Le roman d'apprentissage au XVIII siècle
Dans un premier temps, le parcours d'un néophyte est un topos de la littérature du XVIII siècle, prétexte à la virtuosité stylistique :
« J'aimais éperdument la comtesse de ... ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa, je me fâchai, elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna : et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. »
Dans cet exemple, la succession humoristique de juxtapositions montre clairement le peu d'importance des expériences en elles-mêmes du héros. À cette époque, la part psychologique des personnages est assez restreinte et, comme la plupart des personnages de contes, genre alors très en vogue (Voltaire), les personnages des récits d'apprentissage réfléchissent encore peu sur le sens de leur existence. L'influence du Romantisme bouleversera cette manière d'envisager le roman d'apprentissage.
En effet, au XIX siècle, un changement radical s'opère dans ce type de récit. Le héros acquiert une épaisseur psychologique autrement plus importante que celle des personnages du XVIII siècle.
Le roman d'apprentissage au XIX siècle
Le héros réfléchit sur ses expériences et en tire des conclusions sur le sens de la vie. Ses déceptions donnent lieu à des considérations complexes et approfondies de la part du narrateur (Balzac, Illusions perdues, 1837 - 1843).
Le jeune héros peut vivre des aventures similaires à celles qu'a vécues l'auteur. C'est le cas d'un certain nombre de romans autobiographiques. Ainsi, Jules Vallès fait le récit à la première personne des expériences de jeunesse de Jacques Vingtras dans L'Enfant , Le Bachelier et L'Insurgé. Mais le récit des aventures de Jacques Vingtras (initiales J.V., comme l'auteur) sont en réalité un moyen pour Jules Vallès d'expliquer sa propre enfance, son arrivée à Paris et tout ce qui l'a amené à s'insurger.
D'une autre manière, la présence du narrateur (et derrière lui de l'auteur) peut être l'occasion d'une distanciation critique. C'est le cas, par exemple, dans L'Éducation sentimentale de Flaubert. Il est évident, mais pas explicite, que le narrateur du roman se moque du héros et de ses déboires. Que le héros se confonde ou non avec le narrateur, le roman d'apprentissage est l'occasion d'une autocritique, si les expériences du héros sont celles qu'a vécues l'auteur dans sa jeunesse, ou bien d'une satire de mœurs. Dans l'Éducation sentimentale, Flaubert montre implicitement la futilité de toute expérience et l'évanescence de la vie de personnages impuissants à tirer un réel profit de leurs parcours :
« Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.
Il revint. »
Mais Flaubert parodie surtout le Romantisme et le topos de la scène de rencontre : ainsi le récit du dernier entretien entre Frédéric et Mme Arnoux se révèle humoristique (nombreuses exagérations) :
« Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. »
La construction du personnage du héros se révèle ainsi essentielle dans le roman d'apprentissage.
Outre ceux de Flaubert, les héros de Stendhal (Fabrice Del Dongo dans la Chartreuse de Parme, Julien Sorel dans le Rouge et le noir) ou de Tolstoï (Pierre à la bataille de Borodino dans Guerre et paix) sont élaborés pour être à la fois ridicules et touchants, et, derrière la moquerie, le roman d'apprentissage revêt toujours un certain caractère autobiographique.