Les secrets de fabrication des lampes mameloukes
Publié par Michel le 13/09/2012 à 00:00
Source: CNRS
Le Département des Arts de l'Islam du musée du Louvre ouvrira ses portes au grand public le 22 septembre 2012. Il présentera alors parmi d'autres, quatre grandes lampes et une bouteille à long col en verre émaillé datant de la période mamelouke (1250-1517) qui ont pu, pour la première fois, être analysées in situ grâce à une technique non invasive et mobile, la spectroscopie Raman. Menée par des physico-chimistes du Laboratoire de dynamique (Le mot dynamique est souvent employé désigner ou qualifier ce qui est relatif au mouvement. Il peut être employé comme :), interactions et réactivité (CNRS/UPMC), en collaboration avec le département des Arts de l'Islam du musée du Louvre, cette étude révèle la palette (La Palette est un café-restaurant situé dans le 6e arrondissement de Paris, au croisement de la rue de Seine et de la rue Jacques-Callot. Ses propriétaires sont Jean-François et...) de pigments utilisés à cette époque pour générer les couleurs vives ornant ces objets. Le bleu (Bleu (de l'ancien haut-allemand « blao » = brillant) est une des trois couleurs primaires. Sa longueur d'onde est comprise approximativement entre 446 et...) est, par exemple, obtenu soit par du lapis-lazuli, soit par du cobalt. Ces travaux font l'objet (De manière générale, le mot objet (du latin objectum, 1361) désigne une entité définie dans un espace à trois dimensions, qui a une fonction précise, et qui peut être désigné par une...) d'une publication dans The journal of Raman spectroscopy et éclairent d'un jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit...) nouveau la fabrication des œuvres mameloukes. Ils délivrent des informations inédites sur ces objets rares, fragiles et précieux.


Détails de la bouteille de Tuquztimur
(OA3365, Syrie ou Egypte, vers 1342-1345).Le vert (Le vert est une couleur complémentaire correspondant à la lumière qui a une longueur d'onde comprise entre 490 et 570 nm. L'œil humain possède un récepteur, appelé cône M, dont la bande passante est axée sur...) est ici obtenu avec du bleu de cobalt.
© Philippe Colomban/CNRS

Le département des Arts de l'Islam du musée du Louvre possède une exceptionnelle collection d'objets en verre (Le verre, dans le langage courant, désigne un matériau ou un alliage dur, fragile (cassant) et transparent au rayonnement visible. Le plus souvent, le verre est constitué...) émaillé datant de la période mamelouke. Du fait de leur fragilité (La fragilité est l'état d'une substance qui se fracture lorsqu'on lui impose des contraintes mécaniques ou qu'on lui fait subir des déformations brutales (c'est-à-dire sous forme de choc), sa fracture...) et de leur valeur (1), ces objets ne peuvent être déplacés pour analyse. Ils ont donc été très peu étudiés dans leur intégralité. La fermeture (Le terme fermeture renvoie à :) pour rénovation du département des Arts de l'Islam du musée du Louvre a permis d'effectuer pour la première fois des analyses poussées et globales d'une partie de ces objets en verre. Ainsi quatre lampes de mosquée et une bouteille à long col mameloukes, d'une hauteur (La hauteur a plusieurs significations suivant le domaine abordé.) dépassant les 30 cm, datant du 14e siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une...) (2), ont pu faire l'objet en 2010 et 2011 de campagnes de mesures par spectrométrie Raman, une technique non destructrice, portable et sans contact avec les pièces. Le principe est simple: un faisceau laser (Un laser est un appareil émettant de la lumière (rayonnement électromagnétique) amplifiée par émission stimulée. Le terme laser provient de l'acronyme...) (monochromatique et cohérent) illumine l'échantillon (De manière générale, un échantillon est une petite quantité d'une matière, d'information, ou d'une solution. Le mot est utilisé dans différents domaines :). Une très petite partie de cette lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm (violet) à 780nm (rouge)....) est rediffusée avec changement d'énergie (Dans le sens commun l'énergie désigne tout ce qui permet d'effectuer un travail, fabriquer de la chaleur, de la lumière, de produire un mouvement.) en sortie: elle contient des informations sur la composition de la matière (La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l'état solide, l'état liquide, l'état gazeux. La matière occupe de l'espace et...), son organisation (Une organisation est), sa technique de production et son état de conservation. L'efficacité d'un tel dispositif avait d'ores (ORES, l'Opérateur des Réseaux Gaz & Électricité est le l'opérateur des réseaux de distribution d'électricité et de gaz pour les 8 gestionnaires du...) et déjà été démontrée, notamment dans l'analyse in situ des vitraux de la Sainte-Chapelle (La Sainte-Chapelle est une chapelle qui fut édifiée sur l’île de la Cité, à Paris, à la demande de Saint Louis afin d’abriter la Sainte Couronne, un morceau de la...) (Paris) en 2005.


