Le paysage ancien du centre-ville de Marseille ressurgit du passé grâce aux coléoptères et aux pollens fossiles

Publié par Isabelle le 11/07/2014 à 12:00
Source: CNRS
L'analyse de restes d'insectes, notamment de coléoptères, alliée à celle de pollens fossiles a permis de reconstruire les paysages végétaux qui "habillaient" Marseille, entre le 14e et 17e siècle de notre ère, dont l'actuelle Canebière. Cette reconstruction, sans équivalent en France et dans le Bassin méditerranéen, a été menée par une équipe de chercheurs conduite par Philippe Ponel, chargé de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue...) au CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand...). Cette étude originale est publiée en ligne dans la revue Quaternary International.

Si le rôle de l'analyse du pollen (Le pollen (du grec palè : farine ou poussière) constitue, chez les...) fossile (Un fossile (dérivé du substantif du verbe latin fodere : fossile, littéralement...) dans la reconstruction des paysages végétaux du passé (Le passé est d'abord un concept lié au temps : il est constitué de l'ensemble...) est bien connu, l'étude des restes d'insectes (Insectes est une revue francophone d'écologie et d'entomologie destinée à un large...) et particulièrement de coléoptères, appelée paléo-entomologie, reste une discipline encore relativement confidentielle. Pourtant, les insectes, organismes capables de subsister presque indéfiniment dans la plupart des sédiments quaternaires sont d'excellents marqueurs paléo-environnementaux.


Parmi les nombreux insectes identifiés dans le site archéologique figure ce gros Coléoptère ténébrionide du genre Akis (Akis bacarozzo), qui fréquente les vieux bâtiments et les ruines en région méditerranéenne.
© Philippe Ponel.

Cette étude impliquant des chercheurs de l'Institut (Un institut est une organisation permanente créée dans un certain but. C'est...) méditerranéen de biodiversité (La biodiversité est la diversité naturelle des organismes vivants. Elle s'apprécie...) et d'écologie marine et continentale (CNRS/Aix-Marseille Université/Université d'Avignon/IRD) et du laboratoire Cultures et environnements, préhistoire, antiquité, moyen-âge (CNRS/Université Nice Sophia Antipolis) a pu être réalisée grâce à des sédiments prélevés lors de fouilles archéologiques dans le centre-ville (Le centre-ville est le cœur de la ville. Il est également appelé hypercentre dans...) de Marseille. Ceux-ci ont fourni (Les Foúrnoi Korséon (Grec: Φούρνοι...) une faune d'insectes exceptionnellement riche, dominée par des restes de coléoptères correspondant à près de 300 taxons (1). L'étude de ces restes, alliée à celle d'assemblages polliniques a permis aux chercheurs de reconstituer le paysage (Étymologiquement, le paysage est l'agencement des traits, des caractères, des formes d'un...) "végétal (Les classifications scientifiques classiques regroupent sous le terme végétal...)" de l'époque médiévale et moderne (entre le 14e et le 17e siècle). En effet, l'abondance de coléoptères xylophages et saproxylophages (2) révèle notamment qu'un peuplement de pins d'Alep devait composer l'essentiel de la couverture forestière. La présence en grand nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre...) d'un petit coléoptère de la famille des scolytes (insectes xylophages), strictement inféodé au figuier, confirme sa présence. Par ailleurs, l'identification de nombreux coléoptères coprophages (3) et de plantes nitrophiles, associées aux sols enrichis en nitrates provenant le plus souvent de la décomposition (En biologie, la décomposition est le processus par lequel des corps organisés, qu'ils...) de matières organiques, suggère la présence de bétail durant cette période. La végétation (La végétation est l'ensemble des plantes (la flore) sauvages ou cultivées qui...) herbacée reconstruite grâce à l'analyse du pollen et de la grande diversité de coléoptères phytophages associés correspond à un milieu de type terrain vague (Une vague est un mouvement oscillatoire de la surface d'un océan, d'une mer ou d'un lac. Les...) peuplé de plantes rudérales, plantes que l'on retrouve dans les friches, les décombres ou à proximité des lieux habités par l'homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo...).

D'autres petites communautés de coléoptères à exigences écologiques très fines fournissent des informations originales à mettre en relation avec les données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent...) archéologiques. C'est ainsi que la présence d'espèces halophiles (liées aux terrains salés) évoquent la proximité de marais (En géographie, un marais est un type de formation paysagère, au relief peu...) salants, déjà envisagée par les archéologues. L'abondance d'espèces saproxylophages, liées aux vieux bois rejetés par la mer (Le terme de mer recouvre plusieurs réalités.), est probablement due à la présence d'un chantier médiéval de construction navale, identifié par les archéologues au Plan Fourmiguier, anciens marais asséchés de la rive est du port de Marseille.


