Le terme de « croissance » recouvre deux acceptions dans le discours économique. La première renvoie aux mouvements conjoncturels de l'activité économique : phases de croissance ou de récession. La seconde désigne le développement à long terme de l'activité économique, on parle alors parfois de « trend de croissance » ou de « croissance tendancielle à long terme ». S'agissant de réfléchir sur les liens entre croissance et environnement, et donc de s'intéresser au long terme, c'est la seconde acception qu'il convient de définir et de préciser.
Pour l'analyse économique, la croissance à long terme est la résultante du jeu combiné de quatre grandes catégories de facteurs :
- La démographie humaine, c’est-à-dire la croissance de la population mais aussi sa composition par âge et sa mobilité géographique ;
- L'existence de biens de production dits « durables », c’est-à-dire pouvant être réutilisés plusieurs fois dans des processus de production, on parle de capital « technique » ou « productif physique » pour désigner l'ensemble de ces biens. La croissance de la production sera alors possible via une accumulation progressive de ces biens capitaux ;
- L'amélioration de la productivité des facteurs de production, comme le travail, le capital ou les ressources naturelles employées comme matières premières. Cette amélioration peut être obtenue par la recherche scientifique et le développement de technologies nouvelles, c'est ce qu'on appelle le « progrès technique ». Elle peut aussi résulter de l'éducation de la main d'œuvre qui accroît sa qualification ou sa productivité. On parle alors « d'accumulation de capital humain » pour désigner ce facteur de croissance dérivant des efforts d'éducation des membres d'une société ;
- La dynamique de la « demande », c’est-à-dire l'accroissement de la variété et/ou de la qualité des biens de consommation disponibles. Le problème ici est que l'offre de biens nouveaux permet à la fois de satisfaire des besoins existants mal satisfaits auparavant et de créer de nouveaux « besoins ». Par exemple, le désir d'accéder à l’internet crée une « envie » de posséder un ordinateur personnel, la possession d'une automobile crée un « besoin » de consommer du carburant.
Si l'analyse économique dispose aujourd'hui de sérieuses références tant théoriques que chiffrées pour ce qui concerne les trois premières catégories de facteurs, il n'en est pour l'instant pas de même pour le facteur « demande ». Sans entrer dans les détails, on peut avancer deux raisons à cet état de fait.
D'une part, les économistes n'accordent qu'un statut flou à la notion de « besoin ». Les « besoins » sont en effet des constructions sociales complexes, historiquement et culturellement datées, en partie, mais en partie seulement, influencés par l'offre disponible de produits, et soumis à des dynamiques temporelles à long terme encore très mal comprises et étudiées. D'autre part, l'étude de la dynamique des demandes suppose une théorie préalable de la dynamique des préférences, c’est-à-dire des critères de choix des biens achetés par les consommateurs. Cette théorie devrait de plus se présenter sous une forme telle qu'il soit possible d'inclure la dynamique des préférences comme co-construite à l'intérieur de la dynamique d'ensemble du système économique. Les économistes, dans leur jargon, parlent « d'endogéneisation » de la dynamique des préférences dans la théorie de la croissance pour désigner cette co-construction. Dans l'état actuel de la science économique, cet objectif relève largement de projets de recherche à long terme, un préalable à sa réalisation étant de disposer d'une théorie économique explicative de la formation et de l'évolution des inégalités sociales suffisamment robuste et solide, ce qui est encore aujourd'hui loin d'être le cas.
Laissons de côté ce problème des demandes. Si les économistes, toutes écoles de pensée confondues, s'accordent sur le fait que les trois premières catégories de facteurs précitées jouent un rôle effectif sur la croissance, ils divergent sur leur importance relative et surtout sur la manière dont elles interagissent les unes avec les autres. Il n'est pas simple de résumer des débats qui durent depuis deux siècles et se poursuivent encore, mais on peut tenter d'identifier deux points principaux de divergence :
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Le rôle des « institutions » dans la croissance, le mot étant à prendre en un sens très large qui inclut les régimes de propriétés du capital (« capitalisme » contre « socialisme »), les modes d'organisation politique (liens éventuels entre « démocratie » et « croissance »), la religion et les « valeurs » (rôle de l'éthique protestante dans la genèse du capitalisme par exemple), ou encore la « culture » (rôle de l'esprit scientifique dans la croissance européenne par exemple).
