La famille Le Veneur de Tillières
Au début du XVI siècle, Jean Le Veneur, évêque-comte de Lisieux (fils de Philippe Le Veneur, baron de Tillières, et de Marie Blosset) est le bâtisseur du pavillon d'entrée (châtelet). Proche de François I, il siège à son conseil. Il devient grand aumônier de France en 1525 et est fait abbé du Mont-Saint-Michel. Il devient cardinal en 1533. Il meurt en 1543.
Au XVII siècle, Tanneguy II Le Veneur, comte de Tillières, est dépêché en Angleterre pour négocier le mariage d'Henriette de France, sœur de Louis XIII avec le futur roi Charles I. Tanneguy II vécut sur ses terres de Tillières et laissa Carrouges à son frère Jacques, abbé de Silly. En 1637, Jacques Le Veneur de Tillières se démit de son abbaye pour se consacrer entièrement à Carrouges. Il fit aménager et décorer le château et le parc à partir de plans et dessins de Maurice Gabriel, architecte à Argentan. Mais la famille s'insère également dans la vie locale par une activité de maîtres de forge.
À la fin du XVIII siècle, Alexis Le Veneur, vicomte de Tillières, est militaire et partisan des idées progressistes. Il est l'époux d'Henriette de Verdelin (1757-1834), fille de la marquise de Verdelin (1728-1810) qui est une correspondante et protectrice de Jean-Jacques Rousseau. Adhérant aux idées progressistes, il prend position pour l'abandon des privilèges avant la Révolution. Il participe à plusieurs campagnes militaires qui lui valent le grade de lieutenant général puis de général de division. Il est élu maire de Carrouges et administrateur du département de l'Orne, puis 1 président du Conseil général de l'Orne et enfin député de l'Orne au Corps Législatif. Il est fait Comte d'Empire avec majorat par Napoléon Bonaparte. Il meurt en 1833 à l'âge de 86 ans.
Le château sera resté cinq siècles dans cette noble famille « Le Veneur » dont les membres remplirent dignement leur rôle social, jusqu’au 23 avril 1936, date à laquelle Marie Gaston Tanneguy IX, comte Le Veneur de Tillières, n’ayant pas de descendance mâle et subissant le déclin de l'économie rurale de cet entre-deux guerres, se voit contraint de céder le château à l’État qui, dès 1927, l’avait classé parmi les monuments historiques, pour la modique somme de 200 000 Francs.
Légende de Carrouges
Une légende raconte qu'une comtesse de Carrouges surprit son époux dans les bras d'une autre femme. Surprise et furieuse, elle poignarda la malheureuse qui succomba à ses blessures. Néanmoins, cette dernière était une fée qui entreprit de maudire la famille de Carrouges avant de mourir. C'est ainsi que le lendemain du meurtre, le comte était découvert assassiné à son tour. À cette nouvelle, une tâche rouge apparût sur le front de la comtesse qui, quelques mois plus tard accoucha d'un fils lui-même marqué de cette tâche au front. Elle lui donna le nom de Charles (ou Karl-le-Rouge). Et c'est de là que vint le nom Carrouges.
La légende de la Fée de Carrouges
Le Château de Carrouges est une forte belle demeure dont certaines parties remontent au XIV siècle, et sont le fait du chevalier Jehan IV de Carrouges. Après la Guerre de Cent Ans, le grand Sénéchal de Normandie, Seigneur du lieu, Jehan Blosset, époux de l’héritière de Jehan IV, y reçut le Roi Louis XI qui l’avait fait chef de sa garde rapprochée.
Cent ans plus tard, Le Comte Tanneguy Le Veneur, héritier de Marie Blosset, y accueillit la reine Catherine de Médicis et ses jeunes enfants François II, Charles IX et Henri III, en chemin vers le Mont-Saint-Michel. Cette noble famille Le Veneur occupera, aussi bien sous la Monarchie, l’Empire que sous les Républiques, de très hautes fonctions et charges même épiscopales.
Cependant c’est bien avant cette époque que se déroula cette triste affaire qui ensanglanta le blason des seigneurs du lieu.
Cette histoire donna lieu à moult dits, odes ou déclamations de ménestrels et devint, du fait, cette légende de la Fée de Carrouges qu’aimaient à raconter au cours des banquets et des tournois, les Seigneurs du Comté, tels Jean II d'Alençon (Valois) « Le gentil Duc de Jeanne d’Arc » dont l’historiographe était le mari d’une Dame de Carrouges.
