Introduction
L’Histoire de la pensée évolutionniste raconte la succession des idées qui ont permis de comprendre le mécanisme de l'évolution des espèces.
L’Histoire de la pensée évolutionniste raconte la succession des idées qui ont permis de comprendre le mécanisme de l'évolution des espèces.
Ce sont chez les philosophes grecs qu'on trouve les plus anciennes traces d'explication de la diversité biologique que la Terre porte. Le présocratique Anaximandre, élève de Thalès de Milet, concevait déjà l'homme comme étant précédemment un poisson ou un animal proche de celui-ci. Il avança ainsi l’idée selon laquelle les hommes avaient dû passer une partie de cette transition dans la bouche de gros poissons pour se protéger du climat jusqu’à ce qu’ils puissent regagner l’air libre et perdre leurs écailles. La vie vient de l'eau pour Anaximandre.
Démocrite considère la vie comme un assemblage heureux d'éléments qui a pu perdurer de façon viable.
Platon inscrit la vie dans deux mondes. Un monde réel, idéal impalpable et un monde illusoire perçu par les sens. Il a une vision statique de la biocénose que l'on qualifiera de fixiste.
Son disciple Aristote classe le vivant sur une échelle de complexité : la Scala naturæ l'échelle de la vie. Pour Aristote, l'ensemble du vivant est pourvu d'une psyché (anima en latin). Il existe un continuum hiérarchisé allant de la plante à l'animal. Capable de sensation, de désir, de mouvement, celui-ci reste néanmoins inférieur à l'homme, qui possède l'apanage de la pensée. Mais comme Platon, Aristote défend une vision fixiste du monde vivant.
La culture judéo-chrétienne, notamment dans les récits de l'Ancien Testament, appuie les visions fixistes des philosophes grecs. Selon le récit de la Genèse, Dieu a créé tout le vivant de la Terre, y compris l'homme qui est à son image. C'est d'ailleurs pour découvrir cet ordre divin que Carl von Linné le père de la taxinomie a mis en place la classification binomiale.
Après la chute de l'Empire romain, les idées évolutionnistes continuèrent à être exposées par les savants et philosophes musulmans au Moyen Âge durant l'âge d'or de la civilisation islamique, alors que les théories anciennes de l'évolution et de la sélection naturelle étaient largement enseignés dans écoles islamiques. Le savant, historien et philosophe John William Draper a parlé au XIX siècle de la théorie mahométane de l'évolution.
Le premier naturaliste et philosophe musulman à développer une théorie de l'évolution fut le zoologiste Al-Jahiz (776-868) au IX siècle. Dans son Livre des Animaux, il dresse une anthologie animalière où est évoquée une évolution articulée selon trois mécanismes principaux : la lutte pour l’existence, la transformation d’espèces vivantes et l’influence de l’environnement naturel. Il marque ainsi l’unité de la nature et les rapports entre divers groupes d’êtres vivants.
À sa suite, pendant le X siècle, plusieurs penseurs musulmans reprennent ses idées sur l'évolution des êtres vivants, comme Ali ibn Abbas al-Majusi ou Nasir ad-Din at-Tusi. Selon Sigrid Hunke (1913-1999), Ali ibn Abbas al-Majusi (?-982 ou 994) a expliqué l'origine des espèces par la voie de la sélection naturelle 9 siècles avant Darwin. D'après Réda Benkirane, cette pensée naturaliste décrivant une évolution globale impliquant le minéral, le végétal et l’animal se retrouve entre autres chez le philosophe et historien iranien Ibn Miskawayh (932-1030)
Au X siècle, les Frères de la pureté (Ikhwan al-Safa ) décrivent dans une section de l'Épître des frères de la pureté la création des mondes et l'évolution par strates de la vie avec des détails qui auraient impressionné Darwin. On y trouve l'idée d'évolution à partir de la matière, laquelle se transforme en vapeur, puis en eau, en minéraux, en plantes, en animaux, en singes et enfin en hommes. Ainsi les groupes d’êtres parcourent dans l’engendrement de leurs formes définitives une évolution qui va du simple au complexe, passant par les quatre éléments (feu, terre, air, eau), les quatre natures (chaud, froid, sec, humide) et leurs combinaisons poursuivent encore la différenciation en règnes minéral, végétal et animal et précisent indéfiniment la spéciation du vivant.
