Fukushima: un retour sous haute surveillance

Publié par Redbran le 14/04/2020 à 14:00
Source: CNRS INSU

© C. Asanuma-Brice
Quelque 160 000 personnes ont été évacuées suite à l'accident de la centrale de Fukushima Daiichi, après le tremblement de terre et le tsunami qui frappèrent le Japon le 11 mars 2011, il y a neuf ans. Mitate Lab., un programme de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique...) international de 5 ans accueilli par l'université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études...) Nihon de Tokyo et auquel participent le CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) et le CEA, vient d'être mis en place pour étudier la réouverture de la zone d'évacuation.

Le 26 mars, la flamme olympique aurait dû passer (Le genre Passer a été créé par le zoologiste français Mathurin Jacques Brisson (1723-1806) en 1760.) par la zone évacuée autour (Autour est le nom que la nomenclature aviaire en langue française (mise à jour) donne à 31 espèces d'oiseaux qui, soit appartiennent...) de Fukushima suite aux tremblement (Les tremblements sont des mouvements anormaux involontaires, rythmiques et oscillatoires, de faible amplitude. Ils peuvent être uni ou bilatéraux.) de terre (La Terre est la troisième planète du Système solaire par ordre de distance croissante au Soleil, et la quatrième par taille et par masse croissantes. C'est la...) et tsunami (Un tsunami (japonais : ? tsu, « port » et ? nami, « vague ») est une onde provoquée par un rapide mouvement d'un grand volume d'eau...) du 11 mars 2011 et à l'accident de la centrale nucléaire (Une centrale nucléaire est un site industriel qui utilise la fission de noyaux atomiques pour produire de la chaleur, dont une partie est transformée en électricité (entre 30 % et 40 % en fonction...) qui en a découlé. Ce n'est que partie remise, les Jeux ayant été reportés au plus tard à l'été 2021. Un symbole fort pour les premiers Jeux olympiques organisés au Japon depuis cette catastrophe (Une catastrophe est un événement brutal, d'origine naturelle ou humaine, ayant généralement la mort et la destruction à grande échelle pour conséquence.). "Cette initiative illustre parfaitement notre projet, assure Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine au CNRS et co-responsable du projet Mitate Lab (1). Car la question sous-jacente à notre travail est: comment administre-t-on un désastre dans la société industrielle actuelle qui rentabilise jusqu'au risque lui-même ?"


Le projet Mitate Lab. a été créé au premier janvier 2020, afin d'étudier la réouverture de la zone d'évacuation qui entoure la centrale accidentée. Le gouvernement japonais a en effet levé dès 2017 l'ordre d'évacuation dans la plupart des 12 communes de la zone, appelant la population à revenir. Une vingtaine de scientifiques, principalement français et japonais, mais aussi américains, de divers domaines rassemblent donc "toute une série de compétences complémentaires pour comprendre ce qui se passe dans cette situation unique", explique Olivier Evrard, l'autre co-responsable du programme, géochimiste au Laboratoire des sciences du climat (Le climat correspond à la distribution statistique des conditions atmosphériques dans une région donnée pendant une période de temps donnée. Il se distingue de la météorologie qui désigne...) et de l'environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se déroule la vie humaine. Avec les enjeux écologiques actuels, le terme environnement tend...) (2).

Une coopération internationale

Car c'est la première fois dans le monde (Le mot monde peut désigner :) qu'une zone d'évacuation est rouverte après une telle catastrophe. Il s'agit donc d'analyser ce qui s'y passe sous les aspects les plus divers: physiques, chimiques, biologiques, humains (droit, sociologie, urbanisme (L’urbanisme est à la fois un champ disciplinaire et un champ professionnel recouvrant l'étude du phénomène urbain, l'action d'urbanisation et l'organisation de la ville et de...), anthropologie, etc.). "Cet environnement doit être abordé dans toute sa complexité ", insiste la sociologue. "Croiser nos recherches sur les contaminants avec le travail de Cécile Asanuma-Brice et de son équipe sur les effets sociaux relatifs à la réouverture à l'habitat est intéressant pour comprendre ce que les gens reprennent comme pratiques et pourquoi. Cela permet également d'évaluer l'évolution des taux de contamination des endroits où le retour est promu et d'évaluer les solutions proposées", confirme Olivier Evrard.


