Se déshabituer du bruit pour diminuer son stress et son inflammation

Publié par Adrien le 06/08/2020 à 09:00
Source: Bruno Dubuc - Le cerveau à tous les niveaux - ASP
De retour de quelques jours dans le Bas-du-fleuve québécois, j'ai pu apprécier sa brise maritime mais aussi son silence. Dans ma tente, je n'entendais pratiquement rien les soirs sans vents. Étrange sensation pour un urbain comme moi habitué à la rumeur constante de la ville (Une ville est une unité urbaine (un « établissement humain » pour l'ONU) étendue et fortement peuplée (dont les habitations doivent être à moins de 200 m chacune, par opposition aux...). Cela m'a rappelé deux articles récents dont j'aimerais vous parler aujourd'hui: l'un sur les vertus du silence pour la neurogenèse cérébrale, et l'autre sur une voie de signalisation du stress (Le stress (« contrainte » en anglais), ou syndrome général d'adaptation, est l'ensemble des réponses d'un organisme soumis à des contraintes...) et ses effets sur l'inflammation (Une inflammation est une réaction de défense immunitaire stéréotypée du corps à une agression : infection, brûlure, allergie…). Et comme souvent, il est possible de faire des liens entre les deux...

L'article du journaliste (Un journaliste est une personne dont l'activité professionnelle est le journalisme. On parle également de reporter (de l'anglais : report, rapporter) car il...) scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.) Sébastien Bohler publié le 29 avril dernier dans la revue Cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle de...) & Psycho rappelle justement une étude de 2012 où des étudiants, angoissés par le silence, lui préféraient le bruit de fond (Dans son sens courant, le mot de bruit se rapproche de la signification principale du mot son. C'est-à-dire vibration de l'air pouvant donner lieu à la création d'une sensation auditive.) rassurant d'une radio, d'un téléviseur (Le téléviseur (ou un télé, apocope utilisée familièrement) est un appareil doté d'un écran servant généralement à recevoir, regarder et écouter les programmes de télévision. Le plus souvent, on peut également lui connecter un...) ou d'un téléphone (Le téléphone est un système de communication, initialement conçu pour transmettre la voix humaine.) diffusant de la musique. Pourtant l'on sait que l'excès de bruit (Dans son sens courant, le mot de bruit se rapproche de la signification principale du mot son. C'est-à-dire vibration de l'air pouvant donner lieu à la création d'une sensation auditive.) est néfaste à plusieurs niveaux, constituant une source de stress et affectant à la baisse nos capacités de mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.) et d'attention. Et pourtant on en vient à s'habituer à sa présence, à ne plus le remarquer. Ainsi, c'est souvent lorsque le réfrigérateur (Un réfrigérateur (ou frigidaire ou frigo dans le langage famillier) est un appareil principalement utilisé en cuisine, avec un compartiment principal qui a une température de 4 a 8 °C et souvent un compartiment pour la congélation à -18 °C...) s'arrête qu'on s'aperçoit, par contraste avec un silence soudain, qu'il faisait un ronronnement (Le ronronnement est une vocalisation émise par certains félins et viverridés. Produit à l'expiration comme à l'inspiration, ce son de basse...) bruyant.


Ce phénomène d'habituation peut être considéré comme une forme élémentaire d'apprentissage (L’apprentissage est l'acquisition de savoir-faire, c'est-à-dire le processus d’acquisition de pratiques, de connaissances, compétences, d'attitudes ou de valeurs culturelles, par l'observation, l'imitation, l'essai, la...). Je me souviens, pour avoir eu la chance de travailler un peu avec le mollusque marin Aplysia californica durant mes études, comment ce mollusque marin cessait de contracter son siphon et sa branchie si on les touchait plusieurs fois de suite. Au bout d'une dizaine de fois, la contraction était presque nulle, comme si l'animal (Un animal (du latin animus, esprit, ou principe vital) est, selon la classification classique, un être vivant hétérotrophe, c’est-à-dire qu’il se...) avait "compris" qu'il ne s'agissait là que d'une algue (Les algues sont des êtres vivants capables de photosynthèse dont le cycle de vie se déroule généralement en milieu...) que le courant marin (Un courant marin est un déplacement d'eau de mer caractérisé par sa direction, sa vitesse et son débit. On distingue deux types de courants. La Terre reçoit de façon inégale l'énergie solaire : elle...) faisait ondoyer sur son corps. Et aujourd'hui, c'est le même phénomène qui est à l'oeuvre dans le cerveau d'un humain qui n'entend plus le bruit de son frigo ou la rumeur de la ville tellement elle est constante.