L'épitre explique comment se déroule la manifestation par couches successives, ou stratifiées à partir du royaume minéral. Selon lui les entités minérales les plus développées vivent plus bas dans le royaume minéral jusqu'à ses plus hautes strates pour se mélanger imperceptiblement dans la strate supérieure du règne végétal. Il explique aussi l'existence de contacts entre les règnes animal et végétal ; et jusqu'au plus haut niveau du règne animal, dont le point culminant serait l'Homme. Les plus évolués seraient les hommes placés dans les hautes sphères, debout entre les anges et les animaux, pour servir sur la Terre comme lieutenants de Dieu.
Par la suite, Nasir ad-Din at-Tusi (1201-1274) suggère la sélection des meilleurs et l'adaptation des espèces pour l'évolution environ 6 siècles avant Charles Darwin. Il utilise pour expliquer les transformations des espèces, le mot takâmul, qui signifie en arabe « perfectionnement ». Selon Tusi, ce sont les transformations de l'environnement qui poussent les espèces à évoluer ; ainsi ce seraient les espèces dont les individus sont les plus diversifiés en formes qui s'adapteraient le mieux aux changements.
Tusi écrira ainsi : « "...l'équilibre (originel) a été endommagé, et les contrastes essentiels ont commencé à apparaitre à l'intérieur de ce monde très tôt. Par conséquent, quelques substances ont commencé à se développer plus rapidement et à s'améliorer plus que les autres." » et encore : « "Les organismes qui peuvent gagner les nouveaux dispositifs plus rapidement sont plus variables. En conséquence, elles gagnent des avantages par rapport à d'autres créatures." »
Farid Alakbarov étudie en détail ce domaine dans son livre intitulé : Nasiraddin Tusinin takamul gorushlari.
Enfin, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun (1338-1405) recourt aux notions d’ordre, de structure, de plan, de rapports entre les êtres et des permutations réciproques, de progrès graduel de la création et de continuum des êtres vivants. Il suggère également la transformation progressive et organisée du minéral vers le végétal, l'animal, le singe et finalement l'Homme.
Il écrit ainsi que : « "le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada)." »
Si ces écrits n'ont pas fait condamner leurs auteurs par les autorités islamiques, ils n'ont eu cependant que peu d'écho.
Au XVIII siècle, les idées fixistes sont partagées par un grand nombre de scientifiques dont fait partie Carl von Linné, le père de la taxinomie, qui met en place la nomenclature binomiale des espèces, toujours en vigueur, afin de mieux comprendre cet ordre divin. Contrairement à la scala naturæ, sa classification repose sur une hiérarchie de catégories de plus en plus précises regroupant les espèces semblables, mais Linné n'établit aucun lien de parenté entre celles-ci et effectue plutôt un lien avec leur plan de création. En s'inspirant des travaux d'anatomie de Nicolaes Tulp et surtout d'Edward Tyson, Linné constate que le chimpanzé présente plus de caractères communs avec l'homme qu'avec les autres singes et amène ainsi l'homme et le chimpanzé a cohabiter pour la première fois dans l'ordre des Primates en 1758 [].
L'étude des fossiles a également permis d'alimenter l'idée d'évolution. Georges Cuvier, fondateur de la paléontologie, remarque que plus une strate est profonde, plus les fossiles en son sein se démarquent des espèces actuelles et que certaines espèces apparaissent tandis que d'autres disparaissent. Fixiste et farouche opposant au transformisme de Lamarck, Cuvier devient le principal partisan du catastrophisme, théorie selon laquelle il y aurait eu plusieurs créations entrecoupées de catastrophes planétaires et qui permet de concilier la présence de fossiles d'espèces éteintes avec les récits bibliques. À l'époque, cette thèse s'oppose aux idées défendues par la thèse du gradualisme, établie en 1795 par James Hutton, puis par son complément l'uniformitarisme de Charles Lyell, qui postulent au contraire que les processus géologiques qui se sont exercés dans le passé lointain sont lents et graduels et s'exercent encore actuellement de la même façon et à la même vitesse. Selon ce principe, les changements géologiques se sont déroulés sur une bien plus longue période que les 6000 ans accordées à la Terre par les théologiens. Le principe du gradualisme sur l'évolution géologique sera ensuite repris par les évolutionnistes, dont Darwin, pour expliquer l'évolution biologique.
