Perversion

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Introduction

La perversion désigne l'action de détourner le vivant et l'humain, ou - de façon plus morale - de ce qui est considéré comme "orthodoxe" ou "normal". Dans le langage courant, le terme a une connotation péjorative, due à l'emploi moral et religieux de ce mot pour signifier une forme du mal.

Dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie, la perversion est définie par la psychanalyse comme une organisation psychique utilisant un mode relationnel permettant d'assouvir ses pulsions par des actes opérés aux dépens de l'autre, sans ressentir de culpabilité. Les traits caractéristiques de ce mécanisme de défense sont la manipulation et l'emprise. Son fondement psychique est le déni (négation de la réalité, de la différence des sexes et de l'altérité). La perversion sexuelle est une des manifestations de la perversion. Le terme de perversion morale est utilisé comme synonyme de perversion pour éviter l'amalgame courant fait avec la perversion sexuelle.

L'histoire de ce qui est considéré comme perversion a évolué en fonction des époques et des conceptions de la moralité. Exprimant le plus souvent une déviance de la sexualité vers ce qui est tenu pour immoral, le terme garde souvent cette connotation dans le discours courant, bien qu'il soit utilisé en psychologie et en psychiatrie selon une définition étrangère aux dogmes religieux.

Approche lexicale

Définition usuelle

On trouve parmi les définitions : « Enclin au mal; qui fait, qui aime à faire le mal », « qui est totalement dépourvu de sentiments et de sens moral », ou encore « Dont le comportement sexuel s'écarte de la normalité. »

Les synonymes les plus proches seraient  : mauvais, méchant, diabolique, pernicieux, vicieux, morbide, malfaisant, dépravé, débauché, corrompu, malsain, etc.

Étymologie

Le terme pervertir est issu de deux termes latins (per qui signifie par et vertere que l'on peut traduire tourner). La traduction littérale serait en tournant ou par détournement (par contournement, par retournement), ou encore par la tournure. Ce dernier conviens a la premières utilisation du terme perversio dans le latin ecclésiastique du III siècle, où il désignait toute opération de falsification d'un texte et par extension une volonté de corrompre les esprits (employé par Tertullien), et il prend ensuite au début du IV siècle le sens de « dépravation, désordre ».

Au XII siècle, le terme pervers est utilisé en langue française sur cette racine latine et il est employé pour désigner une personne qui est « encline à faire le mal »

Terminologie

  • Le terme de perversion sexuelle est parfois associé à la perversion (dans le langage courant notamment) et parfois distingué (quand il s'agit d'une notion psychologique).
  • Les termes de perversion morale ou de perversion narcissique sont parfois utilisés pour marquer cette distinction. Ils sont synonymes du terme perversion, dont la perversion sexuelle est une des formes possibles.
  • De rares auteurs distinguent perversion et perversité.

Le terme perversité vise, comme celui de perversion, à se rapprocher de l'origine latine perversitas dérivé de perversus (pervers) qui désigne celui qui inverse, renverse ou retourne. Il exprime un concept décrivant les types de comportement qui sont contraires à l'éthique humaine selon la perspective de la psychanalyse.

En 1975, Henri Ey propose, dans le Manuel de psychiatrie, les deux articles perversité et perversion : « Le pervers ne s'abandonne pas seulement au mal, mais le désire ». Ce désir devient loi existentielle : la perversion « reste rivée à un stade de développement dont la structure affective est devenue la loi de son existence ».

Selon Joël Dor, la description de la perversion que fait Henri Ey ne permet pas de différencier perversité et perversion. Cette définition psychiatrique renverrait non pas au domaine psychopathologique mais à celui de la morale, en tout cas aux critères sociaux hors psychopathologie : le « champ psychopathologique, lequel - s'il existe - reste totalement sanctionné par des normes morales et idéologiques qui invalident, par avance, toute conséquence clinique ».

La distinction entre perversion et perversité serait donc étrangère à la psychologie clinique.

La structure perverse

Si en terme de psychanalyse la réutilisation de la terminologie se fait en premier par Freud vers 1900 pour tenter d'exprimer des mécanismes inconscients (voir plus bas #Usage psychanalytique de la notion de perversion), « C'est Lacan qui a mis en évidence la structure perverse » dans les années 1960, les deux autres étant la structure névrotique et le structure psychotique. Il s'attache tout particulièrement à distinguer cette structure particulière et théorise sa mise en place (voir plus bas #La perversion comme issue possible de la "crise œdipienne").

