"L'état de tous les écosystèmes a empiré"
Publié par Adrien le 07/05/2019 à 08:00
Source: CNRS Journal
Les populations d'animaux et de plantes ne cessent de décliner: tel est le constat sans appel de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui vient de publier son rapport. Retour sur ce travail scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les...) et diplomatique avec l'un de ses protagonistes, l'écologue Franck Courchamp.

Quelles sont les principales conclusions de ce rapport international ?

Franck Courchamp : On savait déjà que la biodiversité (La biodiversité est la diversité naturelle des organismes vivants. Elle s'apprécie en considérant la diversité des écosystèmes,...) mondiale allait très mal. Les évaluations chiffrées du rapport soulignent à quel point (Graphie) il est urgent d'agir. L'état de tous les écosystèmes de la planète (Une planète est un corps céleste orbitant autour du Soleil ou d'une autre étoile de l'Univers et possédant une masse suffisante pour que sa...) a même empiré au cours de ces deux voire trois dernières décennies. Ce qui peut paraître paradoxal puisque nous connaissions déjà le problème et que des engagements forts ont commencé à être pris. Tous les pays (Pays vient du latin pagus qui désignait une subdivision territoriale et tribale d'étendue restreinte (de l'ordre de quelques centaines de km²), subdivision de la civitas gallo-romaine. Comme la civitas qui subsiste le...) doivent à présent faire plus et lutter de concert. C'est bien le sens (SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) est un projet scientifique qui a pour but l'extension radicale de l'espérance de vie humaine. Par une évolution progressive allant du ralentissement du vieillissement,...) et le message (La théorie de l'information fut mise au point pour déterminer mathématiquement le taux d’information transmis dans la communication d’un message par un canal...) envoyé par ce premier rapport international, à l'image de ce qu'a entrepris et rendu (Le rendu est un processus informatique calculant l'image 2D (équivalent d'une photographie) d'une scène créée dans un logiciel de modélisation 3D comportant...) possible le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Le climat correspond à la distribution statistique des conditions atmosphériques dans une région donnée pendant une période de temps...) (Giec). Ce rapport est donc très important car c'est le premier d'une telle ampleur. Pour la COP15 Biodiversité en Chine qui se tiendra l'année (Une année est une unité de temps exprimant la durée entre deux occurrences d'un évènement lié à la révolution de la Terre autour du Soleil.) prochaine, il fournit les informations nécessaires afin que les États puissent établir la prochaine génération d'engagements en faveur de la biodiversité.

Peut-on parler d'une sixième extinction de masse (Le terme masse est utilisé pour désigner deux grandeurs attachées à un corps : l'une quantifie l'inertie du corps (la masse inerte) et l'autre la contribution du corps à la force de...) ?

F. C.: Techniquement parlant, une extinction de masse correspond à la perte d'un certain pourcentage (Un pourcentage est une façon d'exprimer une proportion ou une fraction dans un ensemble. Une expression comme « 45 % » (lue « 45 pour cent ») est en réalité la sténographie pour la...) de la biodiversité, au moins 75 %, dans un temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) relativement court (à l'échelle géologique: quelques millions d'années au maximum) et à l'échelle de toute la planète (à l'image de celle des dinosaures). On n'a certes pas encore atteint de tels niveaux, mais compte tenu de la dynamique (Le mot dynamique est souvent employé désigner ou qualifier ce qui est relatif au mouvement. Il peut être employé comme :) de réduction des populations d'animaux et de plantes, on peut considérer qu'on est en train (Un train est un véhicule guidé circulant sur des rails. Un train est composé de plusieurs voitures (pour transporter des personnes) et/ou de plusieurs wagons (pour transporter des marchandises), et peut...) de rentrer dans une sixième extinction de masse. Plus précisément, depuis l'arrivée de l'homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par distinction, l'homme prépubère est appelé un garçon, tandis que...) sur Terre (La Terre est la troisième planète du Système solaire par ordre de distance croissante au Soleil, et la quatrième par taille et par masse croissantes. C'est la plus grande et la plus massive des quatre planètes...), on estime qu'au moins 2 % des espèces vivantes se sont éteintes, et cela pourrait rapidement atteindre 25 % au moins si rien n'est fait pour enrayer le déclin actuel. C'est gigantesque ! Toutes les espèces étant liées entre elles, des réactions en chaîne (Le mot chaîne peut avoir plusieurs significations :) pourraient alors altérer durablement tous les écosystèmes et menacer la biosphère (La notion de biosphère désigne à la fois un espace et un processus auto-entretenu (jusqu'à ce jour et depuis plus de 3 milliards d'années) sur la planète Terre, et qu'on ne connait que sur cette...) d'effondrement.


