J'ai enseigné les maths pendant 23 ans, aux niveaux très élémentaires de la formation de base quand on ne fait pas encore vraiment des maths mais qu'on apprend surtout des techniques de calcul, de raisonnement, de mise en forme de questions pouvant être résolues avec des outils simples.
Cela me fait rigoler de lire que des enseignants canadiens découvrent des méthodes pédagogiques que mes instituteurs et quelques uns de mes profs appliquaient quand j'étais môme, et que j'ai perfectionnées dans ma pratique.
Cela n'a pas toujours beaucoup intéressé certains gamins que pas grand chose n'intéressait à part le foot, ni certaines gamines pour qui les maths c'était un truc de mecs, propos apparemment sexistes qui servaient surtout à dissimuler une grande paresse intellectuelle.
Le calcul numérique suppose connue et maîtrisée la table de multiplication, à peine un élève de 6ème sur 10 est capable d'y arriver. Il y en a encore moins qui soient capables de raisonner ou d'effectuer une division et de donner un résultat approché cohérent, en ne sortant pas stupidement le "résultat" affiché par leur calculette mal programmée.
A partir de là, on est assez mal pour aborder la physique, les ordres de grandeur, les statistiques...
Que penser d'un ministre qui pérore à la radio (et de "journalistes" qui reprennent ses propos) quand il nous raconte qu'avec 1137 voitures brûlées, contre 1147 l'année dernière, ce genre de délinquance est en baisse ? C'est soit un crétin, soit un démagogue sans scrupules, soit les deux.
La géométrie est perçue comme une technique de dessin compliquée, avec des instruments de précision trop difficiles à manier, pour construire des figures idiotes qui ne représentent rien. Quand en plus il faut raisonner là-dessus, les gamins se bornent à répondre que "cela se voit" et ils s'étonnent d'avoir zéro.
Je n'ai jamais construit de figure aux instruments sur un tableau : lignes droites tirées à la main et déclarées droites , parallèles déclarées parallèles (avec petit rappel dans les environs), orthogonales idem avec le petit logo en plus pour le rappeler, cercles tracés à la main, distances reportées à la main en mimant le compas, l'objectif était pédagogique : la figure ne devait rien suggérer d'autre qu'une configuration, c'est par le raisonnement qu'il fallait avancer.
Ainsi procédaient les Grecs en dessinant sur le sable, je n'ai rien inventé.
J'ai fait ainsi hurler un inspecteur, qui a admis ensuite le bien-fondé de ma démarche mais qui m'a mis une sale note. Je m'abstiendrai de qualifier ici cet "éminent pédagogue".
Il n'est pas facile d'intéresser des jeunes à des problèmes de topographie, de maçonnerie, de charpenterie, de balistique, de mécanique, uniquement pour leur faire comprendre que les maths sont simplement une boîte à outils dans laquelle les professionnels prennent ceux qui leur sont utiles.
Pour être honnête, je n'ai pas mieux réussi que mes collègues. Enseigner les maths dans le premier cycle revient un peu à faire de la philologie avec des "lecteurs" de mangas. Les élèves accumulent et stratifient, année après année, d'immenses lacunes sauf dans l'ignorance et le je-m'en-foutisme.
Je ne sais pas si on réussirait mieux en essayant de les initier à la programmation, par exemple pour piloter une machine-outil, bricoler des virus, des troyens ou cracker des logiciels : on butterait probablement sur les mêmes obstacles : les jeunes s'en foutent.
J'ai également utilisé des recettes de cuisine et de pâtisserie pour illustrer mes cours, puis comme sujets d'exercices... ballepeau : les mômes s'en foutent, ils mangent comme des chancres mais ils ne font pas la tambouille.
Le tableau n'est pas plus brillant en S au lycée, beaucoup n'étant dans ces sections que parce qu'elles seraient désertes sans eux. Ils auront évidemment leur bac, pour respecter les statistiques imposées par le ministère, au prix de magouilles pour "rehausser" les notes totalement indignes d'un état de droit.
Quand on doit utiliser les outils mathématiques, que ce soit en physique, en chimie ou en ingéniérie, il faut reprendre pas mal de "bases" peu ou pas acquises. Les "forts en maths" deviennent rares au lycée.
On ne s'étonnera pas si nos étudiants en sciences se raréfient. Beaucoup s'orientent vers la biologie parce que cela les libère des maths... et ils rament dès qu'il est question de la cinétique d'une réaction cellulaire ou de l'action d'un médicament, de statistiques etc...
Je n'ai aucune illusion sur les qualités pédagogiques des enseignants : c'est hallucinant de nullité en primaire, effarant d'inculture dans le premier cycle, après quoi on observe les dégâts. On va donc recruter les instituteurs à bac+4... (mais quel bac et +4 quoi ?) C'est le royaume d'Ubu.
Je suis très pessimiste sur l'avenir de notre système éducatif et je fais confiance à certains habitués de ce forum pour me taper dessus, piqûres de moustiques sur un rhinocéros.