On fait de cette théorisation un élément du structuralisme car Lacan cite régulièrement Les structures élémentaires de la parentéde Claude Lévi-Strauss, donc on suppose une même acceptation de la notion de structure (voir Jacques Lacan#Le concept de structure).

Définir la pathologie

En psychiatrie, cette structure perverse est considéré sous l'angle de la pathologie, et on s'éloigne donc parfois de l'énoncé de la psychanalyse pour définir des repère vis a vis de la « normalité » et surtout du trouble engendré. C'est pourquoi on peut lire par exemple:

« Être normal, c'est avoir la capacité de tenir droit sur un terrain en pente. Le pervers n'exprime aucune souffrance. Le pervers normal est celui qui peut se débrouiller sans dépendre des autres, sans faire trop souffrir. Le pervers pathologique sera celui qui fera souffrir les autres. »

La définition même de la perversion repose sur l'intention du sujet : de détruire, dominer, nuire ou utiliser l'autre.

On parle de perversion s'il y a tendance à soumettre l'autre à un fonctionnement qui ne satisfait pas cet autre qui est maltraité, abusé, ne compte pour rien. Les trois traits suivants se retrouvent dans une stratégie perverse, selon Patrick Bertoliatti :

  • La personne qui y fait face se sent entraînée à faire le contraire de ce qu'elle veut faire, et se sent dans l'impossibilité de faire autrement.
  • Le choix de rester ou non avec la personne en cause entraîne dans les deux cas le sentiment de perdre la face.
  • Les faits sont accompagnés d'un sentiment d'immoralité.

La moralité dont il est question est relative au respect de l'altérité, l'immoral commençant lorsqu'elle est niée ou manipulée.

Interprétations et mécanismes

L'origine de cette utilisation destructrice de l'autre est théorisée comme un phénomène de projection des contradictions internes et des douleurs que l'individu refuse de ressentir.

Il s'agit d'un mécanisme de défense, c'est-à-dire d'un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne, et qui utilise l'autre comme une chose, un instrument, un support permettant d'extérioriser ce qui est considéré comme insoutenable, ou déstructurant pour l'individu qui utilise un fonctionnement pervers, afin de s'en prémunir.

Lorsque ce mécanisme tend à valoriser l'égo, l'image extérieure de soi, on parle parfois de perversion narcissique, bien que ce terme soit peu utilisé dans le cadre médical et psychanalytique : toute perversion est intrinsèquement un trouble du narcissisme.

Lorsque ce mécanisme est porté sur les relations sexuelles, on parle de perversion sexuelle. Cet entendement désigne l'imposition à l'autre d'une relation sexuelle au détriment de sa volonté. Cette définition ne doit pas être amalgamée avec les relations sexuelles non admises par le culte religieux ou les mœurs en cours.

Mise en place du mécanisme pervers

A sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, qui pourrait être utilisé par tout un chacun. En revanche, chez certains, ce mécanisme s'installe comme un mode de fonctionnement préférentiel, plus confortable et plus gratifiant pour eux, en ce qui leur permet d'éviter toute souffrance psychique et toute remise en question. Plus ce mécanisme est utilisé et plus il se renforce, car l'utilisation de l'autre comme instrument prive la personne perverse de tout retour affectif structurant. La mise en place d'un mode pervers est un choix adaptatif fait par l'individu.

Histoire du concept de perversion sexuelle

Naissance d'un discours médicolégal sur les perversions sexuelles

En France, depuis le code Napoléon (loi du 22 février 1810), les affaires de mœurs étaient jugées selon des principes simples et qui marquaient un grand progrès par rapport à la situation sous l'ancien régime :

  • En ce qui concerne les adultes, on ne punit en matière sexuelle que le scandale public de l'outrage aux bonnes mœurs et l'attentat à la pudeur ;
  • Par contre tout commerce sexuel avec un (ou une) mineur(e) est considéré comme un crime.

