C’est Emmanuel Kant qui, au XVIII siècle, introduit le terme arts plastiques. Il inscrit alors cette discipline dans la tradition philosophique en l’identifiant aux arts de la forme. La notion d’arts plastiques n’apparaît officiellement que tardivement, c’est-à-dire dans les années 1970. Cependant on peut tout de même appliquer cette notion à la période moderne et contemporaine de l’art que nous situerons à partir de la remise en question de l’académisme puisque c’est à partir de cette période que s’ouvre réellement le champ de l’art. Déjà, une rupture émergea avec de nouveaux sujets picturaux. On compte parmi eux le Déjeuner sur l’herbe de Manet, œuvre rejetée par le salon officiel de 1863 mais exposée au salon des refusés la même année, ou encore son Olympia exposée quant à elle au salon officiel mais qui fit scandale. Puis dans la même série d’œuvres jugées « obscènes », on peut voir L’Origine du monde de Gustave Courbet. Ensuite c’est le mode de représentation qui est renouvelée, et l’un des précurseurs est Claude Monet avec son Impression, soleil levant exposé en 1874 dans l’ancien atelier du photographe Nadar convertit en Salon des indépendants. Ce tableau fut à l’origine du mouvement impressionniste, nommé comme cela par un critique d’art lors de cette exposition. Après cela, d’autres mouvements naîtront encore du scandale. Une autre rupture fut celle de l’abstraction qui marque la perte d’un repère essentiel : la figuration. Enfin un autre repère disparaît avec l’avènement du ready-made de Marcel Duchamp : la dimension esthétique de l’œuvre. Quelle relation la société entretient elle donc avec les arts plastiques s’il n’existe plus ces repères qui furent les bases de l’art depuis, on pourrait dire, son origine ? Cette question est liée directement à la notion d’arts plastiques née avec une partie de l’art moderne et qui met en place de nouvelles formes et de nouveaux médiums allant jusqu'à l’hybridation des domaines artistiques et à l’apport d’autres spécialités non issues de l’art. Nous verrons donc comment ces nouvelles formes s’intègrent dans la société puis quelles peuvent être la relation entre art et société et enfin quelles nouvelles réflexions amènent ces nouvelles formes plastiques.
Quels rapports s’établissent entre la société et les arts plastiques ?
Ces nouvelles formes plastiques sont, pour la majorité, incomprises et rejetées par le public. Elles s’adressent essentiellement à certains connaisseurs. C’est l’un des paradoxes de cette partie de l’art actuel puisqu’il veut s’adresser à un public qui s’est élargi mais qui est mis à l’écart de tout le système que cet art met en place.
Désormais, les œuvres d’arts n’invitent plus spontanément le public à les observer, elle ne donne plus envie qu’on les regarde. La dimension esthétique, qui fut une valeur commune à tous, est aujourd’hui perdue pour les tenants de cet art, ou parfois encore, reléguée au second plan. Aujourd’hui les œuvres ont essentiellement des dimensions philosophiques, conceptuelles, politiques, etc. Mais qui peut prétendre s’intéresser à tous ces domaines ? Bien sur, ce n’est pas la majorité de la population. Mais alors quel regard doit-on porter sur ces œuvres ? Quelle attitude adopter face à cette incompréhension ? Remarquons que ces œuvres ne demandent pas au spectateur d’adopter une place purement intellectuelle, autrement elles pourraient se réduire à un simple texte théorique ou à une simple illustration. Au contraire, quel que soit son aspect, une œuvre d’art requiert l’attitude esthétique, c'est-à-dire qu’elle demande qu’on l’appréhende aussi par notre imagination et notre perception sensible. Par conséquent, l’œuvre d’art actuel, bien qu’elle fasse appel à notre intellect en nous poussant à la réflexion, ceci ne veut pas dire qu’il ne faille plus la regarder, loin de là, puisque c’est ce regard qui la fait être œuvre. En d’autres termes, une œuvre d’art qu’elle soit une simple proposition, ou bien encore un objet non artistique, requiert du public sa faculté à jouer le jeu, c'est-à-dire de « voir » comme art ce qui apparaît être pour lui tout sauf de l’art, et de s’interroger sur ce qu’implique cette décision et sur ce que révèle ce genre d’expérience. Il est tout de même devenu très difficile de comprendre les œuvres d’art actuel puisque la plupart du temps elles mettent en place une réflexion sur leur propre existence (auto-réflexion) qui ne laisse guère de place à une interprétation extérieure. C’est pourquoi l’œuvre devient un langage codé, réservé à des initiés qui connaissent déjà l’œuvre en amont, qui connaissent ce que l’artiste a voulu mettre en place. À ce propos, ces œuvres du XX siècle ont souvent été accompagnées de manifestes, ou d’écrits théoriques des artistes sur leurs propres œuvres.
