Notre mémoire préfère le fond à la forme

Publié par Isabelle le 18/02/2020 à 14:00
Source: Université de Genève
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Des chercheurs de l'UNIGE et de CY Cergy Paris Université démontrent que les situations présentes évoquent en mémoire des situations passées qui partagent des ressemblances profondes et structurelles.

Sur quels indices notre mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.) s'appuie-t-elle pour rattacher une situation (En géographie, la situation est un concept spatial permettant la localisation relative d'un espace par rapport à son environnement proche ou non....) actuelle à une situation passée ? Contrairement à ce qu'expliquait la littérature existante jusqu'à aujourd'hui, des chercheurs de l'Université de Genève (L'université de Genève (UNIGE) est l'université publique du canton de Genève en Suisse. Fondée en 1559 par Jean Calvin, sous le nom d'Académie de Genève, comme un séminaire...) (UNIGE), en collaboration avec le CY Cergy Paris (Paris est une ville française, capitale de la France et le chef-lieu de la région d’Île-de-France. Cette ville est construite sur une boucle de la Seine, au centre du bassin parisien, entre les...) Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa...) en France, démontrent que ce sont bien les ressemblances de structure et de fond (le coeur de la situation) qui guident les évocations en mémoire, et non pas les ressemblances de surface (Une surface désigne généralement la couche superficielle d'un objet. Le terme a plusieurs acceptions, parfois objet géométrique, parfois frontière physique, et est souvent abusivement confondu...) (par exemple la thématique générale, le lieu ou les protagonistes). Ce n'est qu'en l'absence de connaissances qu'une personne fait appel aux indices de surface, les plus faciles d'accès, pour se remémorer une situation. Ces résultats, à lire dans la revue Acta Psychologica, sont particulièrement pertinents dans le domaine de l'éducation: ils soulignent la nécessité de mettre l'accent sur les aspects conceptuels des situations qui sont abordées en classe pour permettre aux élèves de s'appuyer sur des indices pertinents, et non pas d'être induits en erreur par des semblants de similarités.

Notre mémoire organise notre vécu selon deux traits principaux: les traits de surface, qui regroupent les ressemblances superficielles des situations (par exemple les lieux ou les personnes présentes), et les traits de structure qui caractérisent la profondeur de la situation et sa problématique. Selon la littérature existante, les individus ont tendance à privilégier les indices de surface lorsqu'ils traitent une situation. "Cela est souvent attribué au fait que notre cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle de nombreuses fonctions du corps, dont la motricité volontaire,...) cherche la facilité lorsqu'il s'agit de l'évocation et qu'en général la surface d'un souvenir est corrélée à sa structure", précise Emmanuel Sander, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (FPSE) de l'UNIGE.

En analysant la littérature existante, les chercheurs se sont aperçus que les travaux menés antérieurement se fondaient sur des situations qui n'avaient pas en commun uniquement des traits de surface, mais également une part de la structure, et que les participants n'avaient pas les connaissances nécessaires pour appréhender le fond des situations qui leur étaient présentées. "Nous nous sommes demandés si les traits de surface dominaient réellement les traits de structure lorsqu'une situation en évoquait une autre", explique Lucas Raynal, chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur...) à CY Cergy Paris Université et membre associé à la FPSE de l'UNIGE.

Le fond importe plus que la forme

Pour répondre à cette question, les chercheurs ont créé six récits qui ont en commun soit la surface, soit la structure, soit ni l'une ni l'autre (récits dits distracteurs) avec un récit cible. "Notre récit cible raconte l'histoire (Les Histoires ou l'Enquête (en grec ancien Ἱστορίαι / Historíai) sont la seule œuvre connue de l'historien grec Hérodote. Le titre signifie...) d'un pizzaïolo, Luigi, qui travaille sur une place fréquentée. Un second pizzaïolo, Lorenzo, vient s'installer juste à côté, lui faisant de la concurrence directe. Pourtant ses pizzas sont moins bonnes. Luigi donne alors un conseil de fabrication à Lorenzo afin que ses pizzas deviennent meilleures. Pour le remercier, Lorenzo déplace sa pizzeria pour mettre fin à la concurrence directe", précise Evelyne Clément, professeure à CY Cergy Paris Université. Parmi les six récits créés dans cette recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche...), certains mettent l'accent sur les pizzaïolos, d'autres sur le principe de concurrence résolue à l'amiable et certains aucun de ces deux traits.

