Plusieurs sources apparaissent, évidentes, ou cachées...
- Dans le Devonshire on se servait alors de plomb métallique pour doubler et sceller « les moulins et les pressoirs » où l'on écrasait les pommes, ainsi que les cuves destinées à recevoir leur jus pour l'y laisser fermenter .
- « Les fermiers avaient aussi l'habitude d'introduire un morceau de plomb dans leur tonneau, afin de retarder la fermentation acide ! » s'étonne Tanquerel.
- Les aubergistes « renfermaient dans des citernes recouvertes de plomb leur cidre pétillant, dans la crainte qu'il ne devînt acide »; alors « Quoi de plus naturel alors que la formation d'oxide et d'acétate de plomb, aux dépens du métal, de l'acide acétique provenant du jus de pomme, et de l'air atmosphérique?
Ces parcelles de préparations saturnines, étant mélangées avec le cidre, empêchaient ou retardaient la fermentation acide, mais elles devaient nécessairement occasionner des accidents, comme la colique, chez ceux qui en faisaient usage.
Dans les années 1760, George Baker élimine définitivement l'hypothèse d'un cidre trop aigre, en citant les habitants des villes et comtés voisins d'Hereford, Glocester, et Worcester, etc., qui buvaient tout aussi couramment des cidres très-aigre, sans contracter cependant la colique saturnine. Or, note-t-il dans ces contrées, on n'employait jamais de plomb dans les ustensiles utilisés pour faire le cidre.
Mais G.Baker et le Dr. Wall (du compté de Worcester) notent plusieurs indices en faveur d'une cause saturnine (induite par le plomb) :
- une année très abondante en pommes, un fermier des environs de Worcester, manquant de « vaisseaux » (tonneaux) pour ramasser son cidre, en remplit provisoirement une grande citerne doublée de plomb (le plomb était assez facilement disponible à cette époque et présentait une grande facilité de mise en oeuvre et de soudure. On en faisait notamment des citernes d'eau de pluie, dont on a montré à Amsterdam qu'elles étaient aussi un cause de saturnisme). Ce fermier laissa son cidre entrer en fermentation dans cette cuve, « le temps qu'il se fût procuré des tonneaux ». « Toutes les personnes qui burent de ce cidre furent attaquées de la colique, et le Dr Wall en eut onze à la fois dans son hôpital, Le même médecin avait aussi traité depuis peu trois personnes de cette maladie, occasionnée par du cidre fait dans une presse couverte de plomb ».
- Toujours en Angleterre, Baker raconte que « plusieurs propriétaires du comté de Kent, ayant fait bouillir du cidre dans des vases de plomb , tous ceux qui en burent furent atteints de colique saturnine ».
- Dans un autre cas la suppression de la cause suspectée supprime la maladie : « Dans les terres du duc de Sommerset, on fit arriver du cidre dans une citerne doublée de plomb. Tous t:eux qui en buvaient eurent la colique ; aussitôt qu'on supprima la citerne, il ne se développa plus de colique. (In loco citato. » )
- De plus dans le Devon on utilisait de la grenaille de plomb pour nettoyer les cuves (ou les rendre plus apte à la conservation des alcools ?).
Près d'un siècle après les premiers constats, il reste difficile de faire la part de toutes les sources possibles de plomb, mais la responsabilité de ce métal ne laisse plus de doute. Une fois les conclusions de G. Baker acceptées et l'élimination du plomb des pressoirs à cidre et des cuves assurées, les symptômes de coliques de plomb ont fortement régressé. Tanquerel conclue ainsi
« Aujourd'hui que le plomb n'entre plus dans la composition des pressoirs destinés à écraser les pommes, ni dans les vases destinés à contenir le cidre du Devon, on n'observe plus dans ce pays la colique décrite par Huxham, qui n'était, il faut le confesser maintenant, qu'une colique saturnine. » . En 1818, le fils de Baker a indiqué qu'il était maintenant "peu connus" dans le Devon.