Avec Marcel Duchamp et son fameux urinoir, Fountain, les critères de l'art, qui sont restés les mêmes depuis toujours, éclatent. L'objet d'art n'a plus aucune valeur d’usage, ni de valeur symboliques, ni même de valeur esthétique. Ceci marque une nouvelle rupture : c'est désormais l'intention de l'artiste qui fait œuvre, à condition que celle-ci soit reconnue par l'institution. C'est en effet l'institution qui reconnaît la valeur artistique de l'objet. Précisons que l’institution n’est pas seulement le lieu d’exposition mais aussi les médias, les critiques d’art, les historiens, les commissaires, les "inspecteurs de la création" du ministère de la culture, etc., en bref tout ceux qui fondent le cercle privé et restreint de certaines oligarchies ou des connaisseurs de l'art. Cependant deux autres critères importants déterminent ces œuvres d'art : la spéculation et la médiatisation. Ces œuvres sont devenues un objet d'échange dont la valeur peut varier, telles les actions à la bourse. En effet, selon la tendance, selon le cours du Marché de l'art, l'œuvre prend plus ou moins de valeur. La médiatisation y est pour quelque chose : ce sont les médias qui traquent le scandale, le fait artistique qui fera sensation, etc. C'est principalement eux qui permettent à l'artiste de se faire reconnaître. Par exemple, si un nouveau concept artistique, mis en exposition dans une galerie ou autre, plait sur le marché de l'art, l'artiste sera de plus en plus médiatisé et le prix de l’œuvre augmentera. L’œuvre devient ensuite objet de collection, toujours prisé.
De nouvelles formes plastiques qui amènent à de nouvelles réflexions
Au XX siècle, on peut dire qu'une partie de la peinture cherchait, ou commençait déjà à se détacher de tout ce qui l’avait jusqu’à présent déterminée : la représentation. De plus l’avènement de la photographie remet en question la fonction de la peinture, c'est-à-dire son pouvoir de reproduire l’image du réel. En effet, les nabis, ou des peintres comme Van Gogh ou bien encore Paul Cézanne s’appliquent à prendre plus en compte l’atmosphère, l’ambiance rendue par la représentation plutôt que la représentation elle-même. Ils travaillent la couleur, la forme, le rendu de la lumière etc. L’idéal de beauté dans la représentation n’est plus à l’ordre du jour pour certains. Cette attitude marque un réel détachement avec les valeurs établies à l’époque jugées « académiques » et « officielles ». Suivra au XX siècle les fauves ou encore les cubistes déjà parfois ancré dans l’abstraction. De plus en plus, la représentation est mise à mal. Avec Kandinsky la peinture abstraite est à son comble. Celui-ci voit à travers la peinture, détachée de la représentation, donc dans la pureté des formes et des couleurs, le moyen d’exprimer le contenu de l’âme. Cela rappelle clairement le mythe de la caverne de Platon, où l’esclave s’arrache du monde des ombres et des reflets (la représentation) pour entrer dans le monde des Idées, dont l’Absolu, qui est le Bien, est aussi la plus haute qualité de l’âme. Il se pose donc la question d’une possible autonomie de l’art puisque celui-ci n’est plus enfermé dans le système de la représentation mais exprime, désormais seul, le rapport sensuel et intellectuel de l’artiste par rapport a son œuvre mais aussi de l’œuvre par rapport à son public. Le spectateur est débarrassé de la barrière que fut la représentation : il se laisse naturellement séduire, ou non, par l’œuvre d’art qui est présente pour elle-même, c'est-à-dire uniquement pour attendre du spectateur une attitude esthétique et intellectuelle et non par pour être jugée sur une quelconque autre valeur qu’elle soit technique ou autre. (Manière de plus ou moins bien représenter le réel, etc.).