Les actions de protection sont payantes: la population de rhinocéros blanc est ainsi passée d'une vingtaine d'individus à plusieurs milliers en plusieurs décennies. Patrick Kientz / Biosphoto

Quels sont les principaux écosystèmes touchés ?

F. C.: Ce sont ceux qui se trouvent sur ce que nous appelons les points chauds de biodiversité. Nous en avons recensé 35 sur la planète, dont le bassin méditerranéen. Ils occupent une toute petite surface (Une surface désigne généralement la couche superficielle d'un objet. Le terme a plusieurs acceptions, parfois objet géométrique,...) de la Terre - environ 2 % - et abritent pourtant jusqu'à 75 % des espèces animales terrestres menacées. Les grands récifs coralliens en sont des exemples emblématiques. Ces derniers sont touchés de manière multiple, en particulier par le réchauffement climatique (Le réchauffement climatique, également appelé réchauffement planétaire, ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température...). Les modèles prédisent que plus de 99 % des surfaces coralliennes disparaîtront avec 2 °C de réchauffement seulement. Or ces récifs sont extrêmement importants, car ils jouent un rôle essentiel: ils servent (Servent est la contraction du mot serveur et client.) de nurserie pour de nombreuses espèces de poissons (Les Poissons sont une constellation du zodiaque traversée par le Soleil du 12 mars au 18 avril. Dans l'ordre du zodiaque, elle se situe entre le Verseau à l'ouest et le Bélier à l'est. Bien...) qui, à leur tour, offrent aux populations locales des ressources de pêche primordiales. Plus d'une espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. L'espèce est un concept...) de mangrove sur 6 est menacée d'extinction, un taux qui dépasse les 40 % dans les mangroves d'Amérique (L’Amérique est un continent séparé, à l'ouest, de l'Asie et l'Océanie par le détroit de Béring et l'océan Pacifique; et...) Centrale. Au-delà de ce constat accablant, il est important de comprendre que tous ces écosystèmes, marins ou terrestres, participent à un vaste ensemble (En théorie des ensembles, un ensemble désigne intuitivement une collection d’objets (les éléments de l'ensemble), « une multitude qui peut être...) de cycles biogéochimiques complexes et interdépendants, qui conditionnent la survie de nombreuses espèces, dont la nôtre. On peut mentionner pêle-mêle la pollinisation (La pollinisation est le mode de reproduction privilégié des plantes angiospermes et gymnospermes. C'est un des services écologiques rendus par la...), la fertilisation des sols, la purification de l'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les organismes vivants connus.), la fourniture de nourriture ou d'énergie (Dans le sens commun l'énergie désigne tout ce qui permet d'effectuer un travail, fabriquer de la chaleur, de la lumière, de produire un mouvement.) - à titre d'exemple, près de 2 milliards de gens sur Terre se chauffent encore au bois. L'intégralité de ce qu'on mange provient de la biodiversité. Et même nos médicaments: jusqu'à 70% des composés anticancéreux (Un anticancéreux est un médicament permettant de lutter contre le cancer) actuels en sont issus.

Quels sont les principaux facteurs incriminés ?

Il y a cinq facteurs globaux, tous d'origine humaine. En premier, la destruction et la dégradation des habitats via la déforestation, la destruction des fonds marins par le chalutage, etc. Ensuite, la surexploitation des espèces vivantes, concernant des dizaines de milliers d'espèces différentes, des arbres aux éléphants, en passant par les poissons pour la pêche ou les oiseaux utilisés comme animaux de compagnie. Le troisième facteur est lié à la pollution (La pollution est définie comme ce qui rend un milieu malsain. La définition varie selon le contexte, selon le milieu considéré et selon ce que l'on peut entendre par malsain [1].) sous toutes ses formes: présence de plastiques dans l'eau, de perturbateurs endocriniens, de pesticides dans les sols, de particules fines dans l'air (L'air est le mélange de gaz constituant l'atmosphère de la Terre. Il est inodore et incolore. Du fait de la diminution de la pression de l'air avec l'altitude, il...), etc. Viennent ensuite les espèces envahissantes, dont l'augmentation des introductions et des impacts a suivi l'amplification (On parle d'amplificateur de force pour tout une palette de systèmes qui amplifient les efforts : mécanique, hydraulique, pneumatique, électrique.) de la mondialisation (Le terme « mondialisation » désigne l'expansion et l'harmonisation des liens d'interdépendance entre les nations, les activités humaines et les systèmes...) des échanges commerciaux. Enfin, le réchauffement climatique oblige les espèces à s'adapter, à migrer ou à disparaître. Puisque l'adaptation requiert des temps évolutifs longs et que la migration nécessiterait des continuités écologiques qui n'existent plus, de nombreuses espèces sont menacées d'extinction à court terme.