Le Comte Ralph, Seigneur de Carrouges, était un beau et valeureux chevalier chargé de défendre le Duché de Normandie contre les invasions éventuelles des Angevins ou des Seigneurs du Maine, ses voisins, via le poste frontalier qu’était son château fort. Il avait épousé la fille d’un seigneur voisin, la comtesse Louise de la Motte-Fouquet, fort jolie du reste et parée de toutes les qualités du cœur et de l’esprit. Et après huit ans de mariage, une seule chose ternissait leur bonheur : « Elle ne lui avait point encore donné d’enfant ».
Aussi, quelle ne fut pas la joie de Ralph à l’annonce de la grossesse de son épouse ! Il décida sur-le-champ de convier tous les seigneurs voisins et ses amis chevaliers à venir festoyer quelques jours au château pour marquer l’évènement.
Au programme, chasses sur ses terres, détentes et ripailles, jeux, jongleries et ménestrandie. Le dernier jour, le Comte décida d’une grande chasse au gros gibier qui durerait jusqu’au soir. Dès l’aube, les veneurs, cors en bandoulière, avaient découplé les chiens. Ceux-ci flairèrent rapidement une piste et levèrent un dix-cors rusé et agile ; le genre de cerf qui met à l’épreuve la résistance et l’habileté des chasseurs. Au bout du jour, ces derniers, épuisés, abandonnèrent les uns après les autres la poursuite afin de ne pas rater l’ultime banquet.
Seul, le comte Ralph, obstiné et fier, ne s’avouait pas vaincu et poursuivait le dix-cors qui l’emmena aux confins de la forêt de la Motte. Il finit par se retrouver au fond d’une vallée sauvage et fraîche où coulait une petite rivière que le comte suivit et qui l'amena bientôt au milieu d'une clairière plantée de grands arbres en quinconce autour d’une petite chapelle.
Il faisait se désaltérer son destrier à l’eau de la fontaine qui murmurait juste derrière l’édifice quand il perçut des bruits sous les feuillages. Promptement il enfourcha sa monture : « Il le ramènerait coûte que coûte, son dix-cors, en l’honneur de son futur héritier ! Il était déjà venu à bout d’ennemis bien plus redoutables ! pensa-t-il. Le cerf semblait remonter le cours du ruisseau et s’enfoncer aux creux de gorges dont les berges devenaient difficilement praticables. Des blocs éboulés venant des escarpements rocheux où semblaient se lover des grottes, rendaient le terrain trop pénible aux sabots de son cheval. Ralph mit pied à terre tout en s’extasiant sur la splendeur sauvage de ce coin de forêt que son épouse avait négligé de lui faire découvrir. Il songeait à lui en faire la remarque quand un murmure cristallin attira son attention. Il remarqua des nuées légères s’élevant au milieu d’un bassin de fortune et distingua une ravissante créature qui s’y baignait en chantant et dansant joliment dans les vapeurs chaudes. C’était un enchantement de la voir ainsi onduler avec souplesse et grâce et le comte fut aussitôt charmé. Aussi, quand la déesse des eaux l’aperçut et l'invita à venir la rejoindre, sans hésitation, Ralph se laissa entraîner, ravi, dans le tourbillon des eaux.
Quand Ralph revint au château, une frange dorée à l’Orient annonçait le lever du soleil. Il expliqua à son épouse en pleurs, qu’il avait dû passer la nuit dans la chaumière d’un bûcheron après s’être égaré en suivant son cerf. Seulement, le soir venu, il courait déjà rejoindre en secret l’enchanteresse. Pendant un temps il put s’échapper sans que nul n’en sache rien, mais une nuit, Louise fut prise de douleurs et pria ses servantes d’aller quérir son mari et l’on découvrit sa couche vide. Intriguée et inquiète, le soir suivant, la comtesse fit le guet et constata les escapades nocturnes de son époux. Elle résolut de le suivre et découvrit son infortune.
La jalousie l’envahit aussitôt mais elle attendit que la nymphe se retrouve seule pour jaillir et la poignarder en plein cœur. Sa rivale émit un long gémissement tout en la maudissant et s’écroula dans la fontaine avant de disparaître dans les nuées blafardes.