Une autre valeur est remise en question : celle de l’esthétique. Déjà au XIX siècle cette valeur est transformée. Le Beau n’a plus les mêmes valeurs. On pense par exemple à Monet et Courbet lorsque « la beauté » n’est plus dans l’imitation de la nature telle qu’on la perçoit, et ni même dans les sujets bien établis de l’Académie des Beaux-Arts. Et dès le XX de nombreux mouvements rejettent la notion de beauté, notamment après la 1 guerre mondiale, tel que l’expressionnisme et la nouvelle objectivité (ainsi pour Heidegger la beauté est la "peste en temps de guerre"). Et plus le temps passe, plus les artistes ignorent la valeur esthétique de l’œuvre d’art. Ils ne font plus d’elle le critère de ce qui détermine l’œuvre en tant que telle. Cette attitude montre la critique de la « belle forme » qui était imposée par l’académisme de la fin du XIX siècle et l’affirmation de la liberté de création et d’expérimentation dans le domaine de l’art. Mais cette « innovation » ne se situe pas seulement au niveau formel. De nombreux mouvements ont employé des matériaux issus de l’industrie ou de la consommation quotidienne, c'est-à-dire des matériaux non nobles, comme on le remarque dans le Pop Art ou l'art brut voire d'aucun materiau quand il s'agit par exemple d'art conceptuel. Ces tendances créatives, qui perdurent encore aujourd’hui, marquent l’ambition d’abolir les frontières entre « basse » et « haute » culture afin de faire entrer l’art plus facilement au sein de la société. Cependant l’art a toujours du mal à s’intégrer dans la société puisque celle-ci vit de plus en plus dans l’urgence de l’action, prône le fonctionnel et le pratique alors que les arts plastiques demandent qu’on prenne le temps de les contempler.
L’art moderne et surtout l’art contemporain recherchent beaucoup plus à intégrer l’œuvre dans le quotidien. Il s’est mis donc en place de nouvelles façons, de nouveaux moyens d’amener l’œuvre au public et ceci passe aussi par la présentation de l’œuvre ou même par la présentation du concept mis en place par l’œuvre. Souvent l’espace investi par l’œuvre devient actif, et parfois même fait partie intégrante de l’œuvre : c’est le cas dans les installations. L’artiste Dan Graham met en place des installations dans lesquelles le spectateur participe de différentes manières à la « finition » de l’œuvre. D’une part il agit dans l’espace et dans le temps et d’autre part il interroge le concept d’art, c'est-à-dire ce qui fait de l’installation une œuvre d’art. Dans l’une d’elle, Opposing Mirrors and Video Monitors on Time Delay, l’importance du lieu, de l’espace occupé par l’installation, doit être prise en compte. En effet l’œuvre ne se présente pas à nous de la même manière qu’un tableau ou qu’une sculpture. Ceux-ci pourraient être exposés dans n’importe quel lieu, ils garderaient toujours plus ou moins d’autonomie dans l’espace, séparé de celui-ci. La peinture par exemple, présente un espace artificiel et elle-même s’expose dans un espace réel qui n’est pas en continu avec l’espace qu’elle représente. Ici, au contraire, l’espace fait partie intégrante de l’installation. Le spectateur entre dans l’œuvre et a désormais un rôle participatif puisque il y est filmé, il est donc acteur de la vidéo et devient ensuite spectateur de lui-même, de son propre environnement espace/temps, à savoir de son passé immédiat, lorsque la vidéo est rediffusée sur un autre écran. Beaucoup d’autres œuvres mettent en place une présentation d’œuvre originale qui interpelle le public et le rend désormais acteur du concept établi par l’artiste.