Dans le monde plus d'une espèce de mangrove sur 6 est menacée d'extinction. Fabrice MONNA / ISEA / ARTeHIS / Biogeosciences / CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) Photothèque

Est-il encore possible d'inverser la tendance ?

F. C.: Aujourd'hui, 75 % des environnements terrestres et 40 % des environnements marins sont profondément altérés. Des dizaines, voire des centaines d'espèces s'éteignent - définitivement - tous les ans. Un quart des espèces évaluées est menacé d'extinction à court terme, mais jusqu'aux deux tiers dans certains groupes. La biomasse ( En écologie, la biomasse est la quantité totale de matière (masse) de toutes les espèces vivantes présentes dans un milieu naturel donné. Dans...) des mammifères sauvages a déjà décliné de plus de 80 %. Mais il est possible d'enrayer ce déclin, et c'est un des rares points positifs du rapport et un message encourageant: des politiques ambitieuses de protection des espèces peuvent en effet enrayer le déclin. On sait donc comment faire, et il y a de plus en plus de "success story" sur ce plan, même dans des contextes socio-économiques difficiles. Un exemple emblématique est celui du rhinocéros blanc (Le blanc est la couleur d'un corps chauffé à environ 5 000 °C (voir l'article Corps noir). C'est la sensation visuelle obtenue avec un spectre lumineux continu,...) d'Afrique (D’une superficie de 30 221 532 km2 en incluant les îles, l’Afrique est un continent couvrant 6 % de la surface terrestre et 20,3 % de la surface des terres...) australe. Il restait à peine une vingtaine d'individus avant la mise en place d'un plan drastique de conservation il y a cinquante ans. Aujourd'hui on en compte plusieurs milliers. En France, on a l'exemple aussi du vautour (Le terme vautour est un nom vernaculaire désignant certains oiseaux rapaces diurnes présents sur presque tous les continents. Les vautours sont des animaux nécrophages...) fauve (Fauve se réfère au sens large aux Mammifères carnivores, et en particulier aux moyens à grands félins. Ce terme est également employé...), qui a fait un retour spectaculaire. Mais la seule mobilisation des spécialistes ne suffit pas. Il faut aussi que ces programmes de conservation s'accompagnent d'un volet social afin de sensibiliser largement les populations à ses problématiques.

Comment les scientifiques de l'IPBES ont-ils procédé pour dresser ce constat ?

F. C.: Ce sont plus de 1 000 experts internationaux qui ont participé à ce travail de longue haleine (L'haleine est l'air qui est chassé des poumons d'un sujet au moment de l'expiration, et qui s'exhale par la bouche.). Pour chaque région du monde, nous avons évalué et synthétisé l'ensemble des publications scientifiques sur le sujet, parues ces dernières années: plus de 15 000. Ces synthèses vont au-delà des approches centrées sur la disparition des espèces. Elles offrent pour la première fois une vision d'ensemble des menaces sur les écosystèmes, aussi bien sur les aspects écologiques que socio-économiques. Pour ce faire, nous avons compilé une multitude d'indicateurs, sur la base d'observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir procuré explique la très grande participation des...) de terrain ou d'analyses de jeu de données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) et de modèles prédictifs. Tous ces indicateurs capturent différentes facettes du problème. Et tous indiquent une nette (Le terme Nette est un nom vernaculaire attribué en français à plusieurs espèces de canards reconnaissablent à leurs calottes. Le terme est un emprunt au grec ancien...) dégradation des écosystèmes.

Quels sont les principaux enseignements scientifiques qui découlent de ce travail ?