Satisfaite, la châtelaine regagna promptement sa demeure pour y découvrir avec stupeur que son époux venait d’être retrouvé sans vie dans sa chambre, une fine blessure dans la poitrine. Louise fut au désespoir. Des fièvres ardentes au cours desquelles elle prétendait qu’une tache rouge l’aveuglait, troublèrent son sommeil et au matin elle accoucha d’un fils, beau comme son père, mais avec une tache rouge au milieu du front. C’était la marque de la malédiction. Celle-ci frappa les héritiers de Ralph et de Louise jusqu’à la septième génération. La naissance d’une fille à qui la tache fut épargnée, mit fin à la malédiction.
On dit que le nom de Carrouges viendrait de : car rouge « chaire rouge », en souvenir de ces événements. Mais la véritable étymologie du nom "Carrouges" serait plutôt « quadrivium », qui signifie carrefour.
La famille de la Comtesse de la Motte-Fouquet, convertie à la religion réformée, émigra en Allemagne pour fuir les exactions de la Sainte Ligue pendant les guerres de religion. Friedrich de la Motte-Fouquet, auteur romantique allemand du XVIII siècle est un descendant de la famille de la comtesse à laquelle il dédia son ode « Ondine » dit-on.
Dernier duel judiciaire autorisé par la chambre de Paris
Le Duel de la Dame de Carrouges
Cette histoire figurait sur une fresque de l'abbaye Saint-Étienne de Caen et aussi sur une tapisserie du château de Charles IX à Blois et elle est développée par « Mary Cousin » dans un ouvrage historique relatant, au fil de son épée, toute la vie de ce valeureux Seigneur.
Notre seigneur, Jehan IV de Carrouges, était un preux et vaillant chevalier à l’image de son père qui avait été honoré de la haute charge de Capitaine et Viscomte de Bellême sous le règne du Roi Jean Le Bon.
Alors qu’il venait d’épouser, en deuxièmes noces, Marguerite de Thibouville, dame de Fontaine la Sorel, il fut appelé à suivre l’Amiral Jean de Vienne dans une expédition guerrière en Écosse.
Pendant son absence lointaine, soucieux de ne point laisser sa jeune épouse isolée dans son château de Carrouges, il la conduisit auprès de siens, au château de Fontaine la Sorel, non loin de Brionne, où il la retrouva après une bien pénible campagne. Après s’y être reposé un temps, il passa visiter sa mère, au manoir de Capomesnil situé entre Pont-l'Évêque et Saint-Pierre-sur-Dives, afin qu’elle accueille Marguerite pendant qu’il irait rentre compte de sa mission auprès du jeune Roi de France (Charles VI).
Malheureusement, c’est là qu’elle se fit violer le 18 janvier 1386. Malgré les menaces de déshonneur qu’elle encourrait en dévoilant les faits, elle accusa toujours l’écuyer Jacques Le Gris, chambellan, au même titre que son époux, du Comte Pierre II d’Alençon dont il était de surcroît le favori. Jehan demanda tout de suite réparation de l’outrage au Comte qui rejeta l’accusation en ajoutant qu’il répondait de son favori.
En faveur auprès du Roy qu’il venait justement de visiter, le Seigneur de Carrouges obtint que sa cause soit soumise en dernier appel au Parlement de Paris qui ne réussit point à trancher et accepta la demande de Jean de Carrouges de faire appel au jugement de Dieu. Il ordonna donc un duel judiciaire qui eut lieu le 29 décembre 1386 à Paris, présidé par le Roy Charles VI et sa jeune épouse Isabeau de Bavière.
Selon un rituel très ancien, le duel se fit à cheval d’abord puis à pied ensuite. Bien que blessé, notre Seigneur de Carrouges réussit à faire choir Le Gris et à le tenir en respect avec son épée « Manus Deï » avant d’exécuter la justice de Dieu avec l’accord du Roy. Ainsi, même sans les aveux de l’accusé, la mort reconnaissait en Le Gris le criminel.
Jehan de Carrouges continua sa carrière de Chevalier au service du Roy et trouva la mort en croisade contre les Sarrazins de Bajazeth, à la fameuse défaite de Nicopolis où il avait suivi son compagnon Jean II Le Meingre dit Boucicaut .
Ses trois fils Robert, Thomas et Jehan ne ternirent point l’honneur de la famille en combattant vaillamment au prix de leur vie, contre l’invasion anglaise et du coup, ils se virent confisquer leur château de Carrouges au profit d’un écuyer du Roi Henry V d’Angleterre, « Jean de Montoëre ». C’est Jean Blosset, fils de l'époux de l’héritière de Carrouges qui recueillera le château après la Guerre de Cent Ans.
Un livre en français consacré à ce duel a été écrit par Eric Jager et publié chez Flammarion: Le dernier Duel.