« À l'heure de dresser un bilan des évolutions techniques du vingtième siècle, et d'établir de même une ébauche de palmarès des hommes qui l'ont constitué, il est important de ne pas omettre celui qui fut l'un des personnages clés de son époque, offrant à ses contemporains son esprit créatif et l'étendue insoupçonnée de sa verve intellectuelle. Grand constructeur du vingtième siècle, Gabriel Voisin (1880-1973), véritable phénomène d'un monde moderne en devenir, aura ainsi exercé son talent, son génie, dans les deux secteurs de développement caractéristiques du second millénaire: l'aviation et l'automobile. Il sera en effet, durant une trentaine d'années, l'un des industriels français les plus prolifiques en ce qui concerne les projets, et les plus sophistiqués sur le plan des réalisations. »
« Épris de mécanique, doué d'une étrange intuition, d'une âme ingénieuse et d'idées à revendre, Gabriel Voisin est un virtuose du bricolage, inventif et généreux, doté de surcroît d'une obstination farouche et d'un caractère bouillant rehaussé d'une truculence langagière peu courante. Personnalité hors du commun, pourvu d'une étonnante capacité d'adaptation, Gabriel Voisin aura déroulé le fil de sa vie entre ombre et lumière, jonglant adroitement entre les exigences d'un marché industriel souvent chaotique et la ligne de conduite, inflexible et résolue, qu'il s'était assigné. »
« Lucide, altruiste plus que de raison, présentant une noblesse d'âme que bien peu lui renieront, il était conscient de la destinée unique et légendaire qu'il reçut en cadeau de l'existence. Nanti d'un esprit chevaleresque et d'une humilité à toute épreuve, il incarne à merveille la réussite sociale et le dévouement sans faille à sa patrie aux années sombres de l'histoire. »
— Gabriel Voisin, ou le pionnier magnifique, par Emmanuel Mère
« Depuis [19]24, j'ai toujours trouvé en [Gabriel Voisin] l'ami le plus sûr. Un génie de la mécanique. Il méprisait Citroën (c'est un ingénieur, un assembleur de pièces). Le goût, la sûreté de ses dessins mécaniques, l'élégance, une continuelle invention : l'aérodynamisme des lignes, la malle arrière, le pneu de secours, l'abaissement du centre de gravité, les “bains-de-pied”, pour les pieds des voyageurs, l'arbre central surélevé, l'usage de l'aluminium, l'influence de l'avion sur la voiture. Adoré et admiré des ouvriers. Je l'ai vu enseigner, dans ce langage d'usine qu'il maniait comme personne, ses ouvriers ébahis, se mettant à la place de l'homme, usinant la pièce à sa place. Inventeur comme Vinci. Je l'ai vu inventer des fusils, des pièges, des poêles, des lignes, des mini-moteurs (en Espagne), des meubles. Il peignait, dessinait, sculptait. Il s'est ruiné dix fois. [...]
[Gabriel Voisin] s'est ruiné parce qu'il n'était ni comptable, ni administrateur. Ses voitures trop parfaites, le coût de revient, il n'y pensait jamais. Indifférent à l'argent. Gai, violent, coléreux, enthousiaste, adoré des femmes, emmerdé par leur jalousie. Il avait trois ménages, il déjeunait deux fois avec deux femmes différentes. Rusé, roublard, Don Juan, burlador ; doué d'une puissance physique prodigieuse, se tuant au lit et à l'usine. [...] Je l'ai encore vu, il y a six ans, bricolant, montant ses meubles au premier étage au cours d'une inondation (une rivière passait sous sa maison), continuant à faire seul des travaux de géant. Jamais aidé, plein de mépris pour la bêtise, la lenteur des ouvriers, lui qui était l'aristocrate de l'adresse, de l'esprit, de l'audace, de l'invention. Un gentilhomme par la force, le courage, l'intrépidité. Sa vie ne fut qu'une longue lutte, aussi intense que le plaisir qu'il aimait, mais moins que le travail. Un des plus beaux, des plus complets types humains qui traversèrent ma vie. »
— Paul Morand, Journal inutile, tome 2, pp. 168-170 (janvier 1974)