La philosophie de ce texte était claire : il s'agissait en premier lieu de faire des relations sexuelles entre adultes consentants une affaire privée qui devait se dérouler dans un cadre privé et deuxièmement de protéger les mineurs (même consentants) de toute relation sexuelle. Ce tournant législatif napoléonien était un progrès dans la mesure où les pouvoirs publics n'avaient plus à s'intéresser aux conduites sexuelles des citoyens, alors que sous l'ancien régime la sodomie était considérée comme un crime et que toutes les conduites sexuelles étaient soumises au crible d'un moralisme directement inspiré du discours religieux.

Le cas du sergent Bertrand

C'est dans ce contexte qu'en 1849, un sergent de l'armée française, reconnu comme un bon sous-officier par ses supérieurs, est poursuivi par un tribunal militaire : il est entré nuitamment dans un cimetière, a forcé une tombe et a profané le cadavre tout récemment enterré d'une jeune fille. Le sergent était coutumier de ce type de comportement, il avait déjà profané d'autres tombes, il avait même mutilé certains cadavres et ses actes se terminaient par une éjaculation. Le sergent Bertrand reconnaît les faits et il est condamné (légèrement) pour violation de sépulture, c’est-à-dire un délit qui s'apparente à une violation de domicile, mais absolument pas, pour son comportement sexuel qui n'intéresse quasiment pas les juges.

Un psychiatre de l'époque, le docteur Lunier, s'élève alors contre ce jugement dont la sentence avait été pourtant clémente. Il prétend que cette condamnation était injuste car le cas du sergent était du ressort de l'article 64 du code pénal de l'époque, c'est-à-dire l'article qui permet à un justiciable de ne pas être jugé si l'examen par un expert de ses facultés mentales conduit à le déclarer irresponsable. Pour le Dr Lunier, le sergent Bertrand devait être soigné et conduit à l'asile, pas en prison.

Pour Georges Lanteri Laura qui a retracé l'histoire de l'appropriation médicale des perversions, l'Examen d'un cas de monomanie instinctive du Dr Lunier marque un tournant dans l'attitude des médecins français. Alors que la loi excluait tout examen de la jouissance sexuelle de l'accusé (et donc de sa moralité sexuelle) la médecine voudrait introduire cette dimension. Et pour dire quoi ? Que l'accusé est aliéné et qu'il doit être conduit à l'asile. Car, pour la théorie médicale de l'époque, la monomanie instinctive est une forme d'aliénation mentale.

Un retour à l'ordre moral

Après la troisième Restauration, la Monarchie de Juillet (1830 -1848) était favorable à un retour du religieux. La médecine, par ses prétentions à arbitrer le sexuel, avait fourni aux pouvoirs publics un bon prétexte au retour du moralisme.

Pour le Christianisme, la justification du fait sexuel est la reproduction de l'espèce dans le cadre du sacrement du mariage. La recherche du plaisir seule n'est pas une justification. Dans le cadre du mariage, il est parfaitement légitime que les époux entretiennent des relations. C'est même souhaité, puisque le mariage n'est valide qu'après que les époux ont fait l'amour au moins une fois (consommation du mariage). Ceci a des conséquences très précises pour la morale religieuse : l'acte sexuel principal est la pénétration vaginale entre époux; la finalité en est l'éjaculation dans le vagin. Si des préliminaires se déroulent avant, elles doivent conduire à cela.

La médecine se situait également comme une rivale du pouvoir religieux. Elle va donc bénéficier de la bienveillance du pouvoir politique sans pour autant reprendre les termes du discours religieux. Le discours médical s'intéressait aux comportements sexuels considérés comme déviants pour tenter de montrer qu'il s'agissait de formes partielles d'aliénations mentales.

C'est au milieu du XIX siècle, dans le Littré, que pour la première fois, la notion de perversion est associée aux mœurs sexuelles :

« Perversion. Changement de bien en mal. La perversion des mœurs. Trouble, dérangement. Il y a perversion de l'appétit dans le pica, de la vue dans la diplopie. ».

Quelque temps plus tard, cette définition est reprise telle quelle, dans ce qui est considéré comme le Littré médical, en y ajoutant toutefois un nouvel élément : « Perversion morale des instincts, V. Folie héréditaire. » (E. Littré et Ch. Robin).

