Tibétains dans les écoles des minorités chinoises (1950-1960)
Le transfert d'enfants, critère d'un génocide
Le génocide a été juridiquement redéfini dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l'assemblée générale des Nations unies le 9 décembre 1948. La Convention définit précisément à quoi correspond le crime de génocide dans son article 2 :
« Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, un des critères étant le transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe. »
Tout en appelant à une enquête, le rapport de la Commission internationale de juristes de 1959, cite un article publié le 1er janvier 1959 sous la plume de Noel Barber dans le Daily Mail mentionnant le chiffre de 20 000 enfants tibétains qui auraient été déportés en Chine, une infraction à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
L'accueil des enfants dans les écoles des minorités
Après le départ en exil du 14 dalaï-lama Tenzin Gyatso, en mars 1959, le gouvernement tibétain est officiellement dissous par les autorités chinoises le 28 mars 1959. Les Tibétains forment un gouvernement provisoire clandestin le 9 avril suivant. Claude B. Levenson indique qu'une des premières proclamations de ce gouvernement provisoire accuse les autorités chinoises :
« d'avoir enlevé des milliers d'enfants et d'adolescents tibétains conduits en Chine en vue de les endoctriner afin d'en faire des valets dociles de sa politique de colonisation ».
Selon Laurent Deshayes, après avoir sollicité les familles afin d'envoyer leurs enfants étudier à Pékin, la RPC « impose l'envoi d'enfants à Pékin où ils recevront une éducation communiste ». Un texte mis en ligne par l'Université Laval située au Québec, indique deux raisons à ce déplacement d'enfants ; d'une part ils devaient recevoir une éducation politique et d'autre part être initiés à la culture Han.
« des milliers d'enfants furent arrachés à leur famille pour recevoir en Chine une éducation marxiste-léniniste .»
« Enfin, une autre forme de la politique d'immigration consistait à déporter de jeunes enfants issus des minorités nationales vers la région de Pékin en vue de les initier à la culture han. Cette dernière mesure fut inégalement appliquée parce qu'elle provoquait la révolte chez les minoritaires, notamment les Tibétains, qui ne semblaient pas comprendre les «bienfaits» de l'éducation han. »
« À cette époque [le « Grand Bond en avant » (1958-1962)], les déclarations du gouvernement chinois portaient constamment sur la «supériorité des Han», la «mission civilisatrice des Han», le «devoir moral» pour les non-Han d'accéder au niveau des Han. Pour le gouvernement, les Han, perçus comme «plus avancés», constituaient «le guide des peuples». La tâche du Parti communiste et du gouvernement était donc d'«aider les peuples minoritaires à rattraper le peuple han dans la grande marche vers le socialisme». Pour leur part, les Han considéraient les groupes minoritaires comme des arriérés ou des barbares, voire des chiens, des requins ou des bons à rien qu'il faut tirer de leur infériorité »
Jean Dif qui a visité le Tibet, évoque « la déportation d'enfants tibétains dans la région de Pékin, en vue de les initier à la culture han ».
Les juristes de la commission internationale précisent dans leurs rapports de 1959 sur le Tibet :
« Les nourrissons étaient tous retirés à leurs parents en présence d'un médecin chinois, puis remis à des nourrices. Pour se justifier quand ils enlevaient les enfants à leurs parents, les chinois racontaient ou bien qu'ils allaient les instruire, ou bien que ces enfants gênaient leurs parents.».
La tibétologue Françoise Pommaret indique que les enfants tibétains sont envoyés en Chine pour « y étudier et y être endoctrinés ». Certains reviendront en espérant accéder à des postes de responsabilité. En réalité ils seront en général expédiés dans des contrés reculées pour « gagner une expérience révolutionnaire », ils y resteront confinés jusqu'au début des années 1970.
Kalovski Itim dans son pamphlet « Le vrai visage du Dalai-Lama » indique que les étudiants tibétains de l'Institut des minorités nationales devaient être formés comme des dirigeants révolutionnaires et non comme simples administrateurs .
Les conséquences de ce transfert d'enfants
Formation des nouveaux cadres tibétains
Raidi, qui a été président du Comité permanent de l'Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet fit partie, en 1959, du premier groupe de Tibétains à aller suivre quatre années d'études à Pékin. Il eut l'occasion, avec ses camarades, d'y rencontrer le président Mao Zedong .
Leur utilisation contre la résistance tibétaine
Dans un livre paru en 1972, Michel Peissel affirme que dans l'augmentation du contrôle militaire qui suivie le soulèvement tibétain de 1959, les autorités envoyèrent des unités de chocs de l'armée chinoise et des experts en guerre subversive accompagnés de jeunes "cadets" tibétains formés dans des écoles doctrinaires de Chine. Il note que Anna Louise Strong révéla qu'en mai 1959 que 3400 étudiants tibétains prochinois ont été envoyés au Tibet en même temps que 550 cadres tibétains et fonctionnaires civils. Il s'agissait d'une partie des 15000 enfants arrachés de force à leurs parents, renvoyés au Tibet dans le but d'aider la Chine dans sa lutte contre la résistance tibétaine.