Olivier Evrard effectue des mesures dans le jardin d'une habitante d'Iitate après décontamination.
© C. Asanuma-Brice

"Mitate Lab. officialise des collaborations effectives depuis l'accident de Fukushima et nous permet de réunir sous le même toit toutes les équipes des divers domaines de la recherche qui travaillent sur le sujet en France et au Japon", détaille Cécile Asanuma-Brice. C'est le rôle des international research projects, cet outil (Un outil est un objet finalisé utilisé par un être vivant dans le but d'augmenter son efficacité naturelle dans l'action. Cette augmentation se traduit par la...) de coopération internationale destiné à consolider des collaborations déjà établies à travers des échanges scientifiques de courte ou moyenne (La moyenne est une mesure statistique caractérisant les éléments d'un ensemble de quantités : elle exprime la grandeur qu'auraient chacun des membres de l'ensemble s'ils étaient tous identiques sans...) durée pour des réunions de travail, des activités de recherche communes (y compris des recherches de terrain), l'encadrement d'étudiants ou l'organisation (Une organisation est) de séminaires entre des laboratoires du CNRS et des laboratoires d'au plus deux pays (Pays vient du latin pagus qui désignait une subdivision territoriale et tribale d'étendue restreinte (de l'ordre de quelques centaines de km²), subdivision de la civitas gallo-romaine. Comme la civitas qui...). Soutenu par l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est habituellement une institution de recherche. Par exemple, le Perimeter Institute...) national des sciences de l'Univers (L'Univers est l'ensemble de tout ce qui existe et les lois qui le régissent.) du CNRS, cet international research project, accueilli par l'université de Nihon, réunit le CEA, le CNRS avec divers organismes de recherche japonais dont l'université de Fukushima, le NIES, et l'université préfectorale de Kyôto, pour une première période de 5 ans. "Au-delà des moyens financiers obtenus (3), Mitate Lab. nous permet de consolider notre réseau dans une réelle pluridisciplinarité et nous donne l'assise nécessaire pour postuler à d'autres financements français et japonais."

Un sujet pluridisciplinaire

Installée au Japon depuis vingt ans, Cécile Asanuma-Brice a vécu personnellement la catastrophe de Fukushima. Au cours de ces dix dernières années, elle se rend tous les mois (Le mois (Du lat. mensis «mois», et anciennement au plur. «menstrues») est une période de temps arbitraire.) dans les différentes communes de la préfecture touchées par le désastre. Elle y a mené de nombreux entretiens, tant auprès des populations durant les différentes phases de leur refuge (logements provisoires, refuge, retour) que des institutions en charge (La charge utile (payload en anglais ; la charge payante) représente ce qui est effectivement transporté par un moyen de transport donné, et qui donne lieu à un paiement ou un bénéfice non pécuniaire pour être...) de la gestion de la catastrophe. Son analyse se concentre sur les politiques d'habitat qui permettent le contrôle (Le mot contrôle peut avoir plusieurs sens. Il peut être employé comme synonyme d'examen, de vérification et de maîtrise.) des mouvements de population dans ou hors de la zone touchée par le désastre. Une étude "qualitative" qui s'appuie sur une première évaluation quantitative (étude démographique de la population rentrante et sortante, nature de la relance économique, structure des services présents en activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.), etc.). "C'est un travail à la pince à épiler", plaisante la chercheuse qui effectue également un travail d'analyse de la presse au quotidien depuis 2011 et des publications scientifiques japonaises "auxquelles peu de scientifiques ont accès", grâce à sa parfaite maîtrise (La maîtrise est un grade ou un diplôme universitaire correspondant au grade ou titre de « maître ». Il existe dans plusieurs pays et correspond à différents niveaux selon...) de la langue japonaise.