Mais cette constance d'un bruit, même si on s'y habitue, pourrait avoir des effets cognitifs indésirables. En fait, tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) est une question de compromis, de "trade off" dirait nos collègues anglophones. Car l'habituation participe au phénomène plus large de l'adaptation en général. Un environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se déroule la vie humaine. Avec les enjeux écologiques actuels, le terme environnement tend actuellement à...) peut être par exemple stressant parce que bruyant, mais si l'organisme est contraint d'y demeurer, il va avoir tendance à s'y adapter à court ou moyen terme, même si, à long terme, cela peut avoir des effets néfastes sur sa longévité (La longévité d'un être vivant est la durée de vie pour laquelle il est biologiquement programmé, dans des conditions idéales et...). C'est le cas d'une personne qui habite dans une ville bruyante ou d'une proie (Une proie est un organisme capturé vivant, tué puis consommé par un autre, qualifié de prédateur.) qui nait dans un pic de prédateur (Un prédateur est un organisme vivant qui met à mort des proies pour s'en nourrir ou pour alimenter sa progéniture. La prédation est très courante dans la...). Dans ce dernier cas, l'épigénétique nous permet de comprendre aujourd'hui que ces jeunes lièvres, par exemple, seront plus stressés et auront sans doute une espérance de vie (L'espérance de vie est une donnée statistique. Elle est censée permettre de connaître la durée de vie moyenne qu'on peut espérer atteindre à un moment donné. Cette statistique est calculée et...) moindre que ceux qui naitraient quand il y a moins de lynx (Le genre Lynx de la famille des félins (Felidae) et de la sous-famille des félinés abrite quatre espèces de lynx. Parmi les félins, les lynx sont aisément reconnaissables...). Mais justement, le fait d'être stressé quand il y a beaucoup de lynx leur permettra sans doute de mieux survivre à court ou moyen terme en étant plus vigilants par rapport aux prédateurs.

De nombreux phénomènes biologiques peuvent être mieux compris ainsi à la lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm (violet) à 780nm (rouge). La lumière est...) de l'évolution. En fait, comme le disait déjà Theodosius Dobzhansky (1900 - 1975): "Rien n'a de sens (SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) est un projet scientifique qui a pour but l'extension radicale de l'espérance de vie humaine. Par une évolution progressive allant du ralentissement...) en biologie (La biologie, appelée couramment la « bio », est la science du vivant. Prise au sens large de science du vivant, elle recouvre une partie des sciences naturelles et de l'histoire naturelle des êtres vivants (ou ayant...), si ce n'est à la lumière de l'évolution". C'est ainsi que Bohler, dans son article, rend compte d'un résultat intéressant publié en 2013 démontrant que le silence favorise la production de futurs (Futurs est une collection de science-fiction des Éditions de l'Aurore.) nouveaux neurones dans l'hippocampe de souris (Le terme souris est un nom vernaculaire ambigu qui peut désigner, pour les francophones, avant tout l’espèce commune Mus musculus, connue aussi comme animal de...) alors qu'un bruit de fond constant la diminue. Un effet par ailleurs semblable à celui de l'exercice physique (L'exercice physique est une activité physique pratiquée en principe régulièrement par un être humain pour entretenir sa santé, sa condition physique. En matière d'éducation, il est...) qui, par l'entremise du facteur de croissance BDNF, stimule lui aussi la neurogenèse dans le cerveau de souris.

Or Bohler attire l'attention sur le fait qu'il peut sembler paradoxal que de nombreuses personnes se sentent mal quand leur environnement est trop silencieux, et ouvrent alors par habitude la radio ou la télévision (La télévision est la transmission, par câble ou par ondes radioélectriques, d'images ou de scènes animées et généralement sonorisées qui sont...) pour tromper l'ennui que ce silence génère en eux. Mais ce qu'ils font à ce moment, c'est au fond garder constant un environnement auquel ils se sont habitués, pour lequel leur cerveau est déjà bien "configuré", pour ainsi dire. Et ce, même si cet environnement bruyant vient avec son lots d'effets pas nécessairement très désirables sur le long terme (diminution de la concentration et donc de l'apprentissage, niveau de base du stress plus élevé, etc.).