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la portée de la loi des rendements décroissants comme limite intrinsèque à la croissance économique et ses liens avec la disponibilité limitée des ressources naturelles à la surface de la planète, voire au delà à l'invocation des principes de la thermodynamique comme limite ultime au développement économique.
Il en résulte une matrice de prises de positions qui vont de ceux qui accordent un rôle premier aux institutions et voient dans les rendements décroissants une sorte de « loi d'airain » qui borne de manière indépassable l'horizon de croissance d'une économie (certains marxistes ou représentants de l'École classique anglaise du XIXème siècle) à ceux qui accordent peu d'attention aux facteurs institutionnels et pensent que l'inventivité humaine est inépuisable et donc non soumise aux rendements décroissants (certains économistes libéraux « optimistes »). On trouve aussi bien entendu des positions intermédiaires, comme celle de Shumpeter, pour qui la croissance correspond à la phase « aventureuse » du capitalisme, destinée à être remplacée à terme par un socialisme d'État providence globalement stagnant, suite à l'extinction de l'esprit d'entreprise.
La notion de « rendements décroissants » demande à être précisée mais on peut retenir pour l'instant que les prises de position des uns ou des autres vis à vis de ces deux points de divergence vont conduire à deux grandes visions polaires de la croissance (avec toutes sortes d'intermédiaires plus nuancés, bien entendu).
- Une vision de la croissance comme un processus de nature « catastrophique », au sens de la théorie des catastrophes. Que le discours soit centré sur des « crises » ou qu'il évoque des « étapes » historiques de croissance, le processus est vu comme fondamentalement heurté.
Pour Marx, les contradictions entre « modes de production » (les « institutions » précédentes) et « forces productives » (le progrès technique, la dynamique des classes et de leurs rapports de force socio-politiques) sont à la fois source de crises et de développement par « dépassement » des contradictions. Pour Hicks, la croissance procède par « grandes traversées » dominées par la recherche d'échappatoires aux rendements décroissants (un développement personnel chez cet auteur d'idées attribuées à Marshall). Ici la croissance résulte de la recherche systématique par les firmes industrielles de zones de rendements croissants (où les profits augmentent proportionnellement plus vite que les coûts quand la production augmente). Le textile industriel, l'exploitation minière, la sidérurgie, le chemin de fer vont avoir ses caractéristiques au début de la Révolution Industrielle, mais leurs marges de progrès seront bientôt limitées par la loi des rendements décroissants et c'est l'électricité, la chimie ou l'automobile qui vont prendre le relais au début du XXème siècle, inaugurant une nouvelle phase de croissance qui va s'épuiser à la fin de ce siècle, l'informatique, les nano ou biotechnologies constituant les ferments de la future « grande traversée » du XXIème siècle.
Chez Rostow, la logique de crise est très atténuée et s'y substitue une notion « d'étapes » de la croissance économique. Il faut voir que Rostow nourrit une vision du développement comme un processus d'installation progressive des conditions socio-économiques nécessaires au passage à l'étape suivante. Mais il est très peu disert sur les raisons (ou les « mécanismes ») qui font que l'économie passe à l'étape prédéterminée suivante dès lors que les conditions « favorables » sont réunies.
- Une vision de la croissance comme une progression, où les crises (ou les « étapes ») sont des « accidents », en quelque sorte secondaires, impliqués par le caractère historiquement « ouvert » de tout système social ou économique.
C'est la vision actuellement dominante chez les économistes au sein du courant néo-classique dominant, vision incarnée par les « nouvelles théories de la croissance », dites aussi « théories de la croissance endogène ». Sans rentrer dans les détails, donnons en un aperçu sommaire.
Une présentation « commode », comme l'aiment les professeurs d'économie, serait de raconter la construction de cette vision comme le développement harmonieux d'un programme de recherche opérant par généralisations successives à partir d'une « graine » constituée par le modèle général d'activité de Von Neuman (1932). Bien entendu, il n'en est rien et de nombreux doutes et oppositions ont agité, et agitent encore, les spécialistes de ce courant de recherche. S'agissant de parler d'environnement, on peut néanmoins se contenter de ce « digest » commode.