De la perversion morale des instincts, on passera avec Valentin Magnan à la perversion sexuelle qui s'imposera dans la langue française alors qu'en langue anglaise la notion d'aberration prévaudra. En allemand, deux expressions se feront concurrence :

  • sexuelle Abirrungen (aberrations sexuelles) qui sera employé par Freud ;
  • Anomalien des Geschlechtstriebes (anomalies de l'instinct sexuel) qui sera utilisé par Krafft-Ebing.

Typologie médicale des déviations sexuelles au XIX siècle

Magnan ne s'est pas attaché à étudier les perversions une à une. Cette étude n'avait aucun intérêt pour lui puisque les perversions ne pouvaient s'expliquer, dans sa perspective positiviste que par une anomalie du système nerveux central. Pour lui la vie sexuelle est définie par un modèle anatomo-physiologique : certains individus s'éloignent de ce modèle pour parvenir à l'orgasme. Ce détour qu'ils empruntent par rapport au modèle anatomo-physiologique serait donc l'expression d'une disharmonie du système nerveux.

Cette description absolument exempte de préoccupations morales va cependant aboutir à un classement des pervers en deux groupes radicalement opposés :

  1. Les sujets instruits, reconnus socialement, ayant des responsabilités professionnelles et dont la perversion est ignorée de leur entourage, sont considérés comme des hommes honorables, mais dont la conduite sexuelle détonne et pour tout dire apparaît comme une anomalie dans leur personnalité. Eux-mêmes reconnaissent comme une anomalie leurs penchants, ils les déplorent parfois et l'homme de science s'étonne de leur comportement sexuel. Il s'agit des bons pervers. On trouve dans cette catégorie les exhibitionnistes ou les homosexuels de la bonne société.
  2. Chez les personnes mal insérées socialement, instables professionnellement et au mode de vie socialement réprouvé, les conduites perverses sont décrites comme agressives, cruelles, elles suscitent non pas l'étonnement mais la répulsion. Ils refusent d'admettre l'anomalie qui est la leur. Ce groupe renvoie, selon Lanteri-Laura « à la notion de perversité, et tous ces traits de caractère viennent des anciennes notions de folie morale et de moral insanity. ». C'est de cette catégorie que Magnan fera dériver la notion de dégénérescence.

Usage psychanalytique de la notion de perversion

En ce qui concerne les conduites sexuelles Sigmund Freud se situe à la fois dans la continuité et dans la rupture par rapport au discours médical de son époque.

Les « aberrations sexuelles » selon Sigmund Freud

Les trois essais sur la théorie de la sexualité commencent par un premier essai intitulé les aberrations sexuelles dans lequel Freud passe en revue l'ensemble de ce qui semble déroger avec les représentations que l'opinion commune se fait de la sexualité c’est-à-dire « une attraction irrésistible exercée par l'un des sexes sur l'autre » et dont le « but serait l'union sexuelle, ou du moins un ensemble d'actes qui tendent à ce but. » Freud ne s'attarde pas à décrire ces aberrations sexuelles, il reprend en les survolant les descriptions de Krafft-Ebing, Havelock Ellis, Albert Moll, J. Bloch et bien d'autres. Il peut alors se consacrer à ce qui lui importe : les mécanismes psychiques à l'œuvre dans la sexualité.

Freud apporte à la clinique des aberrations sexuelles une description que l'on pourrait qualifier de structuraliste s'il ne s'agissait pas, en l'occurrence, d'un anachronisme. Au lieu d'opposer les vices aux maladies comme certains de ses prédécesseurs ou la normalité à l'anormalité, Freud fait des aberrations sexuelles un tableau clinique descriptif fondé sur ce qui, en français, est traduit par objet et but. Cette définition va de pair avec celle de la pulsion, qui est une énergie corporelle ayant une source, un objet, un but, et une poussée, c'est-à-dire que le désir s'enracine dans le corps, qu'il vise quelqu'un (ou quelque chose), qu'il se fixe un objectif à propos de ce dernier, et qu'il y tend avec une certaine force.