F. C.: Au-delà du constat, l'évaluation globale de l'IPBES pointe la nécessité d'enrichir nos connaissances sur la biodiversité. Il faut comprendre que le tissu vivant de la Terre est aussi un des aspects les moins connus de notre planète: on ne sait pas combien d'espèces existent actuellement, les scientifiques sont loin d'avoir fini leur inventaire, et de nombreuses espèces nouvellement décrites tous les ans sont déjà menacées d'extinctions. Les connaissances de base sur ces espèces, sur leurs habitats, leurs aires (Aires (en espagnol, les airs) est une compagnie aérienne intérieure de Colombie.) de distribution, les processus écologiques et évolutifs qui les caractérisent sont encore trop peu étudiés, faute de moyens, notamment de postes de chercheurs. Les connaissances sur l'état des populations, les causes de fragilité (La fragilité est l'état d'une substance qui se fracture lorsqu'on lui impose des contraintes mécaniques ou qu'on lui fait subir des déformations...) ou de déclin et des solutions possibles sont également bien en deçà des besoins étant donné la situation (En géographie, la situation est un concept spatial permettant la localisation relative d'un espace par rapport à son environnement proche ou non. Il inscrit un...) préoccupante de la biodiversité.

Comment se sont déroulées les négociations qui ont réuni autour de ce rapport les représentants politiques et scientifiques de 132 États membres de l'IPBES ?

F. C.: L'ambiance durant cette semaine à Paris (Paris est une ville française, capitale de la France et le chef-lieu de la région d’Île-de-France. Cette ville est construite sur une boucle de la...) a été très constructive. L'esprit de consensus a prévalu et il n'y a pas eu de blocage majeur, ni de crise, malgré des négociations méticuleuses qui duraient systématiquement jusqu'à tard dans la nuit. À aucun moment cela ne s'est transformé en une arène politique. Il faut dire qu'en amont nous avions pris le temps de faire approuver les textes par chaque gouvernement, puis, sur place, nous avons pris en compte chaque commentaire, pesant chacun des mots - et des virgules ! - du rapport. Certes, quelques pays, par la voix de leur délégué, ont parfois tenté de lisser de-ci, de-là des formulations. Par exemple, quand l'économie d'un pays dépend fortement de l'activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.) forestière, celui-ci peut chercher à minimiser l'impact de la destruction de l'habitat liée à la déforestation. Mais ce type de demande est toutefois resté minoritaire et in fine la voix de la raison l'a emporté. Les scientifiques et les délégations gouvernementales ont travaillé très dur, pendant des années, pour fournir au monde une évaluation globale à la fois objective, précise et solide.

Quels engagements écrits seront pris par les États membres ?

F. C.: L'évaluation de l'IPBES n'a pas pour but de fournir des objectifs à atteindre aux États membres mais de mettre à disposition toutes les informations nécessaires pour que ceux-ci puissent s'en fixer de manière informée. Ils les fixeront par d'autres dispositifs, en se basant sur les informations fournies par ce rapport, et la prochaine évaluation de l'IPBES analysera les progrès vers ces prochains objectifs. La présente évaluation a par exemple quantifié l'échec d'atteinte des objectifs d'Aichi, pris par les États lors de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique en 2010.

Enfin, dans quel état d'esprit avez-vous abordé ces négociations ?

F. C.: J'étais assez anxieux. Il fallait réagir collectivement à la suite de l'échec de la majorité des objectifs d'Aichi. Sur les 20 cibles que les gouvernements s'étaient alors engagés à atteindre afin de restaurer la perte mondiale de biodiversité d'ici à 2020, seulement deux ou trois seront honorés globalement et seul 5 % des pays signataires ont été à la hauteur (La hauteur a plusieurs significations suivant le domaine abordé.) de tous ces engagements. Il reste maintenant à prendre en compte ces constats alarmants de la destruction de la biodiversité planétaire (Un planétaire désigne un ensemble mécanique mobile, figurant le système solaire (le Soleil et ses planètes) en tout ou partie....) et d'inadéquation des mobilisations politique et citoyenne, afin de changer ces trajectoires. À cet égard nous espérons que l'évaluation globale de la biodiversité de l'IPBES permettra de réveiller nos décideurs, à l'instar du Giec, qui a permis de faire prendre conscience de l'importance du changement climatique.
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