Dans la première expérience, les six récits ont été lus par 81 participants adultes, avant que ceux-ci ne soient confrontés directement à l'histoire de Luigi et Lorenzo. Ils ont ensuite dû dire à quelle situation précédente ils rattachaient cette histoire. "81,5% des participants ont choisi le récit qui avait la même structure, soit le principe de concurrence, contre 18,5% pour celui partageant la même surface (des pizzaïolos) et 0% les récits distracteurs", relève Emmanuel Sander, montrant une nette (Le terme Nette est un nom vernaculaire attribué en français à plusieurs espèces de canards reconnaissablent à leurs calottes. Le terme est un emprunt au grec ancien...) prédominance pour les traits de structure, contrairement à ce qu'évoquait la littérature existante. Les chercheurs ont alors poussé l'expérience plus loin: ils ont à nouveau pésenté six récits à d'autres participants, mais cette-fois-ci, le récit mettant en avant le principe de concurrence précédent était accompagné de plusieurs récits décrivant des histoires de pizzaïolos (Expérience 2). La troisième et la quatrième expérience visaient également à affirmer la robustesse des résultats en augmentant le nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) de récits à mémoriser et en distrayant les participants avec des activités sans lien avec la tâche durant un délai (Un délai est d'après le Wiktionnaire, « un temps accordé pour faire une chose, ou à l’expiration duquel on sera tenu de faire une certaine chose....) variable (En mathématiques et en logique, une variable est représentée par un symbole. Elle est utilisée pour marquer un rôle dans une formule, un prédicat ou un algorithme. En statistiques, une...) (5 minutes ( Forme première d'un document : Droit : une minute est l'original d'un acte. Cartographie géologique ; la minute de terrain est la carte originale, au crayon, levée sur le terrain. ...) dans l'expérience 3 et 45 minutes dans l'expérience 4), avant la présentation du récit cible. "Les résultats de ces quatre expériences sont sans appel, puisqu'environ 80% des participants choisissent le récit avec la même structure plutôt que ceux partageant la même surface ou ne présentant aucune similitude", constate Lucas Raynal.

Et à l'école ?

Cette recherche démonte ainsi l'idée reçue selon laquelle notre mémoire se laisse guider par le principe de facilité et que les traits de surface dominent l'évocation. "L'être humain, dans sa manière de mémoriser, est moins superficiel que ce que l'on pensait et privilégie vraisemblablement la structure à la surface, appuie Emmanuel Sander. Ce n'est que par ignorance que les indices superficiels prendront le dessus. Le défi est réel à l'école, car les notions scolaires peuvent être opaques lors de l'entrée dans les apprentissages, d'où le risque que la surface soit privilégiée." Ces résultats jouent donc un rôle fondamental pour l'éducation. "Il s'agit en effet de rendre saillants les traits pertinents pour les élèves, soit les aspects conceptuels des notions enseignées, pour les amener à catégoriser les situations travaillées en classe en négligeant les aspects superficiels qui les induisent en erreur", conclut Evelyne Clément.


Pourcentage d'évocations reportées lors des quatre expériences pour les différents types de similitude.

Contact:
Emmanuel Sander - Professeur ordinaire - Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation - Emmanuel.Sander at unige.ch

Publication:
Cette recherche est publiée dans Acta Psychologica, DOI: 10.1016/j.actpsy.2019.102989
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