L'origine des gardes rouges tibétains
Jean-Paul Desimpelaere indique que les étudiants d'origine tibétaine de Beijing et de Xianyang retournent << en masse >> à Lhassa pour y mener << la révolution culturelle à fond>>
Le tibétologue Gilles Van Grasdorff évoque le rôle des enfants tibétains déplacés lors des évènements de la révolution culturelle au Tibet:
« Les enfants enlevés entre 1951 et 1955 ont été éduqués au communisme maoïste. Certains étaient parmi le million de gardes rouges sur la place Tian'anmen le 18 août 1966. Ce sont ces jeunes tibétains qui investiront Lhassa quelques semaines plus tard. ».
Selon l'intellectuel et écrivain chinois Wang Lixiong, la majorité des gardes rouges qui parvinrent dans la Région autonome du Tibet étaient « des étudiants tibétains revenant des universités chinoises ».
L'historien Tsering Shakya indique que les gardes rouges « sentaient que le Tibet et les Tibétains devaient être “révolutionnarisés” et se voyaient eux-mêmes comme des révolutionnaires avancés venus à l'aide d'élèves attardés dans une région sous-développée » et eurent un effet dévastateur sur la culture tibétaine. Dans sa réponse nuancée à Wang Lixiong, Tsering Shakya affirme que les Tibétains qui participèrent aux destructions de la révolution culturelle y furent contraints par une force armée.
Tenzin Choedrak, qui était le médecin personnel du 14 Dalai Lama, a été emprisonné pendant 17 ans dans les prisons du Tibet. Il indique que « dès septembre 1966, à Lhassa comme dans les autres camps du Tibet, les gardes rouges étaient tous des Tibétains. Ils parlaient parfaitement le chinois, mais tous comprenaient notre langue. Chaque après-midi, ils nous imposaient la lecture des journaux de propagande ».
Les exactions commises lors de la révolution culturelle au Tibet entraînèrent la destruction de l'essentiel du patrimoine tibétain. Par ailleurs la communauté religieuse va connaître des persécutions et des humiliations notamment à travers les thamzings, les tortures deviendront une pratique habituelle : viols, mains et langues coupées.
Mémoire
En 1995, le Sénat belge propose une journée en mémoire des différents génocides dont celui perpétré « par les communistes chinois contre les Tibétains » en indiquant : « Dès 1951 déjà, des enfants furent transportés manu militari en Chine pour y être « rééduqués ». A Kham (un exemple parmi de nombreux autres), 84 enfants âgés de moins d'un an furent déportés. Quinze parents qui protestaient furent noyés dans une rivière par des militaires chinois ».
Témoignage
Le Tibétain Shiwo Lobsang Dhargye indique qu'au début des années 1950, les Chinois incitaient les familles tibétaines à envoyer leurs enfants étudier en Chine dans les écoles pour les minorités, mais très peu de familles y étaient favorables. Les premiers enfants à intégrer les écoles de Pékin étaient issus de familles aristocratiques et marchandes. Mais en 1957 la campagne des cent fleurs venait de commencer, les enfants tibétains « faisant naïvement confiance à l'esprit du temps soulevaient des objections sur la politique du Parti et les raisons de l'occupation chinoise », devant ces critiques tous furent renvoyés à Lhassa.
Les Chinois décidèrent alors de recruter des enfants dans les classes les plus pauvres. C'est à Xi'an que s'ouvrit l'école des minorités pour les enfants tibétains. Cet établissement restera le plus important de Chine jusqu'à la rénovation de celui de Pékin dans les années 1970. Shiwo Lobsang Dhargye indique que « les étudiants de Xian, sans expérience scolaire et sans aptitude particulière à l'apprentissage dépassaient rarement le stade de l'endoctrinement » .
Les « instituts pour les nationalités » au début du XXIe siècle
Dans son livre Commoners and nobles. Hereditary divisions in Tibet publié en 2005, la tibétologue Heidi Fjeld évoque la perdurance et la vogue de ces « instituts pour les nationalités ». Ces instituts se trouvent dans les provinces de Chine en dehors de la région autonome du Tibet. La possibilité d'aller y étudier est proposée aux élèves du primaire ayant de bons résulats ou dont la famille a des relations. Ces places sont très convoitées par les Tibétains, tant les enfants que les parents, car ces instituts pour les nationalités enseignent des matières non proposées au Tibet. Au nombre de celles-ci, la langue et la grammaire tibétaines classiques, l'histoire tibétaine (ancienne et moderne) et la religion (le bouddhisme et le Bön). De plus, le diplôme obtenu est la garantie d'un emploi. Les instituts situés dans la Chine intérieure auraient toutefois moins de succès auprès des habitants de Lhassa que ceux du Kham et de l'Amdo .
À voir
Bibliographie
- Tibet Histoire d'une tragédie de Kim Yeshi, Édition La Martinière, février 2009,
- La nouvelle histoire du Tibet, de Gilles Van Grasdorff, édition Perrin, octobre 2006, .
- Le Tibet, une civilisation blessée, de Françoise Pommaret, Découvertes Gallimard, Paris, 2002,
- Les Cavaliers du Kham, guerre secrète au Tibet, de Michel Peissel, Robert Laffont, Paris, 1972,
- Commission internationale de juristes, La question du Tibet et la primauté du droit, Genève, 1959.