Au grand nord canadien, une découverte surprenante: des excréments fossilisés de spermophiles arctiques (en l'occurrence d'écureuils terrestres) renferment de l'ADN de mammouths laineux et d'autres animaux de l'âge de glace. Ces crottes, vieilles de plusieurs centaines de milliers d'années, offrent une image
génétique très précise de la vie dans l'ancienne Béringie, cette région qui reliait l'
Asie et l'
Amérique du
Nord. Les chercheurs ont été stupéfaits d'y trouver des
traces de grands mammifères disparus.
En effet, les spermophiles arctiques, loin d'être des carnivores, étaient des omnivores opportunistes. Ils se nourrissaient de plantes, de champignons, d'insectes et parfois de charognes. Mais ils ont aussi une particularité: ils accumulent toutes sortes d'objets dans leurs terriers, comme des os ou des graines. Ce comportement pourrait expliquer la présence d'ADN de grands prédateurs ou de proies dans leurs excréments. Certains carnivores ont peut-être même tenté de s'attaquer à ces rongeurs, laissant leur ADN dans les terriers.
Spermophile arctique (écureuil terrestre).
Image Wikimedia
Pour cette étude, les scientifiques ont analysé des échantillons prélevés dans des terriers gelés du Yukon. Les plus anciens remontent à environ 700 000 ans, ce qui en fait l'un des plus vieux ADN jamais récupérés et séquencés. Ils ont reconstitué plus de 18 génomes mitochondriaux, notamment ceux du mammouth laineux, du bison des steppes, du
cheval, du
lièvre d'Amérique et du spermophile lui-même. Ce record pour un ADN fécal ouvre des perspectives inédites.
Les coprolithes ont aussi livré des fragments d'ADN de lemmings, de caribous, de loups gris et d'un grand félin – peut-être un couguar ou le guépard américain disparu. Plus de 200 groupes de plantes, ainsi que des champignons et des bactéries, ont été identifiés. Cette
diversité génétique fait de ces crottes de spermophiles de véritables archives de la Béringie ancienne, permettant de suivre l'évolution des écosystèmes sur des centaines de milliers d'années.
Des crottes fossilisées de spermophiles arctiques trouvées dans le Lower Quartz Creek au Yukon.
Crédit: Duane Froese/Université de l'Alberta
Cette découverte montre que des restes souvent négligés peuvent receler des trésors d'information. L'ADN environnemental préservé dans ces excréments permet de reconstruire les paléoenvironnements bien plus loin dans le temps qu'on ne le pensait. Les chercheurs espèrent que cette méthode pourra être appliquée à d'autres sites pour comprendre les changements climatiques passés et l'extinction de la mégafaune.
Les spermophiles actuels du Yukon agissent comme des rats de collection, rapportant dans leurs terriers toute une variété de matériaux. Ce comportement, couplé à la conservation exceptionnelle dans le pergélisol, fait de leurs coprolithes des capsules temporelles uniques. L'étude, publiée dans
Nature Communications, ouvre la voie à de futures recherches sur l'évolution des espèces et les migrations anciennes.