Dispositif d'analyse Raman utilisé pour analyser la bouteille de Tuquztimur
(OA3365, Syrie ou Egypte, milieu du 14e siècle)
© Philippe Colomban/CNRS

La palette des moyens employés pour concevoir ces objets émaillés mamelouks demeurait mal connue jusqu'à présent. L'équipe du Laboratoire de dynamique, interactions et réactivité (CNRS/UPMC) s'est attelée à lever ce mystère. Pour le bleu, les scientifiques ont démontré que les émailleurs de l'époque utilisaient, parfois, du lapis lazuli. Ce minéral contient des ions polysulfure dans certains sites de sa structure, ce qui lui confère sa couleur (La couleur est la perception subjective qu'a l'œil d'une ou plusieurs fréquences d'ondes lumineuses, avec une (ou des) amplitude(s) donnée(s).) outremer. Ce rare minéral utilisé en peintures et parfois dans des fresques n'était pas considéré comme un pigment suffisamment stable chimiquement pour être un pigment des céramiques et verres. Il existe quelques preuves récentes de l'usage (L’usage est l'action de se servir de quelque chose.) de ce pigment en céramique (Premier « art du feu » à apparaître (avant la métallurgie et le travail du verre), la céramique désigne l’ensemble des objets fabriqués en terre qui ont subi une transformation...) aux 13e et 14e siècles, parfois en association avec du bleu de cobalt.


Lampe (OA7352, Egypte ou Syrie, vers 1362). Le vert est obtenu avec du bleu de cobalt,
le blanc (Le blanc est la couleur d'un corps chauffé à environ 5 000 °C (voir l'article Corps noir). C'est la sensation visuelle obtenue avec un spectre lumineux continu,...) avec de l'oxyde (Un oxyde est un composé de l'oxygène avec un élément moins électronégatif, c'est-à-dire tous sauf le fluor. Oxyde désigne également l'ion oxyde O2-.) d'étain. Les émaux du pied utilisent de l'arséniate et du chromate de plomb (Le plomb est un élément chimique de la famille des cristallogènes, de symbole Pb et de numéro atomique 82. Le mot et le symbole viennent du latin plumbum.)
pour respectivement le blanc et le jaune (Il existe (au minimum) cinq définitions du jaune qui désignent à peu près la même couleur :), deux technologies typiques d'une restauration du 19e siècle.
© Philippe Colomban/CNRS

Curieusement, pour les émaux verts, une seule œuvre présente un signal ( Termes généraux Un signal est un message simplifié et généralement codé. Il existe sous forme d'objets ayant des formes particulières. Les signaux...) spécifique au lapis lazuli alors associé au jaune de Naples (3). Pour les quatre autres objets, le vert est obtenu par mélange (Un mélange est une association de deux ou plusieurs substances solides, liquides ou gazeuses qui n'interagissent pas chimiquement. Le résultat de l'opération est une...) de jaune de Naples avec du bleu de cobalt. Le pouvoir colorant (Un colorant est une substance utilisée pour apporter une couleur à un objet à teinter.) de ces deux pigments à l'origine du bleu étant très similaire, les raisons du choix des maîtres-verriers pour l'un ou l'autre, ou les deux, restent incomprises. Enfin, le lapis lazuli s'avère, tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) comme le bleu de cobalt, stable thermiquement, ce qui confirme sa compatibilité avec les conditions requises pour l'émaillage (chauffage à 600-900°C). Quant au blanc, il est obtenu, selon les objets, par précipitation (En météorologie, le terme précipitation désigne des cristaux de glace ou des gouttelettes d'eau qui, ayant été soumis à des processus de condensation et d'agrégation à...) d'oxyde d'étain – la solution classique des potiers islamiques -, ou bien de phosphate (Un phosphate, en chimie inorganique, est un sel d'acide phosphorique résultant de l'attaque d'une base par de l'acide phosphorique.) de calcium.


Lampe (OA7880/66, Egypte ou Syrie, vers 1294-1340). Le vert est obtenu avec du bleu de cobalt,
le blanc à la cendre (La cendre est un résidu basique de combustion ou incinération de matières organiques, et par extension de produits tels que le charbon, le lignite ou...) d'os (phosphate de calcium).
© Philippe Colomban/CNRS

Trois groupes parmi les objets en verre émaillé mamelouks ont pu être établis. Ils se distinguent par le mode d'obtention du vert et du blanc. Cette classification correspond plutôt bien à celle des conservateurs de musée établie à partir de critères visuels (décor, éclat des émaux, inscriptions, datations ...). La comparaison des œuvres mameloukes du musée du Louvre à des répliques faites au 19e siècle par de grands maîtres-verriers révèle sans ambiguïté l'usage de pigments très différents au siècle dernier (utilisation de blanc d'arséniate, de bleu de cobalt et de jaune au chromate de plomb).


Lampe (MAO487a, Syrie, première moitié du 14e siècle). Le vert est obtenu avec du lapis lazuli,
le blanc avec de l'oxyde d'étain.
© Philippe Colomban/CNRS

Cette étude offre ainsi la possibilité d'identifier des parties restaurées récemment ou des copies. L'authentification (L'authentification est la procédure qui consiste, pour un système informatique, à vérifier l'identité d'une entité (personne, ordinateur...), afin d'autoriser...) des pièces mameloukes devient possible grâce à l'identification de processus de fabrication typiques de l'époque mamelouke et à l'utilisation d'instruments de caractérisation portables. Reste notamment à déterminer si les pièces mameloukes des autres musées s'intègrent dans cette classification.


Notes:

(1) Lors d'une récente vente, une lampe de mosquée mamelouk a dépassé les 2,6 millions de $.

(2) Cette datation est effectuée à partir de leur style et des inscriptions les ornant.

(3) Le jaune de Naples est une solution solide d'oxydes de plomb, étain et/ou antimoine.


Référence:

Pigments and enamelling/gilding technology of Mamluk mosque lamps and bottle. Philippe Colomban, Aurélie Tournié, Maria Cristina Caggiani and Céline Paris (Paris est une ville française, capitale de la France et le chef-lieu de la région d’Île-de-France. Cette ville est construite sur une boucle de...). The Journal of Raman spectroscopy. En ligne le 17 juillet 2012.
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