Le père de la sociologie des sciences est Robert K. Merton qui, le premier, considère la science comme une « structure sociale normée ». Dans un article de 1942 devenu un classique de la sociologie des sciences (“The Normative Structure of Science”, republié en 1973), Merton identifie un ensemble de normes qui ensemble constituent ce qu'il appelle l'Ethos de la science et sont censées guider les pratiques des individus et assurer à la communauté son autonomie :
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L'universalisme, qui est une injonction méthodologique visant les considérations qui peuvent être retenues lors de la formulation d'un jugement. L'acceptation ou le rejet d'une proposition scientifique ne doit pas dépendre des attributs sociaux ou personnels de l'énonciateur. Le respect de cette norme, comme pour les suivantes, n'est pas tributaire d'une quelconque bonne volonté des scientifiques. Elle est inscrite au cœur du système de contrôle de la production de connaissance. Ainsi, dans un comité de lecture, les noms des personnes choisies pour évaluer un texte soumis à publication sont tenus secrets.
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Le communisme, encore appelé «communalisme» pour éviter les confusions, dérive de la reconnaissance par Merton du caractère de «bien public» des connaissances scientifiques. L'examen des propositions émises par les scientifiques étant un processus collectif, il ne doit pas être fait obstacle à leur libre circulation au sein de la communauté. En conséquence, l'appropriation privée doit être réduite au minimum.
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Le désintéressement, comme le souligne Merton, n'est certainement pas la traduction de qualités morales propres aux chercheurs (altruisme, honnêteté, libido sciendi...), mais la marque d'un système de contrôle récompensant les résultats scientifiquement valides. Le scientifique, même (et surtout ?) le plus mercantile, n'a aucun intérêt à faire circuler un résultat douteux. Ce qui selon Merton explique «la quasi-absence de fraudes dans les annales de la science» (Merton 1973 (lien), p. 276). Cette troisième norme sera bien sûr au cœur des plus vives critiques adressées à Merton.
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Le scepticisme organisé : les résultats sont soumis à un examen critique avant d’être acceptés et peuvent toujours être remis en cause. Cette norme n'est pas une forme de défiance instinctive du chercheur vis-à-vis des dogmes ou des actes de foi, mais bien plutôt l'institutionnalisation de la remise en question systématique des résultats des chercheurs, au travers de dispositifs tels que les revues à comité de lecture, qui conditionnent la publication d'un article à sa relecture critique par les pairs de l'auteur. C'est aussi une règle méthodologique qui consiste à ne pas respecter les clivages entre le sacré et le profane, entre ce qui requiert un respect aveugle et ce qui peut être objectivement analysé.
Cet ensemble de normes n'est pas livré par Merton sur la base de ses intuitions des réalités du monde scientifique. C'est le résultat de l'examen, d'un point de vue sociologique, de la révolution scientifique et technique que connut l'Angleterre à la fin du XVII siècle. Il montre en particulier que certaines valeurs véhiculées par le puritanisme pourraient avoir contribué à l'accélération du développement de la science dans ce pays.
Ces quatre normes, qui sont intériorisées par les scientifiques pendant leur apprentissage et entretenues par leur insertion institutionnelle dans le système, font de la science un système social distinct et relativement autonome, qu'elles stabilisent et régulent en la protègeant d'abus internes et en lui permettant de résister aux influences et intrusions des acteurs politiques et économiques. Elles rendent possible l'exercice d'une libre rationalité.
C’est dans une société démocratique que ces normes ont le plus de chance d’être respectées, favorisant le développement de la science. La sociologie mertonienne des sciences domine les années 1950 et 1960. Elle refuse de s’intéresser au contenu de la science qu’elle considère comme étant du ressort de l’épistémologie.