Dans le paradigme de Freud, « objet » désigne une représentation au sein d'une réalité psychique, donc une pensée d'un « sujet » qu'il faut ici entendre sujet au sens racinien du terme, souligne Georges Lanteri Laura. « But » doit s'entendre comme « visée » des deux partenaires sexuels, en l'occurrence le plaisir (et non finalité au sens de la normalité, par exemple la procréation).

Ainsi, la perversion peut être déviation au sens de :

  • changement d'objet, par ex. dans la pédosexualité, la zoosexualité, la nécrosexualité ;
  • changement de but, par ex. regarder dans le voyeurisme, ou être regardé dans l'exhibitionnisme ;
  • changement de zone érogène, par exemple dans le fétichisme ;
  • enfin, la perversion peut signifier la nécessité de conditions particulières afin d'atteindre la satisfaction sexuelle.

Ces conditions correspondent à des retours à des positions psychiques ayant été vécues dans l'infantile du sujet

À partir de ces deux critères que sont le but et l'objet Freud établit une description combinatoire que Lanteri-Laura a résumé par le tableau suivant :

Non-malades vs maladesNon-pervers vs perversRésultats
++normaux
+-pervers non-malades
-+névrosés
--pervers malades

Dans cette description Freud veut montrer que la perversion n'est pas un mécanisme qui se situe à part de la vie sexuelle, elle en fait partie intégralement. Ce n'est que dans certains cas, quand il y a « exclusivité et fixation que nous sommes justifiés en général de considérer la perversion comme un symptôme morbide. »

L'intérêt de la description freudienne c'est qu'il déplace le centre d'intérêt sur l'étude des perversions sexuelles. Au lieu de s'attacher à l'étiologie (hérédité, prédisposition, dégénérescence, circonstances biographiques) ou à une opposition normalité vs anormalité, il s'intéresse aux mécanismes et permet de poser les bases d'une véritable étude psychopathologique de ce domaine.

L'enfant et la sexualité

C'est surtout le deuxième des Trois essais sur la théorie de la sexualité qui fut remarqué à l'époque de sa publication (les détails de ce texte sont exposés dans l'article sexualité infantile). Rappelons simplement que Freud veut montrer que la vie psychique commence dès la naissance, par la création d'espaces au-delà de la satisfaction des besoins physiologiques, mais en s'appuyant sur ceux-ci. Chacun de ces espaces ou zone érogène se crée par le sujet lui-même, en instituant une partie de son propre corps comme "objet érotique", alors que parallèlement il s'abandonne probablement à une remémoration de la satisfaction éprouvée pendant la satisfaction physiologique du besoin organique. Par exemple, le nourrisson, après la tétée continue à suçoter alors qu'il n'a plus faim et pendant ce suçotement, qui est un acte réflexe, il investit une partie de son corps propre (pouce, doigt de pied, mèche de cheveux) ou un substitut (drap, etc.). Il s'agit selon Freud d'une action auto-érotique pendant laquelle il réactive le plaisir de la satisfaction de la tétée. Pendant ce temps, qui n'est pas dépendant de la satisfaction physiologique, s'établit l'embryon de l'espace désirant et fantasmatique.

Dans ce sens, Freud caractérise l'enfant de pervers polymorphe pour exprimer qu'il découvre son corps et le monde autour de lui à travers ses pulsions partielles. Il veut simplement rappeler que nous sommes tous passés par une étape première dans notre vie sexuelle (d'abord non génitale puis génitale) où la satisfaction de chacune des zones érogènes a prévalu pour elle-même. Pour l'enfant, cette découverte est saine car elle accompagne le passage d'un stade à l'autre. En revanche, s'il n'est plus transitoire et occasionnel,ce mécanisme est considéré comme un mode relationnel pathologique.

L'être humain expérimente donc la vie pulsionnelle au travers de plusieurs zones érogènes. Progressivement, il accédera à une conscience de son unité corporelle mais il restera marqué par ce morcellement pulsionnel initial.

D'ailleurs, fait remarquer Freud, les préliminaires amoureux ne renvoient-ils pas aux satisfactions partielles chez l'être humain : le plaisir de regarder ou de montrer n'est-il pas une pulsion partielle ? Il en est de même des baisers, des caresses de tout ordre qui peuvent précéder l'acte génital.