Un grand silence inhabituel pourrait alors constituer pour notre cerveau, comme le suggère Bohler, un signal ( Termes généraux Un signal est un message simplifié et généralement codé. Il existe sous forme d'objets ayant des formes particulières. Les signaux lumineux sont employés depuis...) que l'on se retrouve dans un nouvel environnement auquel on doit s'adapter. Et que comme toute adaptation oblige le cerveau à façonner de nouveaux circuits nerveux, la production de nouveaux neurones serait alors un phénomène comportant un avantage indéniable du point (Graphie) de vue (La vue est le sens qui permet d'observer et d'analyser l'environnement par la réception et l'interprétation des rayonnements lumineux.) de l'évolution pour favoriser la création de ces nouvelles traces (TRACES (TRAde Control and Expert System) est un réseau vétérinaire sanitaire de certification et de notification basé sur internet sous la responsabilité de la Commission...), de ces nouveaux chemins neuronaux. Ou pour le dire comme Bohler:

"[Le silence] fourbirait en quelque sorte ses armes, sous forme de ces frais et jeunes neurones encore très modelables, afin de faire jouer toutes sa neuroplasticité et faire face à un contexte inédit. [...] Il nous fait sortir, par sa discrétion et par son immensité, de nos habitudes."

On retrouve, dans l'autre article dont je voulais vous parler, un autre phénomène qui semble s'expliquer en termes de compromis évolutif. En l'occurrence, d'un effet bénéfique à court terme au prix d'un inconvénient à plus long terme. Dans un article publié en juin dernier et intitulé "Origin and Function of Stress-Induced IL-6 in Murine Models ", Hua Qing et ses collègues exposent eux aussi une situation (En géographie, la situation est un concept spatial permettant la localisation relative d'un espace par rapport à son environnement proche ou non. Il inscrit un lieu dans un cadre plus général afin de le...) qui semble de prime abord paradoxale: le fait qu'un stress aigu semble amplifier les maladies inflammatoires malgré le fait que plusieurs hormones de stress (comme le cortisol) sont bien connues pour affaiblir notre système immunitaire (Le système immunitaire d'un organisme est un ensemble coordonné d'éléments de reconnaissance et de défense qui discrimine le « soi » du « non-soi ». Ce...). Mais l'étude faite chez la souris montre que cela est possible parce que le taux d'adrénaline (L’adrénaline est une hormone appartenant à la famille des catécholamines. Cette molécule porte aussi le nom d’épinéphrine. L’adrénaline est...) et de noradrénaline qui s'élève durant un stress aigu entraîne l'augmentation de la production de l'interleukine-6 (IL-6), une cytokine (Les cytokines sont des substances solubles de communication synthétisées par les cellules du système immunitaire ou par d'autres cellules et/ou tissus, agissant à...) pro-inflammatoire. Cette molécule (Une molécule est un assemblage chimique électriquement neutre d'au moins deux atomes, qui peut exister à l'état libre, et qui représente la plus petite quantité de...) est relâchée par les cellules adipeuses brunes ("brown fat cells") et entraine la libération par le foie (Le foie est un organe abdominal impair et asymétrique, logé chez l'homme dans l'hypocondre droit, la loge sous-phrénique droite, la partie...) du glucose (Le glucose est un aldohexose, principal représentant des oses (sucres). Par convention, il est symbolisé par Glc. Il est directement assimilable par...) nécessaire à la réponse de fuite ou de lutte devant l'agent stressant (on parle d'hyperglycémie due au stress).

Jusqu'ici tout va bien, et l'on découvre une fois de plus une réponse en cascade permettant de favoriser l'action, un peu comme avec la découverte récente de la sécrétion d'ostéocalcine par nos os. Le problème c'est qu'encore une fois, ce processus adaptatif rapide vient au prix d'un désavantage à plus long terme: une mortalité plus élevée lors de réactions inflammatoires subséquentes. Il semble donc que nous puissions nous adapter remarquablement rapidement à des changements stressants dans notre environnement, mais que lorsque nous le faisons, c'est souvent au détriment de notre équilibre biologique plus lointain dans le temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.). Donc fuir ou combattre le stress aigu pour ne pas qu'il devienne chronique et vous mette en inhibition de l'action c'est bien, mais favoriser des environnements où l'on ne rencontre tout simplement pas de menaces réelles ou symboliques, cela semble encore mieux sur le long terme.

La période estivale est un bon moment pour aller dans de tels environnements paisibles, loin du tumulte et du stress de toutes sortes. C'est ce que je tenterai de faire pour ma part dans les prochaines semaines. On se revoit donc vers la fin août pour mettre en pratique, je nous le souhaite, la conclusion de l'article de Sébastien Bohler sur le bruit, qui s'applique aussi au stress en général:

"Le bruit va donc reprendre. Graduellement, petit à petit, et toujours crescendo. Et nous serons toujours plus fatigués. Sauf si, désormais conscients de ces mécanismes, nous décidons d'en être les maîtres. Et de faire silence, régulièrement. Par mesure d'hygiène mentale. Et pour laisser un peu de place à nos neurones..."
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