D'où vient l'eau de pluie qui tombe sur votre tête ? De quel océan ? De quel continent ? Ce qui était autrefois du domaine de l'imaginaire devient aujourd'hui possible grâce à des "empreintes" atomiques discrètement inscrites dans l'eau elle-même.
Pour définir ces empreintes, les scientifiques s'appuient sur les isotopes, des versions légèrement plus massives des atomes d'hydrogène et d'oxygène qui constituent la molécule d'eau. Lorsque l'eau s'évapore, se condense et parcourt l'atmosphère, la proportion de ces isotopes évolue selon des schémas prévisibles. Ces changements agissent comme une signature unique, permettant de retracer les déplacements de l'eau à l'échelle du globe.
Des chercheurs de l'Institute of Industrial Science, The University of Tokyo suivent la circulation globale des molécules d'eau dans le temps et l'espace en utilisant la modélisation d'ensemble des isotopes, permettant une meilleure prédiction des schémas hydrologiques changeants et des extrêmes météorologiques. Crédit: Institute of Industrial Science, The University of Tokyo
Cependant, simuler avec exactitude ces parcours à l'échelle planétaire était jusqu'ici impossible pour un unique modèle climatique. Pour contourner cette difficulté, une équipe a eu recours à une approche d'ensemble combinant plusieurs modèles simultanément. Huit modèles climatiques intégrant le suivi des isotopes ont ainsi été utilisés, couvrant une période de 45 ans, de 1979 à 2023, et s'appuyant sur des données communes concernant les vents et les températures de surface de la mer.
Grâce à cette méthode d'ensemble, les simulations s'alignent bien plus étroitement sur les observations réelles, offrant une vision affinée du cycle de l'eau. Les résultats indiquent, entre autres, une augmentation de la vapeur d'eau atmosphérique liée au réchauffement planétaire. Ils mettent également en avant des liens avec des phénomènes climatiques majeurs, tels que l'oscillation australe El Niño.
Cette avancée aide à anticiper comment le cycle de l'eau et les phénomènes météorologiques pourraient se modifier avec le réchauffement. Comme le relève le professeur Kei Yoshimura, cité dans l'étude, les valeurs moyennes obtenues par l'ensemble capturent précisément les patrons isotopiques observés, ce qu'aucun modèle individuel ne pouvait faire jusqu'à aujourd'hui.
Les applications pratiques sont nombreuses, notamment pour la prévision d'événements extrêmes comme les tempêtes, les inondations ou les sécheresses. Une meilleure compréhension des transports d'humidité et de la circulation atmosphérique rend les prévisions météorologiques et hydrologiques plus fiables, ce qui bénéficie aux populations partout dans le monde.
Les isotopes de l'eau
L'eau est principalement constituée de deux atomes d'hydrogène et d'un atome d'oxygène, mais certains de ces atomes existent sous des formes légèrement distinctes nommées isotopes. L'hydrogène peut, par exemple, compter un ou deux neutrons supplémentaires, et l'oxygène peut en posséder davantage. Ces isotopes plus massifs n'altèrent pas les propriétés chimiques de l'eau, mais ils influencent son comportement physique.
Lors de l'évaporation, les molécules porteuses d'isotopes plus légers tendent à s'échapper en premier, laissant derrière elles une eau légèrement enrichie en isotopes lourds. Ce mécanisme se répète lors de la condensation et des précipitations, générant des fluctuations mesurables dans la composition isotopique. Ces fluctuations dépendent de facteurs comme la température, l'altitude ou la quantité de précipitations.
En mesurant ces isotopes dans des échantillons d'eau, de vapeur ou de neige, les chercheurs peuvent reconstituer les itinéraires empruntés par l'eau. Cela permet de comprendre comment l'humidité circule entre les océans, l'atmosphère et les continents. Ces données sont précieuses pour examiner les changements climatiques passés et présents.
Les techniques de mesure des isotopes se sont considérablement perfectionnées, autorisant des analyses précises même à de très faibles concentrations. Cela ouvre la voie à une surveillance continue des ressources en eau et à une appréhension plus fine des cycles naturels, aidant ainsi à gérer sécheresses et inondations avec plus d'efficacité.