La perversion comme issue possible de la "crise œdipienne"

Depuis 1895, Freud s'attachait à montrer qu'il existe en tout être humain une instance dont il n'est pas maître et qu'il appelle inconscient, que l'on peut considérer comme le principal moteur du psychisme. Ce moteur fait surgir chez le sujet humain des évocations, des représentations associées, des affects qui entrent en conflit avec l'éducation, c'est-à-dire les règles sociales formulées ou induites par l'entourage de tout enfant. À l'issue de la crise œdipienne, le sujet aura trois voies de résolution des conflits inconscients entre ses pulsions et l'éducation qu'il a reçue :

  • Les névroses, dont le mécanisme inconscient spécifique est le refoulement ;
  • Les psychoses, dont le mécanisme inconscient est la Verwerfung que Lacan traduira par forclusion.
  • Les perversions, dont le mécanisme inconscient est le déni, "Verleugnung".

Nous ne développerons que le déni qui est le mécanisme inconscient de la perversion. Il s'agit d'une fixation inconsciente au stade infantile, qui intervient au moment particulier où l'enfant prend réellement conscience de la différence des sexes, notamment en s'interrogeant sur les différences anatomiques qui distinguent les hommes des femmes. Alors que pour le petit enfant la puissance symbolique semblait incarnée par sa mère, il constate qu'elle n'est pas pourvue de l'organe viril, elle semble marquée d'une lacune, d'une absence. Pour certains enfants cette différence apparaît insupportable, ils s'orienteront vers le déni, c'est-à-dire un refus d'admettre cette différence.

Dès lors, la vie pulsionnelle du sujet orienté vers la perversion va fonctionner sur un clivage qui va affecter foncièrement sa vie :

  • Dans sa vie sociale le sujet pervers se comportera comme tout un chacun et il pourra même être reconnu comme un citoyen exemplaire ou brillant, ce Moi est réaliste et conscient ;
  • Dans sa vie sexuelle, en revanche, le pervers ne pourra atteindre la jouissance (ou atteindre ce qu'il considère comme une vraie jouissance) qu'à certaines conditions qui dépendent de la nature de sa perversion. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; il s'agit là du Moi de la réalité psychique qui est subordonné au principe de plaisir.

Ainsi, le fétichiste sait parfaitement, dans sa vie sociale, que les femmes sont dépourvues de pénis mais, dans sa vie sexuelle, pour atteindre la jouissance, il doit se représenter une femme pourvue d'un fétiche qui vient symboliser la dimension phallique. Selon le type de fétichisme, il s'agira d'un fouet, d'un certain type de chaussures ou tout autre objet qui, à ses yeux, le renverra à une représentation de la femme pourvue d'un supplément phallique, qui viendrait compenser l'absence d'organe viril. Le fétiche est potentialisé par le regard et son aspect sécable lui confère sa valeur (c'est l'oscillation métaphoro-métonymique de Rosolato).

D'une façon différente, le travestisme est également une façon de dénier la différence sexuelle puisqu'il s'agit, dans le cadre de relations sexuelles, de jouir de la surprise que pourrait provoquer chez l'autre la découverte d'un sujet mâle pourvu des attributs féminins (par les vêtements) ou d'un sujet féminin pourvu (symboliquement) d'un sexe masculin.

Il ne s'agit pas ici de lister toutes les perversions, mais de rendre compte d'un mécanisme descriptif qui fonde une sémiologie, étape indispensable dans une démarche clinique. On voit bien que le point de vue freudien se veut non moraliste. Ce que Freud veut montrer c'est qu'il y a au cœur de toute sexualité l'embryon de ce que l'on appelle la perversion puisque, enfant avant la crise œdipienne, nous passons tous par la découverte des pulsions partielles et qu'adulte nous continuons à pratiquer ces pulsions partielles comme préliminaires au coït.

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non pervers, c'est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non différenciation sexuelle et que, d'une certaine façon, il a besoin d'y croire pour jouir.

Les conceptions de la perversion aujourd'hui

Alors que la position freudienne souhaitait orienter la question de la perversion vers une perspective purement sémiologique et non moralisatrice de l'étude des conduites sexuelles, cette position est rarement respectée. On assiste aujourd'hui à un débat confus où trois points de vue concurrents coexistent sans réellement s'éclairer. À savoir :

  • Une description psychanalytique qui veut rester strictement au niveau de l'observation des mécanismes inconscients.
  • Une description psychiatrique qui se situe dans une perspective médicolégale mais dont le discours est largement infiltré par des concepts moraux.
  • Un discours courant qui tend à faire abusivement passer pour de la psychologie une position avant tout moralisatrice et stigmatisante.

