée en Bretagne, la première de ce genre dans cette région, fait la synthèse des observations réalisées par les scientifiques sur l'érosion des plages. A partir de différentes campagnes de photographies aériennes de l'IGN, ces derniers ont mesuré le recul ou l'avancée du trait de côte au cours des 60 dernières années sur 335 km de côte. Les conclusions: 35 % du linéaire étudié est en situation (En géographie, la situation est un concept spatial permettant la localisation relative d'un espace par rapport à son environnement proche ou non....) d'érosion. Cette recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances...) devrait permettre une meilleure gestion des côtes bretonnes, en particulier dans le contexte (Le contexte d'un évènement inclut les circonstances et conditions qui l'entourent; le contexte d'un mot, d'une phrase ou d'un texte inclut les mots qui l'entourent. Le concept de...) actuel de dérèglement climatique associé à l'élévation du niveau de la mer (Le niveau de la mer est la hauteur moyenne de la surface de la mer, par rapport à un niveau de référence adéquat.) et un renforcement probable du régime des tempêtes. Elle a été réalisée par les géographes du laboratoire LETG et les géologues du laboratoire LGO et est parue dans la revue scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.) Journal of Coastal Research.


Brèche ouverte dans la grande flèche du Sillon de Talbert (Côte d'Armor) en mars 2018. Cette flèche de galets est l'un des secteurs où les vitesses de recul du trait de côte sont les plus rapides à l'échelle de la Bretagne.
© J. Ammann

Les littoraux de Bretagne sont soumis à un phénomène d'érosion qui se manifeste généralement à l'occasion des tempêtes hivernales et se traduit par un recul du trait de côte. Au sein de l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est habituellement une institution de recherche. Par exemple, le Perimeter Institute for...) Universitaire Européen de la Mer (Le terme de mer recouvre plusieurs réalités.) à Plouzané, les géographes du laboratoire LETG mènent en collaboration avec les géologues du laboratoire LGO des suivis réguliers de ces changements le long des côtes. Le plus souvent, ils concentrent leurs efforts sur quelques sites ateliers et alimentent, depuis une quinzaine d'années, de longues séries de données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) qui permettent d'analyser les variabilités spatiale et temporelle des changements morphologiques du littoral. Ces observations ponctuelles forment, à l'échelle nationale, le Service National d'Observation (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir procuré explique la très grande...) (SNO) DYNALIT, labellisé par le CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) INSU et désormais intégré à l'Infrastructure de Recherche littorale et côtière ILICO.

Jusqu'à présent, nous ne disposions pas d'une vision globale du phénomène d'érosion sur l'ensemble (En théorie des ensembles, un ensemble désigne intuitivement une collection d’objets (les éléments de l'ensemble),...) des plages bretonnes. L'étude parue dans la revue scientifique Journal of Coastal Research vient combler ce manque en analysant les changements du trait de côte le long des 652 plages de Bretagne et en faisant la synthèse des données acquises dans le cadre des suivis réalisés par les scientifiques. Pour réaliser cette synthèse, les différentes missions de photographies aériennes prises par l'IGN ont été utilisées. La position du trait de côte entre des photos anciennes (datant des années 50) et des missions récentes datant des années 2010 a été comparée le long d'un linéaire côtier de 335 km. Pour chaque plage (La géomorphologie définit une plage comme une « accumulation sur le bord de mer de matériaux d'une taille allant des sables fins aux blocs ». La...), le recul ou l'avancée du rivage a été estimé entre ces deux périodes, à raison d'une mesure tous les 10 m.


Méthodes utilisées pour mesurer l'évolution du trait de côte.
© P. Stéphan

Les résultats obtenus indiquent qu'un peu plus d'un tiers de ce linéaire (35%) est en érosion. Par endroit, le trait de côte a reculé de façon spectaculaire. Le littoral de la Baie d'Audierne, par exemple, a enregistré un recul de 60 m en moyenne (La moyenne est une mesure statistique caractérisant les éléments d'un ensemble de quantités : elle exprime la grandeur qu'auraient chacun des membres de l'ensemble s'ils étaient tous identiques sans changer la...) entre 1952 et 2009. Une forte proportion de côte (38%) est restée très stable. Cela concerne le plus souvent les petites plages "de poche" encadrées de part et d'autre par des pointes rocheuses qui limitent les transferts de sédiments marins. Enfin, près d'un quart des plages (27%) a connu une avancée du trait de côte. Ces plages sont souvent situées à l'embouchure des petits estuaires et fleuves côtiers qui laissent penser que ces derniers apportent encore des sables à la côte. Les flèches littorales, comme celle du Sillon de Talbert dans les Côtes d'Armor (L’Armor est la zone maritime de la Bretagne, par opposition à l'Argoat.), apparaissent comme les plus sensibles à l'érosion. Cela s'explique en partie par des causes naturelles, notamment un épuisement progressif des stocks de sédiments marins au fil des siècles. Mais souvent, cette situation a été aggravée par des actions humaines, des aménagements côtiers et des prélèvements massifs de sables et de galets sur les côtes, en particulier lors de la seconde ( Seconde est le féminin de l'adjectif second, qui vient immédiatement après le premier ou qui s'ajoute à quelque chose de nature identique. La seconde est une unité de mesure du temps. La seconde...) guerre mondiale et dans les décennies qui ont suivi.