Un certain nombre de penseurs avaient affirmé ou suggéré l'idée d'une évolution des espèces, par exemple Jérôme Cardan dans De Subtilitate (1550), ou Giambattista della Porta dans son livre De Magia Naturale qui inspira Francis Bacon. Selon certains auteurs, dont Kohlbrugge, Jean Bodin aurait été l'un des premiers « évolutionnistes », avec son livre Heptaplomeres, qui ne fut publié qu'en 1841 en raison de son caractère scandaleux. D'autres (dont Franck Bourdier) considèrent qu'il n'y a évoqué, tout au plus, que la génération spontanée. Lucilio Vanini, qui fut brûlé vif, reprit quelques thèses de Cardan. On peut encore citer Paolo Sarpi, ou encore, de façon plus étrange, aussi bien Cyrano de Bergerac que le jésuite Athanase Kircher.
Si l'idée d'évolution commence à s'affirmer au milieu du XVIII siècle avec Maupertuis (Essai sur la transformation des corps organisés, 1754) et Buffon, la première théorie scientifique rendant compte de l'évolution des espèces dans le temps est attribué au naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck. La publication, en 1809, dans Philosophie zoologique, de sa théorie transformiste tournant résolument le dos au fixisme entraîne de virulents débats devant l'Académie des sciences.
Dans cet ouvrage, complété et corrigé par l'introduction de son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres en 1815, Lamarck tente de comprendre les êtres vivants en tant que phénomènes physiques. Cette démarche matérialiste et mécaniste s'oppose au vitalisme encore dominant à l'époque. Il expose une théorie des êtres vivants expliquant l'évolution des espèces à l'aide de deux tendances opposées:
Lamarck, comme nombre de ses prédécesseurs depuis Aristote, admet la transmission à la descendance de caractères acquis au cours de la vie d'un individu. Il est le premier évolutionniste moderne et on lui doit une des premières formulations des relations de parenté entre les grands groupes d'organismes, notamment les invertébrés.
Malgré de nombreuses critiques de la part des milieux religieux et scientifique, les idées transformistes reçoivent une adhésion croissante à partir de 1825 et ont permis de rendre le débat naturaliste plus réceptif aux théories évolutionnistes .
En 1859, Charles Darwin, naturaliste anglais, publie De l'origine des espèces. Il y reprend les idées de Lamarck tout en les critiquant et en les modifiant. Darwin ajoute surtout une foule de preuves en faveur de l'idée d'évolution (par transformation graduelle) et propose pour la première fois le mécanisme de la sélection naturelle ; mais il n'y remet pas en cause l'idée de l'hérédité des caractères acquis, citant même dans L'Origine des espèces les « effets cumulatifs du dressage » sur une lignée de chiens pointers.
Darwin propose d'ailleurs un modèle pour la transmission des caractères acquis sous le nom « d’hypothèse de la pangenèse » dans Les variations des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication (1868). Son modèle ressemble à celui qu’avait proposé Maupertuis dans sa Vénus physique (1745) et son Système de la Nature, hormis l’utilisation de la récente théorie cellulaire ; sans reconnaître pour autant l’origine de ses idées. Darwin introduit aussi l'idée d'une sélection sexuelle qui permet notamment d'expliquer les cas étonnant de dimorphisme sexuel comme les couleurs chatoyantes des mâles dans certaines espèces. Enfin, Darwin insiste sur le fait que l'espèce humaine est elle aussi le produit de l'évolution par sélection naturelle et sexuelle dans son ouvrage La Descendance de l'homme et la sélection sexuelle.
À la fin du XIX siècle, le moine autrichien Gregor Mendel découvre les lois de la génétique avec ses expériences sur les pois. En proposant un mécanisme pour l'hérédité, c'est-à-dire la transmission (au moins partielle) des caractères d'un individu à ses descendants. Toutefois, ses travaux ne seront pas diffusés et les découvertes de Mendel seront oubliées jusqu'à ce que des biologistes (Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak) au début du XX siècle, les redécouvrent. Les lois de l'hérédité mendélienne apportent alors un soutien crucial aux idées de Darwin.