Point de vue actuel des psychanalystes sur les perversions

La théorie psychanalytique a lentement évolué par rapport à la théorie freudienne, rappelée ci-dessus.

Donald Meltzer critiqua la théorie freudienne, trop centrée sur une sexualité génitale hétérosexuelle, alors même que Freud reconnaît, en l'étayage de la sexualité sur le besoin alimentaire, la perversion fondamentale de toute sexualité humaine.

La sexualité humaine se distingue de la plupart des sexualités animales par sa séparation de la reproduction : c'est là, non pas une anormalité, mais bien une caractéristique essentielle de ce que Donald Winnicott nomme "la nature humaine".

L'apport de Jacques Lacan insiste sur l'origine de l'orientation perverse. Selon lui, le « point d'ancrage » dans la structure perverse est à chercher dans l'identification pré-génitale de l'enfant (avant la crise œdipienne) : à cette époque la mère représente la figure phallique par excellence, le père ne le devenant qu'après la crise œdipienne et, en grande partie, dans la mesure où le discours maternel lui en laisse la place.

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d'une "néo-sexualité" : cette "nouvelle" sexualité se fonde sur une scène primitive réinventée. La représentation de l'acte sexuel entre les parents sort du commun ; elle est "lacunaire" au sens où la personne "perverse" n'en comprend pas les éléments.

S'il y a tentative de résoudre l'angoisse de castration par l'érotisation de ce qui fut insupportable, la sexualité œdipienne n'en est pas tout l'enjeu. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques face à une situation "œdipienne", McDougall insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, suite à une position dépressive très défaillante.

Certains psychanalystes s'interrogent également sur l'intérêt de maintenir le triptyque névrose / psychose / perversion, notamment à la suite de l'abus et du dévoiement de ces notions dans le langage courant.

Les défenses perverses peuvent cependant amener le psychanalyste à penser autre chose que la perversion. Selon cette ligne de pensée, l'enjeu sera de repérer la présence de la perversion dans les différentes « maladies mentales ».

Miguel Benasayag utilise une définition de la perversion vis-à-vis de la réalité et de la temporalité. Si le psychotique s'invente une réalité tandis que le névrosé la subit avec difficulté, pour sa part le pervers joue avec elle dans un rapport qui ne laisse pas de place au temps, à la temporisation dans laquelle risque de s'installer la peur :

« Alors il faut de l'instantané, de l'immédiat. C'est un élément fondamental dans la perversion, c'est-à-dire l'attaque contre les liens, dans le sens de Mélanie Klein, c'est-à-dire pas de concept, pas de pensée, pas de sas pour penser, pas de réactions, seulement des actes réflexes !  »

Pour Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte, la perversion est un système déshumanisé et déshumanisant, refusant le symbolique, qui s'organise autour de la haine et du déni.

« L’hypnose, la subjugation, sont les conséquences de la menace déniée qui organise le système. Le langage n’est fait que de signifiés, de mots sans résonance personnelle, fondés sur une hyperlogique froide, réductrice, séductrice, et qui injectent des schémas préétablis de comportement. Il s’agit en fait d’imprégner dans la psyché de l’enfant le scénario premier que nous appelons profanation. Ce scénario est établi sur la négation de l’être et vise à le contraindre à croire qu’il n’est que de la matière, dont la seule vocation serait celle d’être un instrument au service du confort ou de la jouissance de l’autre. […] La perversion fait faire le travail par la personne elle-même pour l’amener à une auto-réduction de son identité. La pression exercée par la haine est si grande, tout en étant silencieuse parce qu’inscrite dans du déni, qu’elle fait impact sur l’enfant en le mettant en état de non conscience.  »

Saverio Tomasella propose une vision concrète de la perversion quant à ses rouages (organisés autour du pouvoir, de la jouissance et de la domination) et ses fonctionnements (fascination, mystification, séduction).

