En mer de Béring, des crabes autrefois rares se sont multipliés à une vitesse étonnante : ils sont désormais plus de 13 fois plus nombreux.
Ces animaux sont des hybrides. Ils naissent du croisement entre deux espèces proches, le crabe des neiges et le crabe Tanner. Les chercheurs les reconnaissent notamment à la forme de leur bouche, différente de celle de chacun des deux parents. Pendant longtemps, ils ne représentaient qu'une petite part des crabes observés au large de l'Alaska.

Un crabe hybride neige-Tanner capturé lors du chalutage de fond effectué en 2026 dans l'est de la mer de Béring. Les crabes hybrides présentent des caractéristiques morphologiques intermédiaires, comme une bouche incurvée, par rapport aux espèces parentes, le crabe des neiges et le crabe Tanner.
Crédit : NOAA Fisheries / Leah Zacher
Tout a changé après la vague de chaleur marine de 2018 et 2019. Dans cette région habituellement froide, la température de l'eau est restée anormalement élevée. Les crabes des neiges ont été particulièrement touchés. Leur population s'est effondrée, avec la disparition de milliards d'individus.
Quelques années plus tard, les scientifiques ont constaté le phénomène inverse chez les crabes hybrides. Leur nombre avait été multiplié par plus de 13. En 2025, ils représentaient 41,7 % des mâles de taille commercialisable selon les critères de pêche, contre moins de 10 % auparavant.
Au premier abord, on pourrait croire que l'eau plus chaude a favorisé les croisements entre les deux espèces. Pourtant, les analyses des chercheurs américains ne vont pas dans ce sens. Elles n'ont pas montré que les adultes des deux espèces se rencontraient davantage pour se reproduire, ni que la chaleur profitait directement aux hybrides.

Vue rapprochée de la face d'un crabe Tanner (Chionoecetes bairdi), une espèce apparentée au crabe des neiges.
Photo : Wikimedia Commons.
L'explication serait plutôt liée à la disparition des crabes des neiges. Ceux-ci étaient si nombreux qu'ils occupaient une grande partie de l'espace et partageaient les mêmes ressources alimentaires. Ils pouvaient aussi manger des crabes plus petits. Supportant mal le réchauffement de leur environnement, leur effondrement aurait laissé davantage de nourriture et de place aux survivants, dont les hybrides et les crabes Tanner.
Les chercheurs ont utilisé des modèles statistiques pour examiner cette réaction en chaîne. Selon leurs calculs, les effets indirects liés à la disparition des crabes des neiges expliqueraient environ 76 % de la hausse observée chez les crabes Tanner et les hybrides réunis.
Cette situation pose maintenant un problème aux pêcheurs et aux autorités. Les hybrides peuvent être capturés avec les crabes des neiges, mais les règles de pêche ne prévoyaient pas une présence aussi importante. Il faut donc réévaluer les quantités qui peuvent être prélevées sans menacer les populations.
Cette histoire montre qu'une vague de chaleur marine ne se contente pas d'affecter directement les espèces sensibles. En faisant disparaître certains animaux, elle peut aussi favoriser leurs voisins, parfois de façon totalement inattendue.