Selon la théorie de la récapitulation, dont la formulation est due à Ernst Haeckel (début du XX siècle), chaque être vivant, au cours de son développement, récapitulerait l'histoire évolutive de son groupe. La « série des embryons » et la « série des ancêtres », qui aboutissent toutes deux au même individu, devraient être identiques. Sans être totalement fausse, cette théorie n'est que partiellement exacte et n'est justifiée par aucun mécanisme évolutif reconnu. Au contraire même, la néoténie (arrêt prématuré du développement maintenant des caractéristiques juvéniles chez l'adulte) est un processus évolutif fréquent, que l'on retrouve jusque chez les primates ; on admet par exemple que l'être humain ressemble plus à un jeune chimpanzé qu'à un singe adulte. Aldous Huxley a utilisé cette observation dans son roman Jouvence.
En 1910, le biologiste de Vries découvre les mutations génétiques. Ces modifications aléatoires du code génétique permettent d'expliquer la variabilité naturelle des caractères individuels, terrain sur lequel se fait la sélection darwinienne. Tout au long du XX siècle, la génétique émergente viendra étayer les idées de Darwin. Dans les années 1930, des biologistes comme Thomas Hunt Morgan font beaucoup progresser la génétique, notamment grâce à l'étude des chromosomes de la mouche drosophile.
Ces mêmes années, le statisticien et généticien Ronald Fisher apporte d'importants développement mathématiques à la théorie de l'évolution en lien avec les mécanismes de sélection naturelle mais surtout sexuelle fournissant par exemple une explication au fait que les membres des deux sexes, mâles et femelles, sont aussi nombreux dans la plupart des espèces. Les résultats de Fisher donneront naissance à ce qu'on appellera la génétique des populations.
Dans les années 1940, quelques pionniers (Theodosius Dobzhansky, Ernst Mayr, George Gaylord Simpson et Julian Huxley) fondent la théorie synthétique de l'évolution (TSE). Comme son nom l'indique, celle-ci est destinée à synthétiser et à englober dans une vision d'ensemble les données accumulées séparément par la génétique, la biologie et la paléontologie.
Simultanément, un embryologiste autrichien, Richard Goldschmidt, propose sa théorie du monstre prometteur.
Au cours des années 1960, William Hamilton poursuivra les travaux de Fisher. Il contribuera par exemple à la théorie de la reine rouge expliquant l'avantage de la reproduction sexuée en ce qu'elle permet de résister de façon plus efficace aux parasites.
En 1975, le biologiste Amotz Zahavi formulera le principe du handicap qui permet d'expliquer certaines formes impressionnantes de dimorphisme sexuel. Ce principe explique le fait que dans certaines espèces les mâles (en général) présentent des caractères exubérants car ce faisant ils montrent qu'ils sont capable de survivre malgré le handicap qu'inflige une telle exubérance (ils sont par exemple plus visibles des prédateurs). Les femelles ont donc intérêt à choisir pour leur progéniture un père qui a le handicap le plus fort et qui est donc le plus capable de dépasser ce handicap.
Au cours des années 1980, la théorie darwinienne se verra développée sous l'angle mathématique et statistique par des biologistes comme John Maynard Smith. Ce dernier s'inspirant de la théorie des jeux développée par le mathématicien John Nash, introduira le concept de stratégie évolutionnairement stable qui désigne le fait que lorsque plusieurs populations sont en compétition, celles qui dominent les autres vont se répandre tandis que celles qui sont dominées vont disparaitre.
Maynard Smith collaborera aussi avec le biochimiste Eörs Szathmáry dans un travail de synthèse sur les transitions majeurs dans l'histoire de la vie intitulé comme l'apparition du code génétique, des eucaryotes, des êtres multicellulaires, ou encore l'apparition des sociétés humaines.
Enfin, en privilégiant l'approche simultanée des organismes, certains auteurs comme Leigh Van Valen, William Rice ou encore en France le biologiste Thierry Lodé insistent sur les processus de coévolution et réfutent certains points de la théorie néodarwinienne. Dans sa théorie de la reine rouge, Van Valen postule que l'évolution résulte des interactions entre organismes et se poursuit perpétuellement, tandis que les théories du conflit de Rice et Lodé proposent que l'évolution résulte principalement des interactions antagonistes, et notamment du conflit sexuel.