« La perversion n'est pas seulement un savoir sur la jouissance, mais aussi un savoir sur la façon d'enfermer l'autre dans la jouissance, de mieux le tenir à sa disposition et l'utiliser à sa guise. La perversion est surtout un savoir faire sur l'emprise, une manière de prendre le pouvoir sur l'autre pour le dominer sans qu'il s'en aperçoive et sans qu'il puisse se défendre, quitte à le détruire en le dépréciant sans cesse et en niant durablement son existence.  »

Point de vue actuel de la psychiatrie sur les perversions

Il suffit de consulter le Manuel alphabétique de psychiatrie d'Antoine Porot où les notions de perversité et de perversion sont abordées sans nuance sous l'angle de la morale pour constater l'écart conceptuel qui existe entre la psychiatrie et la psychanalyse sur ce problème.

Plus surprenant, un autre auteur Henri Ey commence son article Perversité et perversions par ce qu'il appelle une « analyse génétique du développement de la personne morale ». La seconde partie de son article (B. La « perversité » naturelle et pathologique) commence par cette affirmation tautologique : « sous son aspect le plus général et négatif, le mal se confond avec l'absence de moralité et toute action est dite immorale lorsqu'elle échappe au contrôle de la conscience morale. »

Nous sommes ici dans ce que Pierre Kaufmann appelle une « collusion » des principes moraux avec ce qui devrait y échapper, à savoir une pure approche sémiologique. C'est probablement parce que la psychiatrie n'a pas su se préserver de cette collusion que le discours social s'est emballé au point de faire du pervers l'incarnation du mal.

Le pervers dans le discours social actuel

Ces dernières années ont vu se développer un discours social sur le mode défensif de l'aveuglement par le recours aux émotions. Ce discours moralisateur utilise les notions de pervers et de perversité de façon particulièrement stigmatisantes. Ce discours vise principalement :

  • La figure du pervers souvent incarné sous les traits du délinquant pédosexuel, abusivement qualifié de "pédophile" ;
  • La question du harcèlement (moral ou sexuel) que l'on qualifie de perversité ; accusation très vite reprise - pour faire hypnose - dans les véritables stratégies perverses.

Pédosexualité et perversion

L'acte sexuel induit par la pédosexualité, dite improprement pédophilie (abus sexuel sur l'enfant) est illicite, condamné par les législations de la plupart des pays du monde, dans le but de préserver les mineurs des visées génitales d'individus adultes. La limite d'âge en deçà de laquelle les relations sexuelles entre un adulte et un mineur sont délictueuses ou criminelles est définie par la loi de chaque pays en fonction de sa culture et de son actualité.

Harcèlement moral ou sexuel et perversité

Certains auteurs ont abordé la question du harcèlement moral ou sexuel sous l'angle de la perversité. Là encore, d'autres personnes pensent qu'il suffit de les qualifier de délits punissables par les lois nationales.

D'après ces derniers, en faire avec le docteur Porot une perversité définie comme « l'intervention d'une malignité plus ou moins affirmée dans la conception ou l'exécution d'un acte, sinon dans la conduite occasionnelle ou habituelle d'un individu » n'ajoute rien au délit. Ils argumentent que ce recours insidieux à la notion de perversité dans une qualification judiciaire a beaucoup d'inconvénients :

  • on contribue à polluer un vocabulaire sémiologique qui se veut descriptif et neutre ;
  • on diabolise des délinquants que la loi est chargée de punir ;
  • on participe à un climat démagogique qui pollue notre société.

Littérature et perversions

Depuis longtemps, la littérature et les perversions font bon ménage. On citera ici quelques œuvres célèbres qui ont aidé notre compréhension de certains comportements atypiques :

  • Donatien Alphonse François de Sade dont l'œuvre se veut un cri de révolte contre son époque et qui a donné son nom au sadisme ;
  • Leopold von Sacher-Masoch dont Krafft-Ebing a fait dériver le concept de masochisme et qui nous apprend beaucoup de choses sur ce que signifie un contrat, puisque c'est le prétendu dominé qui avait fait signer un contrat à la prétendue dominante Wanda ;
  • Vladimir Nabokov qui a donné une description humoristique d'un pédosexuel sous les traits de Humbert Humbert.