Le dernier Kubrick
Spielberg, avec ce film, a voulu rendre un dernier hommage, posthume, à l'un de ses maîtres : Stanley Kubrick. Les deux hommes possédaient la même passion de la science-fiction. Cette volonté se ressent tout au long du film, dans lequel on ne retrouve pas toujours le style du réalisateur de « Jurassic Park ». C'est donc un Spielberg à part, mais certainement l'un des plus réussis et des plus marquants pour le futur.
On peut croire également que le petit David est le descendant du très célèbre HAL 9000 de 2001 : L'Odyssée de l'espace, et porte le même prénom que l'astronaute David Bowman du même film. Coïncidence ou clin d'œil?
Si la critique et le public furent très partagés, les uns lui reprochant trop de longueurs, les autres louant le ciel de leur avoir offert un vrai « dernier Kubrick », A.I. est un film qui devrait marquer les années 2000.
Il fut comme tous les autres films du réalisateur disparu : novateur, partisan, dérangeant... Car cette œuvre pousse notre réflexion plus loin que les deux heures et demie de pellicule. Il nous fait prendre conscience de la chance d'avoir une âme et un passé, nous met en garde contre la tentation prométhéenne de la robotique (tout en montrant qu'elle est une étape indispensable du développement humain), et plus spécialement contre l'intelligence artificielle.
Pinocchio de silicone
Le rôle principal du jeune méca devait, au départ, être interprété par un véritable robot. Face aux difficultés inhérentes à ce projet de casting et au surcoût qu'il aurait engendré, la production a décidé de confier le rôle au jeune Haley Joel Osment. Certains spectateurs croient être fondés à penser que la différenciation opposant robots et humains ayant ainsi été atténuée, voire effacée, par le recours à un être humain pour le rôle d'un personnage considéré comme quasi-humain, le propos du film acquiert une portée supplémentaire, qui, dès lors, ne se limite plus à une hypothétique chasse au robot de science-fiction, mais aborde implicitement le sujet plus universel d'une chasse à l'autre homme, à cet homme autre, voulu ici comme prototype par son C-/créateur. Le film parle de l'asservissement des robots.
Concernant le seul personnage de David, le premier androïde qui brouille en profondeur la délimitation entre ce qui fait l'humain et ce qu'est la chose, il s'agirait d'une forme de racisme établi uniquement sur des critères par essence invisibles et intangibles, à l'image des idéologies génocidaires du Hutu Power ou du nazisme. En contrepoint, le scénario évoque la recherche désespérée du jeune héros à échapper à son rôle imposé de Golem, ou de petit garçon de bois, pour accomplir sa destinée.
Le film est ainsi considéré comme le Pinocchio des temps modernes, une adaptation moderne du roman de Carlo Collodi. Le scénario reprend ainsi l'idée du conte. Dans cette version, Gepetto c'est Hobby le professeur visionnaire et directeur de la société Cybertronics, créateur du robot.
Le conte italien est présent dans le film jusqu'à son évocation même : la lecture du conte Pinocchio par Monica inspire à David l'envie de devenir "un vrai petit garçon" (idée centrale du conte et du film). Après être passé par la foire à la chair (modernisation du cirque de Stromboli), il part à la recherche de la fée bleue. Celle-ci n'existe que dans le conte et il la retrouve sous la forme d'une statue dans un parc d'attraction inspiré du conte Pinocchio.
Le conte reste dans la fibre du film comme fil conducteur de cette tragédie en 3 actes.