La construction du Jean Bart se déroule selon une technique inhabituelle : pour éviter les aléas d'un lancement et l'immobilisation prolongée d'une cale sèche, les ingénieurs de Penhoêt construisent le cuirassé sur un terre-plein, accolé à une forme de radoub, l'ensemble étant entouré d'une enceinte. Le 6 mars 1940, le terre-plein est inondé et un déplacement latéral place le Jean Bart dans la forme de radoub. La sortie définitive est alors prévue pour le 1 octobre.
Dès le 18 mai, le capitaine de vaisseau Ronarc'h commence à s'inquiéter pour l'avenir de son bâtiment : « La nuit blanche que j'ai passée du 17 au 18 mai laisse dans ma mémoire une marque ineffaçable », déclare-t-il. Devant l'avancée allemande, la construction est accélérée : du 22 mai au 19 juin, 3500 ouvriers de l'arsenal travaillent au montage des chaudières, de l'appareil moteur et des transmissions. En l'espace d'un mois, on monte trois chaudières, l'appareil moteur, deux groupes de turbodynamos, les transmissions intérieures indispensables, deux pompes pour étaler d'éventuelles voies d'eau, et une partie de l'armement. Les deux hélices sont fixées le 6 et le 7 juin. Le 11 s'achève le montage des trois chaudières, dont l'allumage se termine le 14. La fermeture des doubles fonds a lieu le 17 et l'installation des pompes le 18. Le manque de temps empêche de faire de véritables essais.
La tranchée qui doit faire franchir au Jean Bart le plateau qui s'étend au sud de la forme de radoub est terminée à la hâte. La profondeur de dragage doit atteindre 9 mètres, sur 70 mètres de large ; cela force à attendre la grande marée, du 18 au 22 juin, pour sortir le bâtiment, ou à reporter l'opération au 3 juillet.
L'armement principal est limité à la tourelle avant; on renonce au montage de la carapace de la tourelle 2, dont deux canons seulement sont arrivés à Saint-Nazaire. Les pièces secondaires se limitent à quatre affûts doubles de 13,2 mm, complétés par deux affûts doubles de 90 mm, livrés le 15 et installés le 18, et par deux affûts doubles de 37 mm et deux affûts quadruples de 13.2 mm montés de justesse quelques heures avant l'appareillage.
Le creusement du canal de sortie est ralenti à cause d'un plateau rocheux, qui force à se contenter d'une bande de 50 mètres et une profondeur de 8,50 mètres — le tirant d'eau du Jean Bart est de 8,10 mètres.
Le 18 juin au matin, avec l'arrivée des Allemands à Rennes, le départ est fixé pour la nuit suivante. Le bâtiment ralliera Casablanca et non plus la Clyde, comme on le prévoyait initialement. Cinq remorqueurs participeront à l'opération.
Une colonne motorisée allemande est signalée sur la route de Nantes. Quatre blockhaus défendent l'accès des chantiers. Le Jean-Bart dispose lui-même de moyens d'auto-défense, mais des équipes de sabotage, armées de masses, de chalumeaux, prennent place aux points névralgiques du navire. À 13 heures, l'équipage se met aux postes de combat, et à 15 heures, l'équipe de veille de la tour observe la marche de la colonne, longue de 600 mètres. À 17 heures, les véhicules sont identifiés comme britanniques.
À la nuit, les manœuvres d'appareillage commencent. Un incident éteint les chaudières et les turbodynamos stoppent, privant le jean Bart d'énergie et de lumière. À 3 h 30, malgré tout, les remorqueurs commencent leur travail et font tourner le bâtiment de 20 degrés sur la droite pour le mettre dans l'axe de la forme de radoub avant de l'engager dans le chenal.
Dans la tranchée, les petites bouées sont à peine visibles et le Jean Bart s'échoue par l'avant sur la gauche, tandis que l'arrière repose sur la berge ouest. Après trois quarts d'heure d'effort, les remorqueurs réussissent à dégager le navire, qui finit par atteindre le chenal de la Loire aux premières heures de l'aube.
À 4 h 40, trois bombardiers allemands se présentent à tribord, à 1 000 mètres d'altitude. Une bombe de 100 kg explose entre les deux tourelles de 380, sans cause de dégâts significatifs — un trou de 20 centimètres et quelques cloisons soufflées. Des chasseurs français, interviennent, d'abord pris pour des appareils allemands et accueillis par des tirs de DCA. À 6 h 30, le Jean Bart est rejoint par deux torpilleurs d'escorte et, à 11 heures, il accoste au pétrolier Tam pour ravitailler en eau et en mazout. À 18 heures, le cuirassé fait route sur Casablanca. Des bâtiments britanniques proposent d'escorter le Jean Bart en Angleterre, ce qui est refusé.
Après de nouveaux incidents techniques, le Jean-Bart réussit à filer 24 nœuds et arrive dans le grand port marocain le 22 à 19 h 30.