Ce qu'il est convenu d'appeler la « théorie néo-classique de la croissance optimale » s'est centrée à l'origine sur la deuxième catégorie de facteurs de croissance : l'accumulation de capital productif. Ses principaux résultats d'intérêt sont les suivants.
En l'absence de progrès technique et d'évolution démographique, l'économie tend à long terme vers une croissance zéro. C'est une conséquence de la loi des rendements décroissants : si la productivité marginale d'une unité supplémentaire de capital décroît avec le nombre d'unités de capital installé, alors accumuler sans cesse du capital ne permet pas de soutenir à long terme une croissance positive.
Si la population augmente, et donc si la main d'œuvre disponible augmente en permanence, une croissance positive à long terme est possible et son taux optimal est le taux de croissance démographique (c'est ce que les économistes appellent la « règle d'or simple »). Si la productivité des facteurs augmente sous l'effet d'un progrès technique « spontané » (résultant de l'activité d'inventeurs désintéressés) alors une croissance optimale positive au taux de progrès technique s'instaurera à long terme.
Le message central de cette théorie est donc qu'à défaut de progrès technique suffisant, la croissance est un phénomène voué à disparaître, la tendance « naturelle » du système étant de tendre vers la stagnation. Le problème de ce message est d'être contre-factuel : la croissance économique tend à s'accélérer historiquement, elle était beaucoup plus faible dans les pays industrialisés au XIXème siècle qu'aujourd'hui. Pour s'en sortir, les économistes invoquent deux types d'arguments. Le premier est un argument dit de « transition ». Certes à long terme, c’est-à-dire dans très longtemps, la croissance disparaîtra, mais nous sommes aujourd'hui dans une phase de transition, et une accélération transitoire de la croissance est parfaitement concevable dans cette théorie. Par ailleurs, la croissance observée est probablement due au progrès technique et ceci plaide pour une revalorisation du progrès technique (la troisième catégorie de facteurs) par rapport à l'accumulation du capital (la deuxième catégorie) dans les explications de la croissance. Deuxième argument : il existe peut être des processus dynamiques d'accumulation qui échappent à la loi des rendements décroissants et dont il faudrait tenir compte. Parmi ceux ci, deux candidats « potables » peuvent être envisagés : le niveau d'éducation (ou de « capital humain ») et le niveau des connaissances scientifiques et techniques. Par ailleurs, la technologie de production est peut être elle-même à rendements non décroissants, ou plus exactement, il serait possible de concevoir une combinaison de progrès technique et d'amélioration de la productivité du travail telle que l'économie pourrait rester indéfiniment « près » ou « pas trop loin » d'une zone de rendements croissants, créant ainsi une croissance permanente. On retrouve ici certaines conjectures de Hicks.
La grande difficulté de cette approche est qu'on voit mal par quel miracle de coordination dynamique un système économique réel pourrait s'approcher un tant soit peu de cet idéal de fonctionnement. Bien sûr, on peut s'en tirer à bon compte en disant que justement, cela ne marche pas, et que c'est pour cela qu'il y a des crises et des tensions dans le système, mais c'est un peu court comme « explication ».
C'est ce qui motive l'orientation actuelle des recherches vers des explications de la croissance (un phénomène macroéconomique) comme un processus dynamique émergent à partir des comportements des agents économiques individuels (firmes et ménages). Dans le jargon économique on parle de « modèles micro-fondés de la croissance économique ».
Pour conclure sur ce point, que dire de la validité factuelle de ces deux grandes visions de la croissance ? Ce qui frappe au vu de l'imposant corpus de données et de références factuelles accumulé par l'histoire économique c'est l'importance des régularités et de la stabilité des évolutions de long terme de nombreuses variables économiques clés au XXème siècle, et cela malgré deux guerres mondiales et des épisodes de crises économiques, financières et monétaires sévères. En ce sens, la balance de la preuve empirique pencherait plutôt vers les analyses néo-classiques de la croissance (qui valorisent la stabilité de long terme), et c'est probablement la raison pour laquelle elles se sont progressivement imposées comme la doxa dans la pensée économique contemporaine. Bien entendu, le point mérite une analyse plus fouillée, mais qui dépasserait les limites de cet article.