Cécile Asanuma-Brice interroge une habitante du village d'Iitate, relogée dans une cité (La cité (latin civitas) est un mot désignant, dans l’Antiquité avant la création des États, un groupe d’hommes sédentarisés libres (pouvant avoir des esclaves), constituant...) de logements provisoires en compagnie d'Olivier Evrard et de jeunes chercheurs.
© Kôji Itonaga

Ainsi, sur les 12 communes de la zone d'évacuation, seulement deux d'entre elles, excentrées par rapport aux retombées principales de contamination, enregistrent un retour de 80 % de leur population. La majorité des autres communes enregistrent moins de 30 % de retour. "Pour le moment, ceux qui rentrent sont principalement des personnes âgées pour qui il est impensable de recommencer à zéro dans un appartement de ville (Une ville est une unité urbaine (un « établissement humain » pour l'ONU) étendue et fortement peuplée (dont les habitations doivent être...). Certains fermiers, dont le logement est inhabitable après tant d'années, ont des difficultés à revenir car on ne leur propose que des logements publics collectifs. Malgré les incitations financières, les familles avec enfants refusent de rentrer, car les infrastructures - écoles, hôpitaux - ne fonctionnent pas ou qu'au ralenti, et en raison du niveau de radioactivité (La radioactivité, phénomène qui fut découvert en 1896 par Henri Becquerel sur l'uranium et très vite confirmé par Marie Curie pour le thorium, est un phénomène physique naturel au cours duquel...) encore élevé à certains endroits du territoire (La notion de territoire a pris une importance croissante en géographie et notamment en géographie humaine et politique, même si ce concept est...).", résume Cécile Asanuma-Brice.

De nombreuses questions

Olivier Evrard travaille, lui, principalement sur l'érosion des sols et les transferts de contaminants dans les cours d'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les organismes vivants connus.), qui sont principalement déclenchés au Japon par les typhons et d'autres événements pluvieux intenses. Il s'appuie pour cela sur le suivi de substances radioactives, naturelles ou artificielles, mais aussi sur la mesure d'autres traceurs comme l'ADN des plantes ou la couleur (La couleur est la perception subjective qu'a l'œil d'une ou plusieurs fréquences d'ondes lumineuses, avec une (ou des) amplitude(s) donnée(s).) des sols. "La région de Fukushima est montagneuse et forestière: elle est très exposée aux typhons et aux processus d'érosion, indique le scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.). Or les zones habitées et cultivées ont été décontaminées, mais pas les forêts ni la montagne. Il y a donc des phénomènes de redistribution des dépôts de contamination initiaux, des montagnes vers les parties basses habitées, que nous voulons continuer à étudier." Et le retour de la population complexifie la situation. "Les activités des populations qui sont revenues ont un impact sur le transfert de la radioactivité résiduelle: les sols décontaminés sont-ils toujours aussi fertiles, que vont planter les agriculteurs, quelles sont les pratiques à éviter et à privilégier pour limiter la diffusion des contaminants ?".

Les réponses seront également utiles pour mieux gérer les conséquences d'éventuels accidents industriels, où les mêmes problématiques de redistribution de la contamination se retrouvent. En attendant, la crise du coronavirus retarde les recherches sur le terrain: "Pour les prélèvements du printemps, nous avons les relais sur place pour permettre de faire face à la crise sanitaire (Les crises sanitaires sont des pandémies importantes, qui touchent entre une dizaine de personnes (cas des crises très médiatisées qui touchent les pays développés, comme certaines crises alimentaires) et...) actuelle, mais nous rendre sur place à temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) pour étudier les conséquences de la prochaine saison (La saison est une période de l'année qui observe une relative constance du climat et de la température. D'une durée d'environ trois mois (voir le tableau Solstice et Équinoxe ci-dessous), la saison joue un rôle...) des typhons, c'est-à-dire en novembre, serait très important", espère Olivier Evrard.

Notes:
(1) Mesure irradiation (En physique nucléaire, l'irradiation désigne l'action d'exposer (volontairement ou accidentellement) un organisme, une substance, d'un corps à...) tolérance humaine via tolérance environnementale. En japonais, mitate signifie "construire par le regard". Ce programme, accueilli par l'université Nihon de Tokyo, réunit le CNRS, le CEA, le NIES, l'université de Fukushima et l'université préfectorale de Kyôto.
(2) CNRS/CEA/Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
(3) Le montant classique pour un international research project est de 15 000 euros par an sur 5 ans.
Cet article vous a plus ? Vous souhaitez nous soutenir ? Partagez-le sur les réseaux sociaux avec vos amis et/ou commentez-le, ceci nous encouragera à publier davantage de sujets similaires !
Page générée en 0.226 seconde(s) - site hébergé chez Amen
Ce site fait l'objet d'une déclaration à la CNIL sous le numéro de dossier 1037632
Ce site est édité par Techno-Science.net - A propos - Informations légales
Partenaire: HD-Numérique