Problématique
Les recherches de Xypas portant sur Piaget et l'éducation ont à l’origine l’observation d’un paradoxe : d’une part, Piaget est perçu comme un épistémologue austère qui ne s’intéresse à l’enfant qu’en tant que sujet épistémique, ce qui le conduirait à sous-estimer le poids de la socialisation, à négliger le facteur affectif dans le développement de l’enfant et à se désintéresser de l’éducation. Mais d’autre part, Piaget a fait l’essentiel de sa prestigieuse carrière à l’institut Jean-Jacques Rousseau de Genève, au départ une institution privée dont la mission était de former des instituteurs et de promouvoir l’Éducation nouvelle et la pédagogie active. Parallèlement, Piaget a assuré la direction du Bureau International d’éducation (BIE) de 1929 à 1968, et, de petite association non gouvernementale, il en a fait une institution internationale prestigieuse, précurseur de l’Unesco. Pourquoi le fondateur de la psychologie génétique s’est-il intéressé à l’éducation ? Et à quel titre ?
La découverte d'un autre Piaget
Xypas a commencé par consulter l’ensemble de l’œuvre piagétienne estimée entre 8 000 et 10 000 pages, consultation qui a demandé vingt ans, pratiquant les méthodes biographique et historico-critique. Ainsi a-t-il établi le corpus complet des écrits piagétiens sur l’éducation, formulé la théorie éducative du Maître que Xypas qualifie de « tripolaire et paradoxale », démontré son fondement psychologique et enfin déterminé en quoi son influence fut décisive sur la recherche pédagogique des cinquante dernières années (Xypas, 1997a).
Ensuite il a édité les textes concernant l’éducation morale et l’éducation à la citoyenneté à l’école. On y découvre un conférencier chaleureux et un pacifiste engagé préoccupé par la politique internationale, notamment la montée des nationalismes et des idéologies totalitaires. Afin de promouvoir la compréhension entre les peuples et les cultures, et, plus fondamentalement, d'éradiquer les causes anthropologiques de la guerre, Piaget prône l’éducation de la personne entière : éducation intellectuelle, morale et affective (Xypas, 1997b).
Approfondissant ces deux dernières dimensions, Xypas a exhumé la théorie piagétienne de l’affectivité, originale à plus d’un titre : elle se nourrit de la psychanalyse autant qu’elle se démarque de Freud ; elle éclaire la relation entre l’intelligence et l’affectivité ; elle débouche sur la construction des sentiments moraux, des idéaux et des échelles de valeurs ; elle comporte enfin des stades de développement spécifiques (Xypas, 2001a).
Pourquoi Piaget, psychologue de l’intelligence et épistémologue, s’est-il intéressé à l’éducation ? Poursuivant son investigation, Xypas s’est intéressé aux projets intimes qui établissent la cohérence de l’œuvre piagétienne et dévoilent le sens de sa vie. Il dévoile ainsi l’enfant précoce, l’adolescent sensible tourmenté par une crise religieuse, l’étudiant révolté par l’absurdité de la Grande Guerre, le pacifiste, le rebelle à l’ordre bourgeois, le réformateur humaniste qui se donne un projet éthique, (donner une assise scientifique à la morale), un projet humaniste (améliorer l’humanité par l’éducation) et un projet épistémologique (comprendre comment s’accroissent les connaissances) (Xypas, 2001b). Pour les autres apports du même auteur, voir la bibliographie.