L'analyse fine de plus d'un millier de restes humains dans la vallée du Nil a révélé une pratique jusqu'alors inconnu: le tatouage facial de très jeunes enfants durant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Cette découverte a été rendue possible grâce à des technologies d'
imagerie avancée. Loin d'être anecdotique, cette modification corporelle signale une profonde réorganisation des codes culturels au sein des populations nubiennes médiévales.
L'étude, publiée dans
PNAS, a étudié des restes humains issus de trois sites soudanais: Qinifab, Semna Sud, et Kulubnarti. Les chercheurs ont employé l'imagerie multispectrale, une méthode capable de détecter des pigments sous la
surface de peaux anciennes et asséchées. Cette approche a permis d'identifier des marquages cutanés sur des individus dont l'âge et le statut remettent en cause les connaissances établies sur les pratiques corporelles prémodernes.
Reconstitution artistique des tatouages ​​frontaux d'une jeune fille (657-855 apr. J.-C.), provenant de Kulubnarti.
Mary Nguyen. ©2025 UMSL
Une technique innovante révèle l'étendue des marquages
L'imagerie multispectrale fonctionne en capturant la réflexion de la lumière à différentes longueurs d'onde, au-delà du
spectre visible. Appliquée à l'archéologie, cette
technologie rend apparents des détails invisibles à l'œil nu, tels que les résidus de pigments organiques enfouis dans la
peau. Son utilisation sur les restes de la
vallée du Nil a été déterminante pour repérer des tatouages qui avaient été naturellement estompés par le
temps et les conditions climatiques.
Grâce à cette méthode, l'équipe a pu examiner 1 048 individus avec une précision inédite. Les résultats ont dépassé les attentes en documentant la présence de tatouages chez 27 personnes ayant vécu entre le VIIe et le IXe siècle, un nombre qui double presque les cas précédemment connus pour toute la région. Cette approche vient compléter les études antérieures, souvent basées sur des
observations isolées et souvent fortuites.
Parmi les individus tatoués figurent plusieurs très jeunes enfants, dont un âgé d'environ 18 mois avec des traces de tatouages nettement visibles, et un autre âgé de 7 à 10 mois sur lequel quelques doutes subsistent encore. La localisation des motifs sur le front et les tempes est particulièrement frappante. Cette découverte implique une pratique intentionnelle et socialement acceptée, réalisée sur des sujets très jeunes, ce qui interroge directement sur ses motivations et sa signification culturelle.
Le corps comme témoin: l'impact du christianisme sur les pratiques nubiennes
Avant le VIIe siècle, les données indiquent que le tatouage en Nubie était principalement l'apanage des femmes adultes. Les motifs, discrets et composés de points, ornaient les mains et les avant-bras, associés à des symboles naturels ou identitaires. L'avènement de la période chrétienne semble avoir radicalement modifié cette tradition, en élargissant les personnes concernées et en déplaçant les marquages vers le visage.
Le site de Kulubnarti, occupé entre les VIIe et Xe siècles, illustre ce bouleversement. Près d'un cinquième des individus exhumés y portent des tatouages, sans distinction de sexe ni d'âge. Les marques faciales, souvent des losanges ou des croix simplifiées formées de points, deviennent des signes visibles et expressifs. Cette visibilité accrue suggère une fonction nouvelle, probablement liée à l'affirmation publique d'une appartenance religieuse.
L'analyse microscopique des traits révèle également une évolution technique. Les méthodes semblent passer d'un piquetage manuel lent à l'utilisation d'un instrument plus acéré, peut-être une lame, permettant des applications plus rapides. Ce changement corrélé à la diffusion du christianisme indique une adaptation des savoir-faire à de nouvelles exigences symboliques et à un plus grand nombre de personnes à marquer.