La ville de Marseille au 17ème siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui...), d'après Maretz (1631). La position des fouilles de la place Général-de-Gaulle est approximativement dans l'angle (En géométrie, la notion générale d'angle se décline en plusieurs concepts...) inférieur droit de l'image.
© Marseille, Archives communales.

Divers coléoptères nécrophages, associés aux cadavres d'animaux ont aussi été découverts, concordant avec les ossements de chevaux et d'ânes retrouvés par les archéologues sur le site.

L'abondance de coléoptères, bien connus comme grands destructeurs de denrées alimentaires entreposées (Oryzaephilus surinamensis, Stegobium paniceum ou Sitophilus granarius, le charançon (Le terme charançon ou balanin est un nom vernaculaire donné à plusieurs espèces...) des céréales...) indique que le fossé ceinturant les anciens remparts de la ville pouvait servir de réceptacle à divers déchets de cuisine (La cuisine est l'ensemble des techniques de préparation des aliments en vue de leur...). Autre hypothèse plus originale: l'endroit pourrait avoir été occupé par des latrines. En effet les coléoptères ingérés involontairement avec des aliments infestés peuvent supporter sans dommage le transit à l'intérieur du tractus digestif, et après excrétion s'accumuler en grand nombre dans les fosses septiques.

Dans le secteur correspondant à l'actuelle Canebière, la célèbre artère (Une artère (du grec αρτηρία, artêria) est un...) du centre de Marseille, une importante communauté de gros coléoptères ténébrionides méditerranéens, où figurent beaucoup d'espèces associées aux vieux murs et aux ruines et bien d'autres coléoptères caractéristiques des sols secs, pierreux ou sablonneux a été identifiée. Ce qui laisse à penser que cette zone était une sorte de terrain vague à l'abandon. Les données polliniques du site ont aussi montré que le cannabis, plante (Les plantes (Plantae Haeckel, 1866) sont des êtres pluricellulaires à la base de la...) qui était très utilisée à l'époque pour la fabrication de cordages était certainement cultivée à proximité, comme l'évoque le nom de la rue (La rue est un espace de circulation dans la ville qui dessert les logements et les lieux...) principale "Canebière", qui désigne un lieu de culture (La définition que donne l'UNESCO de la culture est la suivante [1] :) du cannabis. Un nom qui laisse encore aujourd'hui son empreinte...

Une telle reconstruction basée sur une analyse conjointe Coléoptères/pollen pour cette période 14e-17e siècle est sans équivalent en France et dans le Bassin méditerranéen. Il reste cependant encore quelques énigmes à résoudre comme celle soulevée par la découverte d'un petit scolyte associé aux noyaux de dattes. Etait-il associé au palmier nain Chamaerops humilis, dont la présence dans la région est douteuse ? Etait-il plutôt associé au palmier dattier Phoenix dactylifera, qui paraît avoir été introduit en Provence vers le 16e siècle ? Est-il le témoignage d'un commerce de dattes importées depuis l'Afrique (D’une superficie de 30 221 532 km2 en incluant les îles,...) du Nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.) ? Il est encore difficile de se prononcer sur ces questions mais de futures fouilles archéologiques devraient bientôt fournir des éléments de réponse.

Notes:

(1) Le taxon est une entité conceptuelle censée regrouper tous les organismes vivants possédant en commun certains caractères taxinomiques ou diagnostiques bien définis.
(2) Par opposition aux organismes dits "xylophages", ce sont des organismes qui ne consomment que le bois mort (La mort est l'état définitif d'un organisme biologique qui cesse de vivre (même si...). Ils vivent en communautés composées de champignons, bactéries (Les bactéries (Bacteria) sont des organismes vivants unicellulaires procaryotes, caractérisées...), protozoaires et invertébrés (dont de nombreux coléoptères).
(3) Se dit des organismes consommant des matières fécales.

Référence publication:

Vegetation and landscape from 14th to 17th century AD in Marseille city centre, reconstructed from insect and pollen assemblages, Philippe Ponel, Valérie Andrieu-Ponel, Marc Bouiron, Quaternary International, DOI: 10.1016/j.quaint.2014.04.034 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1040618214002584
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