Cette étude s'est également penchée sur l'impact des tempêtes et a mis en évidence le rôle important des vagues, mais aussi des marées, dans les épisodes d'érosion. En effet, c'est principalement lors de la conjonction d'une tempête (Une tempête est un phénomène météorologique violent à large échelle dite synoptique, avec un diamètre compris en...) avec un grand coefficient (En mathématiques un coefficient est un facteur multiplicatif qui dépend d'un certain objet, comme une variable (par exemple, les coefficients d'un polynôme), un espace vectoriel, une fonction de base et ainsi de suite. Habituellement...) de marée (La marée est le mouvement montant (flux ou flot) puis descendant (reflux ou jusant) des eaux des mers et des océans causé par l'effet...) que se produisent les reculs les plus forts. En travaillant sur de longues séries de données météorologiques et marégraphiques couvrant les 70 dernières années, 5 périodes érosives ont été identifiées le long des côtes bretonnes: la dernière en date étant centrée sur les premiers mois (Le mois (Du lat. mensis «mois», et anciennement au plur. «menstrues») est une période de temps arbitraire.) de l'hiver (L'hiver est une des quatre saisons des zones tempérées.) 2014. Les relevés topo-morphologiques réalisés au drone (Un drone ("faux bourdon" en anglais) ; ou UAV (Unmanned Aerial Vehicle) est un aéronef sans pilote humain à bord. Il emporte une charge utile destinée, le plus souvent, à des missions...) et au GPS différentiel (Un différentiel est un système mécanique qui a pour fonction de distribuer une vitesse de rotation de façon adaptative aux besoins d'un ensemble mécanique.) durant cette période font état de recul de 14 m le long de certains cordons dunaires, avec un record régional pour le Sillon (Le Sillon est un mouvement politique et idéologique français fondé par Marc Sangnier (1873 - 1950). Il vise à rapprocher le catholicisme de la République en...) de Talbert (30 m de recul à l'occasion de trois tempêtes seulement).


Evolution du trait de côte le long des 652 plages (points sur les graphiques) entre la période 1949-1952 et la période 2006-2009. Les lettres sur la carte correspondent aux plages où les changements sont les plus significatifs.
© Laurence David, LETG

Ces résultats permettent d'apporter des ordres de grandeur sur l'ampleur des changements causés par les événements extrêmes. Les mesures réalisées après les épisodes d'érosion sont tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) aussi importantes pour estimer le temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) de récupération des plages (résilience). Sur certains sites d'étude, les suivis indiquent que la plage (La Plage est un film anglo-américain réalisé par Danny Boyle en 2000 et adapté du roman The Beach d'Alex Garland) a recouvré 80 % de son volume (Le volume, en sciences physiques ou mathématiques, est une grandeur qui mesure l'extension d'un objet ou d'une partie de l'espace.) initial en seulement quelques jours (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du...). Ces résultats doivent donc être pris en compte dans les mesures de gestion de l'érosion à l'échelle régionale.

Tandis que le dernier rapport du GIEC sur l'avenir des océans (Océans stylisé Ωcéans est un documentaire français réalisé par Jacques Perrin et Jacques Cluzaud dont le tournage a commencé en 2004 et produit en 2009.) prévoit une hausse importante du niveau de la mer dans les décennies à venir, compris entre 40 cm et 1,1 m selon les scénarios à l'horizon (Conceptuellement, l’horizon est la limite de ce que l'on peut observer, du fait de sa propre position ou situation. Ce concept simple se décline en physique, philosophie, littérature, et bien d'autres...) 2100, on peut raisonnablement penser que la proportion de plages bretonnes en érosion va augmenter dans les années à venir. La question est désormais de savoir comment et à quelle vitesse (On distingue :) les sociétés côtières vont s'adapter à cette situation.


Variabilité temporelle des changements du trait de côte au cours des dernières décennies.
(a) Changements mesurés le long de cinq plages représentatives.
(b) Périodes dominées par l'avancée et par le recul identifiées à partir de la compilation des observations réalisées le long des cinq plages étudiées.
(c) Fréquence (En physique, la fréquence désigne en général la mesure du nombre de fois qu'un phénomène périodique se reproduit par...) annuelle des niveaux d'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les organismes vivants connus.) extrêmes dépassant les 99e, 99,5e et 99,9e percentiles entre 1948 et 2016 dans le nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.) du Finistère.
© P. Stéphan

Référence:
Stéphan P., Blaise E., Suanez S., Fichaut B., Floc'h F., Cuq V., Le Dantec N., Ammann J., David L., Delacourt C. Long, Medium to Short-Term Shoreline Dynamic of Brittany Coast (Western France). J Coast Res. 2019; SI 88; in press.
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