Tanquerel ajoutera un autre argument en faveur de la toxicité du plomb quand il est en contact avec de l'alcool ou des boissons acides :
« Fothergill rapporte l'observation suivante : « Deux personnes du même endroit achetèrent ensemble et partagèrent un tonneau de cidre destiné à leurs ouvriers. Les ouvriers de l'un des acheteurs furent atteints de tous les symptômes de la colique saturnine , à un degré plus ou moins intense; ceux de l'autre ne furent nullement incommodés ; mais les premiers reçurent du cidre dans des vases vernis , et les seconds dans des tonnelets. Le cidre avait en partie dissous le vernis , dans la composition duquel entraient des oxides de plomb, ce qui rend évidente la cause de la maladie. > » .
A la même époque ou un peu plus tôt ou plus tard, on a montré ou on montrera que le vin, la bière le poirée ou d'autres alcools tels que le Rhum sont également concernés (alcools frelatés au plomb, ou produit dans des contenants contaminés), avec des symptômes parfois confondus avec la colique sartunine des peintres (quand ces derniers en sont victimes) ; dans une lettre au médecin anglais Baker, John Hunter (citée par Baker et reprise par Tanquerel) dit que :
La colique des peintres, devenue si fréquente a Boston et à la Jamaïque, provenait de l'emploi des vases de plomb dans la distillation du rhum, et que depuis l'intervention du gouvernement à cet égard , cette maladie avait considérablement diminué; il n'y eut plus alors que les individus qui travaillaient les préparations de plomb qui furent atteints de la colique saturnine. .
Tanquerel ne s'en étonne pas, citant Van-Swieten qui a vu une famille entière atteinte de colique saturnine, après s'être « servie, pour préparer ses aliments, d'une eau qui avait séjourné dans des vases de plomb. (Ed. lat. Année 1769, t. III.) »
Avant cela, la méthode scientifique est déjà appelée pour faire les preuves par l'analyse physicochimique. Par exemple, en 1793, dans leur Cours élémentaire de matière médicale Louis Desbois de Rochefort et Jean-Nicolas Corvisart de Marets nous apprennent que :
« Les marchands de vin, qui sophistiquent le vin, & le rendent plus sucré avec la litharge, le minium, ou même le blanc de plomb, qui est un sel acéteux de saturne : aussi ceux qui sont obligés de boire de ce vin, sont sujets à des indispositions, à de légères coliques, à des constipations, à quelques légères envies de vomir, à des faiblesses dans les membres.
Pour s'assurer si ces symptômes sont dus au plomb, il faut essayer le vin.
Pour cela, on verse dans le vin un peu de foie de soufre en liqueur.
« Si le précipité, que ce foie de soufre occasionne toujours, est blanc , ou n'est coloré que par le vin , c'est une marque que ce vin n'est point altéré par le plomb : si, au contraire, ce même précipité est sombre, brun ou noirâtre, c'est une preuve qu'il en contient. On reconnoît encore que le vin est altéré par la litharge & autre chaux de plomb, en en faisant évaporer quelques pintes à siccité ; fondant ensuite le résidu dans un creuset, on retrouve , dans ce cas, un petit culot de plomb réduit au fond du creuset après la fonte » (pour la partie de plomb qui ne s'est pas évaporée si la température était vive)
L'auteur ajoute : « On frelate de même la biere , le cidre , le poirée, pour leur donner un goût plus doux. Huxham a décrit la colique de Devonshire, produite, selon lui, par l'acidité de la bière ; mais en effet , parce que les tonneaux étoient intérieurement cerclés de plomb. Dans le Poitou , où les vins sont assez aigres & peu spiritueux, les marchands les dulcifient avec le plomb : aussi la colique de plomb étoit-elle originairement connue sous le nom de colique du Poitou ("colica Pictonum"). »